Obsèques de Pierre Thiébault : un départ en chantant
4 juin, parNos peines
Portrait d’artiste
25 janvier 2005

’J’ai découvert le conte à La Réunion. À La Réunion, je retrouve un peu de mon enfance’, affirme Ahmed Soudjay, d’origine comorienne, formateur et animateur de développement local, mais surtout artiste multicarte, polyglotte et multiculturel.
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Conteur polyglotte, fonnkézèr du monde, chanteur comorien original... Peu connu du public réunionnais, Ahmed Soudjay est tout cela en même temps : un artiste à part entière (lire notre encadré).
En 1997, il vient habiter notre île, où l’attend un emploi de formateur et d’animateur de développement local à l’Association réunionnaise d’éducation populaire. Travailleur chevronné auprès des Réunionnais, ainsi que de la diaspora comorienne, il met à profit ses connaissances pour favoriser l’insertion professionnelle des plus dévalorisés par le système scolaire classique.
Au cours de ses 3 ans dans ce centre de formation, il découvrira le réseau culturel, au travers des associations Ankraké et Pikan notamment. Puis, il œuvre pour la coopération régionale au sein de la Fondation communautaire de l’océan Indien, travaillant ainsi avec des associations malgaches, seychelloises, mauriciennes, comoriennes, en partant de projets associatifs réunionnais financés par la Fondation de France et de la Région Réunion.
"Travailler dans les quartiers populaires m’a permis de découvrir la langue créole", lance-t-il. Féru de langues, il parle le comorien, l’arabe, le français, l’anglais et comprend le malgache. C’est tout naturellement que l’auteur se met au créole, ce qui lui permet de se nourrir d’une culture originale, et de construire une approche du conte tout aussi originale. Et de s’expliquer de l’importance de l’usage de la langue créole "pour comprendre la pensée des Réunionnais. Si tu as envie, et il faut en avoir envie, d’être en confiance avec un peuple, et de te sentir comme un élément utile de la société, il faut parler la langue locale". L’auteur enchaîne comorien, français et créole dans ses lectures.
Ahmed Soudjay dit écrire depuis 1985, mais reconnaît que son écriture s’est affûtée à La Réunion, pour prendre une forme qui lui convient amplement. "J’ai découvert le conte à La Réunion. À La Réunion, je retrouve un peu de mon enfance", confie-t-il. Le contexte culturel réunionnais le renvoie à son village, où l’auteur contemple sa grand-mère Koko Binti Mnandevou, mince, très noire, en train de chanter.
Son écriture est sans cesse imprégnée de l’essence “spirituelle” de ce village des Comores. Ses contes s’inspirent autant des scènes de vie de son pays d’origine, et abordent des thèmes aussi divers que le partage et l’échange, le mystique, la religion, le Djinn, entendez l’invisible, le diable, le plus intelligent, celui qui prévoit le bien et le mal.
Il raconte, non sans affection, comment sa grand-mère, femme respectée parmi les siens, reconduisait les morts à leur tombe. Elle chantait, ce qui, traduit, voudrait dire : "J’ai dormi sur la côte. J’ai laissé derrière moi mon champ Hambobo...". Cet héritage, l’auteur l’a précieusement conservé, devenu comme un passeur culturel pour la jeune diaspora comorienne installée à La Réunion.
Ceux qui l’ont déjà entendu verront un artiste chantant et déclamant des textes en français, en comorien, en créole, sur un roulèr. Cela donne du sens selon lui. L’introduction du roulèr dans ses interventions libère la pensée créatrice du conteur, qui se produit exclusivement dans les kabar, dans les espaces fonnkézèr, où, sans protocole, l’artiste parle librement.
Aujourd’hui consultant en formation et en développement local, Ahmed Soudjay s’ouvre également à la perspective de l’intervention en milieu scolaire. En juin 2004, il obtient l’agrément du rectorat comme artiste conteur, chargé de la création de livre de contes avec les enfants de maternelle.
Une expérience en or pour l’artiste franco-comorien, qui par ailleurs mène un travail musical, avec Jean-Claude Viadère et Mohamed Youssouf. Un CD est à l’étude pour finalement sortir dans le courant de l’année. Mais l’actualité littéraire de cet artiste devrait être marquée par la sortie d’un recueil de 5 contes, accompagné d’un CD.
Il devrait être intitulé “Mémwar Za Wazée”, entendez mémoires des ancêtres. Et si la scène reste une piste alléchante pour l’artiste, il ne cache pas ses projets théâtraux. "Faire du théâtre à partir des contes est très intéressant, confie-t-il, parce que le théâtre, autant que le conte, le chant, est un moyen d’expression. Ça donne de l’énergie".
De l’énergie, nous lui en souhaitons pour qu’il puisse mener à bien ses différents projets artistiques, tous aussi intéressants les uns que les autres. C’est sûr. Le public réunionnais gagnerait à connaître cet artiste sincère et complet, qui risque d’en surprendre plus d’un durant l’année 2005. Sa devise : "Mi kont shant ... mi shant kont".
Bbj
Études de théologie et de littérature arabe
Ahmed Soudjay, 41 ans, né à Madagascar dans la ville de Majunga, vit aujourd’hui à la Ravine-des-Cabris. Ses parents le conduisent sur la terre de ses ancêtres très tôt. La famille s’installera à Fumbuni dans le M’Badjini en Grande Comore. Il fréquentera l’école coranique avant de connaître les bancs de l’école primaire française.
Son père qui vivait à Marseille, souhaitait qu’un de ses fils devienne imam : Ahmed étudiera la théologie pendant 9 ans en Arabie Saoudite, où il se spécialisera en littérature arabe, à l’université de Médine. Entre 1988 et 1990, il poursuivra ses études au Maroc, cette fois-ci à l’université Moulay Abdallah à Fès, où il préparera un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en littérature arabe moderne, malheureusement sans succès.
L’artiste retournera dans le pays de son enfance, aux Comores, où il se mariera selon les traditions, soit des festivités de 7 jours. Il deviendra professeur d’arabe dans les collèges et lycées, mais le jeune diplômé rêve de travailler dans la diplomatie, ou œuvrer pour la recherche dans le domaine de l’éducation.
En 1991, il décide de quitter définitivement les Comores, parce qu’il est difficile de trouver une activité correspondant à ses diplômes. Après 15 jours de service militaire à La Réunion, ce père de famille s’installe avec les siens à Dunkerque (Nord de la France) jusqu’en 1997.
Le conteur déplore "trop de bassesse" dans une république comorienne marquée par un système de corruption. "J’aurais perdu mes valeurs", s’explique-t-il.
La découverte de la France, de ses libertés, lui permet d’aborder plus facilement le milieu social, un milieu qui favorisera son développement culturel. Au sein de l’Association des étudiants franco-comoriens du littoral (AEFCOL), lui qui n’est plus étudiant, il s’attellera à aider et conseiller ses jeunes frères de la diaspora comorienne, et met en avant les danses traditionnelles comme le sambe et le chigoma.
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