Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Collecte du patrimoine immatériel réunionnais à Madagascar :
7 juillet 2008

Cette semaine, deux jeunes Réunionnais engagés depuis septembre 2007 par l’association des Volontaires du Progrès pour un travail de collecte de “Mémoires réunionnaises de Madagascar” sont de retour dans l’île pour rendre compte de leurs travaux auprès des responsables de la MCUR.
Depuis environ 9 mois, Lucie Carron et Patrice Félicité ont sillonné 7 provinces malgaches - autour de Ankadinondry (Babetville), Toamasina (Tamatave), Antsiranana (Diego), Antalaha, Mananjary, Mahajanga et Tolanaro (Fort-Dauphin) - sur les traces de quelques-uns de ces Réunionnais partis chercher une vie meilleure dans la Grande Ile dès le premier quart du 20ème siècle.
Les deux jeunes volontaires reviennent avec une soixantaine d’entretiens, enregistrés et filmés sur une quarantaine de cassettes. Un matériau riche qui ouvre la voie à des recherches historiques inédites sur « un pan inconnu de l’Histoire des Réunionnais », estime Lucie Carron dans l’interview qu’elle a donnée à “Témoignages”.
Vous venez de passer 9 mois à la recherche de témoignages de Réunionnais vivant à Madagascar. Qu’est-ce que ce travail vous a appris ?
- On sait de plus en plus comment s’est fait le peuplement de La Réunion, par des apports extérieurs (Malgaches, Européens, Africains, Indiens, Chinois, etc...), mais on sait très peu sur les Réunionnais qui sont allés à Madagascar. Certains épisodes - comme celui de la Sakay, ou ceux qui ont fait leur service militaire à Diego - ont été mis en lumière à un certain moment, mais il y a eu de nombreux facteurs d’émigration et d’autres formes d’émigration. Et c’est ce pan inconnu de l’Histoire des Réunionnais que nous avons découvert au cours de ce travail.
On a rencontré des enfants d’anciens militaires qui ont été incarcérés dans des prisons de Madagascar, mais leurs enfants n’ont pas su nous dire pourquoi. Il reste des zones de flou. Notre travail donne des pistes pour des travaux futurs et des recherches historiques.
Quelles étaient ces “autres causes” d’émigration ?
- Des causes plus “ordinaires” - pour faire du commerce, ou de l’agriculture. Ces gens partaient “à l’aventure”... Ils prenaient leur billet pour un trajet en bateau, avec femme et enfants parfois ; ou alors, c’étaient des hommes ou des femmes célibataires qui partaient à l’aventure. Arrivés à Tamatave, ils partaient ensuite dans d’autres régions. Mais ce n’était pas forcément des initiatives collectives (Sakay) ou organisées par l’Etat (armée). Nous avons trouvé de nombreuses initiatives isolées...
Quelle place prennent les Réunionnais de la Sakay, dans le travail que vous avez fait ?
- La Sakay était tellement organisée collectivement que c’en était plus visible, c’est vrai. Et les “enfants de la Sakay” sont très touchants, parce que la rupture a été brutale et nette. Les agriculteurs venus s’implanter sont partis avec leurs épouses et leurs enfants ; c’est là que la désertion a été la plus nette, par rapport à l’importance de l’implantation réunionnaise dans la Grande Ile.
Une campagne de l’Ambassade de France
Mais certains enfants sont restés parce qu’ils étaient mariés avec des Malgaches. C’étaient surtout des femmes mariées avec des agriculteurs malgaches. Nous en avons rencontré trois - dont une, célibataire au moment du départ de ses parents, s’est ensuite mariée avec un Malgache...
Ces femmes ressemblent à des créoles, parlent encore créole et ont gardé toute la nostalgie du temps où leur famille était là... Mais elles n’ont pratiquement plus de contact avec leur famille à La Réunion et elles vivent beaucoup sur leurs souvenirs.
Les regrets sont un sentiment partagé par les Réunionnais et par les Malgaches dans cette région-là. Nous avons pu aussi remettre en question certaines idées reçues, en vérifiant que tous regrettent l’activité qui existait à ce moment-là. D’autant plus que la Sakay, comme Diego, était une région très peu peuplée et c’est avec l’arrivée des Réunionnais que les Malgaches sont venus s’y installer eux-mêmes...
Vous avez parlé de « désertion » des colons réunionnais. Pourquoi ?
- Certes, l’Etat malgache a nationalisé les terres de la SPAS (voir encadré), en 72-74, mais les colons auraient peut-être pu envisager de rester d’une autre manière. Comme dans beaucoup d’autres régions, quand les services français ont fermé, et quand les Français sont partis, les Réunionnais ont pris peur de rester. Les agriculteurs avaient obligation de vendre leurs produits à la SPAS, qui les achetait à un prix... inférieur à celui du marché. Les conflits à la SPAS existaient beaucoup plus avec l’administration qu’avec les Créoles eux-mêmes. Mais pour ne pas trop stigmatiser l’administration française, on a englobé un peu tout le monde dans les critiques. Comme partout, il y avait certainement des patrons qui n’hésitaient pas à exploiter leurs salariés, comme un patron malgache l’aurait fait...
Il y a eu une campagne menée par l’Ambassade de France, pour le rapatriement des Réunionnais. On leur a dit “Il faut partir, il faut partir !” Mais il n’y avait aucune obligation à le faire... Il est certain que l’Etat malgache a mené de son côté une campagne de dénigrement de la présence française. Mais, au cas par cas, les Malgaches ne s’attaquaient pas à tout le monde. Loin de là... et je ne parle pas que des Créoles, mais aussi des Français de Métropole, ceux, du moins, auxquels on ne pouvait rien reprocher. Beaucoup de Français de Métropole sont restés parce qu’ils ont senti qu’il ne leur arriverait rien. Les Réunionnais ont eu peur. Ils se sont sentis lâchés. Ils sont partis dans la précipitation... Nous avons rencontré à Diego-Suarez un Créole qui a fait des recherches sur la présence réunionnaise. Ses parents - père créole mauricien, mère créole réunionnaise - avaient un commerce et vivaient comme des commerçants malgaches. Leur fils raconte qu’ils sont restés et qu’ils ont rencontré ces personnes de l’ambassade qui menaient campagne pour faire partir les Réunionnais en même temps que les Français. Eux sont restés, ils n’ont eu aucun problème et regrettent que les Réunionnais se soient précipités, sans se poser plus de question.
La “colonie colonisatrice” sujette à révision
Vous avez pu voir aussi qu’à Diego (Antsiranana), la présence des Réunionnais était au moins aussi importante qu’à la Sakay ?
- C’est ce que nous avons découvert en faisant ce travail. Diego était une région très peu peuplée par les Malgaches et très peu attractive avant l’arrivée des militaires français et des marins. Les Malgaches comme les Réunionnais ont été attirés par cette présence de militaires, ce qui fait qu’il y a des Malgaches qui parlent créole à Diego, encore maintenant. Diego occupe une place particulière dans la culture de Madagascar, parce qu’elle s’est beaucoup construite dans un creuset créolo-franco-malgache. Parmi toutes les villes que nous avons traversées, Diego est certainement la plus créole...
Est-ce que ce travail a modifié votre regard sur cette part de notre Histoire ?
- Je n’ai pas un regard très averti - comme pourrait l’avoir un historien -, mais je pense qu’il y a eu des idées, telle celle de “colonie colonisatrice”, qui devraient être remises en question. Je le pense profondément. Ce thème de “la colonie colonisatrice” a commencé à la fin du 19ème siècle, vers les années 1890, et existait encore à l’Indépendance malgache. Certains pensent que ce concept a duré jusqu’à la décolonisation de La Réunion. Et nous avons rencontré des gens - soit des anciens, soit leurs enfants - qui sont venus dans les années 30 dans un tout autre esprit, alors que La Réunion, en 1930, était encore colonie française. La “colonie colonisatrice” a été une idée forgée sous la 3ème République, et je pense que les Réunionnais en ont plus vite ressenti les dangers, parce que leurs postes étaient moins élevés. Ils côtoyaient les Malgaches au quotidien et je ne pense pas que, pour eux, cela ait pu durer longtemps. Les Réunionnais de Tuléar, qui justement se sont pris pour des patrons, des “komandèr”, se sont faits exiler sur une île - c’est encore un autre épisode. Je pense qu’ils ont compris très vite que les Malgaches acceptaient encore moins de leur part qu’ils se comportent en commandeurs...
Propos recueillis par P. David
Jean Odon Andriamamarivolasoa :
Une figure du syndicalisme malgache
Parmi les personnes rencontrées pour les entretiens, celle de “Monsieur Odon”, comme on l’appelle à Madagascar, est une de celles qui a le plus frappé Lucie Carron. C’est un de ces Malgaches qui parlent un peu le créole, à force d’avoir côtoyé les Réunionnais.
« A l’époque coloniale - commence la jeune femme - il existait à Madagascar le Bureau pour le développement agricole (BPDA) - qui avait aussi des antennes en Guyane et dans d’autres colonies et territoires français d’Outre-mer. A la décolonisation, il y a eu la SPAS - émanation du BPDA - où il (Jean Odon - Ndlr) a commencé à travailler très jeune. Il a une connaissance pointue du fonctionnement de cette société et a été maire de Babetville (Ankadinondry) pendant deux mandats.
Syndicaliste d’une grande popularité, il a défendu les travailleurs malgaches quand les Réunionnais sont partis, laissant l’activité aux Lybiens. C’était la crise. Il est monté au créneau pour défendre l’activité porcine, la plus importante, à la Sakay. Les Lybiens ne mangeant pas de porc, la “reprise” était complètement bancale.
Il raconte à quel point les Réunionnais vivaient bien avec les Malgaches. Il parle un peu créole lui-même, est allé à l’école avec des Créoles et il distingue les administrateurs français de Métropole et les Réunionnais. Il note qu’il existait une barrière entre eux et les Métropolitains, tandis que les Créoles vivaient avec les Malgaches sur un pied d’égalité.
Ayant développé un regard très pointu sur la défense des salariés malgaches, il affirme qu’il n’y avait aucune friction entre les Malgaches et les Créoles. Ils ont vécu ensemble, il y a eu du métissage, du brassage... et cela a été un départ brutal et triste pour beaucoup de monde ».
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