Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Jean Dargel - 1 -
1er décembre 2008

Jean Dargel a été gardien de cimetière. C’est un homme qui a tout fait dans sa vie : « Mes dix doigts - dit-il - sont là pour créer. Alors j’ai créé. J’ai été tailleur, cordonnier, maçon. J’ai aidé mes frères en difficulté... ». Le maire de Saint-Denis, Auguste Legros, finit par le nommer “gardien de cimetière”. Le mort ne parle pas, mais la vie de chaque mort est un trésor. Alors il fouille dans les archives. Il aide beaucoup de chercheurs, des étudiants, sur telle ou telle personnalité qui a disparu. Sa plus grande fierté, c’est la vie de Roussin.
Il a un rêve, c’est de soumettre au maire de Saint-Denis le projet de faire du Cimetière de l’Est un site historique. Marc Kichenapanaïdou espère que le rêve de Jean Dargel reçoive une écoute favorable du maire. Il appuie cette initiative de tout son cœur, de toutes ses forces. Nous publions à partir d’aujourd’hui une interview de Jean Dargel par Marc Kichenapanapanaïdou.
« Je suis né le 9 mai 1937, dans le quartier de la Petite-Île de Saint-Denis, plus exactement dans la ruelle des banoirs. Mes parents étaient originaires de Saint-Benoît. Mon père s’était engagé dans l’armée pour presque vingt ans et il en est d’ailleurs sorti Caporal chef. Cordonnier, il fabriquait des chaussures pour les militaires. C’est quelqu’un qui a beaucoup travaillé dans sa vie, d’autant qu’il n’a pas eu la chance d’aller très longtemps à l’école. Je lui tire mon chapeau pour tout ce qu’il a fait.
A quelle école alliez-vous ?
- Je suis tout d’abord allé à l’école située en aval de la rivière Saint-Denis, jusqu’au cours préparatoire. Ensuite, à l’école centrale jusqu’en fin d’études. Lorsque mon père a pris sa retraite, j’ai tout laissé tomber parce que nous n’avions pas suffisamment d’argent. Il a fallu que je cherche du travail pour aider la famille. Nous étions dix enfants à la maison, cinq filles et cinq garçons, et j’étais le quatrième. Seul mon frère aîné travaillait déjà, dans les chemins de fer.
Racontez-nous comment, à cette époque, vivait une famille nombreuse ?
- Lorsque mon père travaillait, on n’avait pas vraiment de problèmes, même si c’était dur pour tout le monde à cette époque. Mais à sa retraite, la maigre pension qu’il percevait tous les trimestres n’était malheureusement pas suffisante... On avait quand même de quoi manger correctement, alors que d’autres devaient vendre des patates, du manioc, du maïs pour se nourrir.
C’est ma mère, orpheline, trouvée enfant dans un champ de cannes et recueillie puis adoptée par les parents de nom père, qui veillait à notre éducation, d’autant qu’elle ne travaillait pas.
Pourquoi avez-vous choisi d’être apprenti tailleur ?
- Je ne l’avais pas spécialement choisi, mais dans ce domaine-là, il y avait du travail. J’avais frappé à toutes les portes et c’est Monsieur Tésa qui a bien voulu me prendre comme apprenti. Il m’a appris un certain nombre de choses sur la couture, même à tailler des pantalons ! Je ne sais pas aujourd’hui si je serais encore capable de le faire ! Son atelier se trouvait aussi dans le quartier de la Petite-Ile, sa maison existe toujours d’ailleurs. En tant qu’apprenti, je gagnais cent francs C.F.A seulement, alors j’ai décidé de chercher ailleurs. Je suis donc allé voir au lieu-dit “La Redoute” si on embauchait, mais on n’a pas voulu me prendre parce que j’étais trop jeune, je n’avais que onze ans !
Il y avait à La Redoute un vieux terrain de football où étaient organisées des courses de chevaux. Je me suis mis à vendre de l’eau aux spectateurs... Le terrain de La Redoute n’était pas clôturé comme c’est le cas aujourd’hui, quelques cordes seulement suffisaient. On respectait d’ailleurs sans problème ces limites... je me souviens qu’à quatorze heures, c’était la course des bourriques déguisées en costumes traditionnels folkloriques !
Quand avaient lieu les courses ?
- Le dimanche après-midi. La plupart des propriétaires de chevaux étaient présents. Je me souviens d’un homme qu’on appelait “Boucané”, qui était très costaud, qui pouvait tenir deux chevaux à la fois et les mener de la rue Labourdonnais jusqu’au stade de La Redoute... Ce stade était vraiment très beau, avec ses tribunes, ses drapeaux, et lorsqu’il y avait de grandes manifestations, tout Saint-Denis était au rendez-vous ! C’était la fête ! En plus, avec des gâteaux, fondants, pistaches, colles pistache, bonbons coco... Le responsable du stade a fini par m’engager, à 25 francs C.F.A., pour m’occuper du terrain et j’étais chargé de tailler le gazon avec une serpette... Après La Redoute, je me suis retrouvé chez un grossiste - la Compagnie Marseillaise - à décharger des camions de pois, dans des “gonis” en provenance de Madagascar, et du riz, qui était de plusieurs sortes : blanc, rouge, le riz “mangalor” qui était rougeâtre, pas vraiment de bonne qualité... On était payé selon le nombre de balles que l’on faisait. Et 15 francs C.F.A par balle. Inutile de vous dire que quelquefois, on trichait ! Je n’y suis resté qu’un mois !
Il y avait les corvées à la maison ?
- Oui, j’aidais mes parents à élever des porcs. J’allais chercher des herbes sur le bord des routes, même jusqu’à La Montagne, pour les nourrir. Du cassis aussi, que je mélangeais avec du son. Je faisais également du porte à porte pour prendre le “mangé sale” que je transportais ensuite dans un grand ferblanc sur la tête, de l’ancienne mairie jusqu’à la librairie Gérard. Il fallait ensuite repartir sur la Petite-Île... C’est là que je me suis mis au sport. Je m’entraînais tout seul au football, sur le stade de La Redoute, avec une balle de tennis en guise de ballon. Je me rappelle très bien, j’avais une culotte rapiécée car les parents veillaient à ne pas nous donner de vêtements neufs, comme ça ils étaient sûrs que les enfants resteraient sages. Tout le monde devait être rentré à 18 heures. A 9 heures, je portais à manger à mon frère, celui qui était dans les chemins de fer. Il fallait surveiller l’arrêt du train au Barachois, où il passait au ralenti, et là, je lui tendais la petite tente couverte. Ensuite, je reprenais le chemin de la maison, le ferblanc en main, je faisais du porte à porte, comme je viens de le dire, pour récupérer le “mangé sale”. Ma corvée finie, je repartais à La Redoute faire du sport en solitaire. Mais dès que je rentrais, c’était la raclée parce que je n’avais bien sûr pas du tout le droit d’aller m’entraîner.
Quel âge aviez-vous à ce moment-là ?
- Onze ou douze ans. Pour moi, le sport, c’était tout ! J’ai bien essayé d’apprendre le métier de cordonnier, mais c’était vraiment difficile, très délicat et minutieux. Mon plus vieux frère, lui, s’y est consacré. Même pendant sa retraite, mon père fabriquait des chaussures. Il avait d’ailleurs ouvert un petit atelier. Les parents de l’ancien maire de Saint-Denis, Gilbert Annette, habitaient au dessus de Prisunic ; son père possédait une machine à coudre pour le cuir, c’est donc chez lui que mon père allait coudre les chaussures qu’il avait d’abord découpées... Moi, ce qui m’intéressait le plus, c’était d’aller faire du sport en douce à La Redoute. J’ai pu être entraîné par Monsieur Mazaka, qui me faisait travailler notamment les assouplissements. Cela me plaisait énormément.
Déjà à cette époque, Mazaka père faisait de la culture physique ?
- Non, c’est en fait l’un de ses fils qui m’entraînait. Lui, le père, était propriétaire de cars qui circulaient sur le trajet Petite-Île - Sainte-Clotilde, des cars courant d’air avec deux chaînes à chaque bord. Son fils et moi, on a grandi ensemble, et c’est ensemble qu’on s’entraînait, très souvent. J’ai voulu un jour entrer dans une équipe de football. Comme je n’avais que quatorze ans, j’étais troisième dans l’équipe. C’est Monsieur Calixte qui m’a inscrit dans l’équipe de la Foucault. Je m’entraînais sans avoir mis au courant mes parents, bien entendu, et tout en continuant mes corvées à la maison. Ce n’est que beaucoup plus tard, à dix-huit ans, grâce à mon père qui avait obtenu un poste de gardien à la Ségéfom, que j’ai pu vraiment avoir un emploi dans cette société, comme “mouche”.
Comme mouche ?
- Le mouche, c’était celui qui devait s’occuper du nettoyage, des courses, des entrées et sorties des ouvriers. Par contre, il n’avait pas le droit de répondre au téléphone. Il était moins payé qu’un manœuvre. Il y avait de la place pour tous les métiers dans cette entreprise ! Après le métier de mouche, j’ai travaillé comme manœuvre maçon pour Monsieur Mouniama, qui, d’ailleurs, était membre de l’équipe de football “La Franco”. J’ai aussi été ferrailleur, et charpentier sur machines. J’ai également travaillé à la carrière, et là, c’était vraiment dur, il fallait aller chercher les moellons jusqu’au bord de mer, les ramener sur la plate-forme et les casser à la masse. Il fallait casser au moins dix mètres cubes de moellons pour que ça rapporte.
Avez-vous été militaire ?
- Oui, j’ai fait mon service militaire à Madagascar, plus exactement à Ambositra. J’étais dans la compagnie de choc. C’était en 1957 et on était entraîné pour faire la guerre puisque à cette époque, il y avait des problèmes au Canal de Suez. Lorsqu’on est arrivé à Madagascar, la Révolution touchait à sa fin. Au même moment, le contingent du 56/2 devait repartir pour le Canal de Suez, mais en entre-temps, la paix avait été déclarée. Tous les jours, on faisait des manœuvres à Ambositra, mais ce dont j’étais sûr, c’est que je ne voulais pas faire carrière dans l’armée comme mon père ! Le service militaire à l’époque durait dix-huit mois. On était en manœuvres nuit et jour. J’en ai profité pour demander à faire le stage pratique pour passer le permis, mais je n’ai pas été retenu, parce que la liste de stagiaires était complète. Par contre, volontaire pour le stage de parachutisme, j’ai été accepté. J’ai suivi les cours théoriques, mais j’ai abandonné la pratique à cause d’une bagarre entre les militaires réunionnais et métropolitains. Moi, en voyant cette bagarre, je m’en suis mêlé. Il ne fallait pas toucher à un Réunionnais...
Est-ce que vous avez quand même fini par sauter ?
- Non. Pour la pratique, comme on s’était bagarré avec les Métropolitains, on avait trop peur qu’ils trafiquent les parachutes !
Quand êtes-vous rentré à La Réunion ?
- En 1959, j’étais de retour. J’ai repris mon travail avec Mouniama dans son atelier, rue Sainte-Anne à Saint-Denis... Je me suis aussi remis à fond au sport.
Et vous avez obtenu votre diplôme d’initiateur au football ?
- Non, mais j’ai eu une attestation affirmant que j’étais apte à être moniteur de football. Avant d’être initiateur, il fallait faire ses preuves. J’étais dans l’équipe de “La Franco”, je me suis ensuite inscrit dans l’équipe des “Tamouls” dont j’ai été le capitaine de 1977 à 1980. Salam et moi avions préparé le stage d’initiateur. J’aurais même pu être dans l’équipe de Saint-Denis, mais j’ai dû faire un choix. Cela a été aussi pour moi la période de la musculation. J’ai fait de l’haltérophilie et du culturisme dans la salle de sport de la société Bourbon Lumière.
(à suivre)
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