La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Oxid ou quand le rap n’a plus le droit de cité
29 décembre 2005

974, 92, 91, 974 : quand on naît à La Réunion, puis qu’on atterrit marmay en banlieue, on se dit qu’on pourra toujours, un jour ou l’autre, retourner au pays. Mais pour nombre d’immigrés vivant là-bas, le retour est impossible. Retourner à ses origines, retrouver son identité, suivre son destin... Après 14 ans passés en banlieue parisienne, Laurent Fernandès, alias Oxid, témoigne de son vécu dans les cités, avec ses mots, sa poésie, son authenticité, avec sa musique, ’mon chemin de dignité’.
Les ségatiers des années 60, reconnus dans leur île et partis en France pensant trouver l’eldorado dans leur pays, pourraient en témoigner : en France, n’est pas français qui l’est ! Né en 1974 à Saint-Benoît, à 5 ans Oxid part rejoindre sa mère, exilé dans le cadre du BUMIDOM pour faire du repassage dans une usine de Boulogne-Billancourt. De mal logement en mal logement, "dans la galère de l’intégration", il vit chez sa tante, puis à 10 ans, redescend d’un numéro pour l’Essonne, dans le 91. C’est là qu’il passera toute son adolescence, sauvé par la musique, jusqu’à ses 19 ans et son retour vers sa terre natale.
La voix du hip-hop
A 6 ans, même si l’on perçoit la distance de certains regards, l’on ne mesure pas toujours la portée des mots surtout lorsqu’ils sortent de la bouche des enfants. "Sale noir !" Oxid n’en tenait pas rigueur. Quand il a débarqué dans l’Essonne, "je sentais poindre comme une différence, mais je ne me sentais pas vraiment visé. Je savais d’où je venais." C’est dans ses dessins de marmay, qu’il se rappelait sa Réunion natale. Du soleil, des palmiers, des volcans : "j’apportais un peu de soleil dans cette grisaille, ça leur faisait bizarre."
Avant l’arrivée du hip-hop, Oxid était attiré par le compromis alternatif du punk, sa musique et son look atypiques, marginaux. À 15 ans, un accident de moto, un an dans un lit d’hôpital : il se sort de cette épreuve avec la rage de vivre, des objectifs en tête, un regard neuf sur la vie. "Il y a toujours un mal pour un bien", philosophe Oxid avec le recul. Avec Radio Nova, le hip-hop lui a montré le chemin, ouvert la voix. Comme un défi, il s’est lancé à cœur et à corps perdus dans la musique. Beaucoup de sa génération sont aujourd’hui encore dans le mouvement, mais par manque de moyens, de soutien des communes, dans le déni de leur talent, de leur message, ceux que l’on ne veut pas voir préfèrent ne pas entendre, gangrènent, cloisonnés entre les quatre murs de la confidentialité qui les emmure dans l’indifférence.
" Fermés comme des animaux "
Si Oxid atteste que le phénomène de bandes a toujours existé dans les quartiers, à son époque, les rivalités étaient moins vivaces. "On pouvait encore aller d’une cité à l’autre et puis on était dans l’action, avec le sport, la musique. On pouvait passer tout un après-midi à jouer au foot." Quand il est retourné dans son quartier d’Epinay de 2000 à 2002 en tant qu’animateur de rue, Oxid était dépassé : plus de motivation pour rien, de la violence partout. "Les jeunes sont fermés comme des animaux, des primitifs, sans recul pour voir le malaise dans lequel ils baignent, sans possibilité de s’ouvrir aux autres. Ils sont victimes et ils le restent." Avec le recul, Oxid se rend compte que la musique lui a permis de dépasser ce stade de victime, qu’elle l’a aidé à franchir cette mince barrière qui sépare le bien du malin. S’il n’excuse en rien la déferlante de violences qui s’est déchaînée dans les quartiers, il la comprend, l’explique. "Souvent ce sont les tout derniers de grandes familles dont les parents sont âgés, fatigués. Ils n’ont plus d’emprise sur eux." Il récuse les accusations de Sarkozy qui dit que ces jeunes délinquants sont de potentiels poseurs de bombes, enrôlés par l’islam radical. Pour lui, au contraire, "la religion peut les sauver, elle est éducative, elle permet de se dépasser, d’être dans l’action positive. Elle est source de savoirs, c’est un arbre très riche, sous lequel on peut s’abriter, sur lequel on peut se reposer."
Qui sont vraiment les poseurs de bombes ?
Mais au-delà de la religion, "panseuse" ou penseuse des maux, Oxid estime que tant que la France trahira son histoire, son passé colonial, ses promesses de pays métissé, de terre de tolérance et de liberté ne seront que des bouteilles vides jetées à la mer. "Rien ne s’efface et ce qu’on construit dans le présent va se répercuter dans le futur. C’est métaphysique !" Alors que la France s’est toujours construite dans de grands bouleversements, peut-être arrive-t-on à la fin d’une étape ? À la "Phase terminale" ? L’un des titres du dernier album d’Oxid. À la fin de la 5ème République ? Peut-être cette transition serait-elle bénéfique pour la France à l’heure où, selon Oxid, les politiciens sont trop médiatisés, mènent des campagnes d’opinions très étudiées. "On met le doigt sur quelque chose qui risque d’exploser." Qui sont vraiment les poseurs de bombes ? Même s’il écrit dans ces textes "une société pour la survie", qu’il revendique une liberté de choix, d’idées, de vie, Oxid estime qu’"on est forcé de suivre les schémas proposés par les politiques, on est obligé de rentrer dedans pour survivre." Face à ce constat, il se dit inquiet devant les échéances électorales. Quel bulletin glisser dans l’urne ? "Peut-être vais-je me mettre dedans !"
Les mots font peur
Pour ce trentenaire qui a pu sortir des banlieues, renforcé, grandi, quelle serait la solution pour ceux qui y sont encore ? Au-delà d’un redécoupage du territoire, avec d’autres solutions offertes au sortir d’Orly que via la banlieue, la promiscuité, la misère physique et sociale, pour partager l’oxygène des vertes contrées françaises, Oxid soutient qu’il faut offrir plus d’écoute. Il faut commencer par revoir cette télé trop influencée par le profit. "Assez avec vos émissions d’exclusion, on ne se reconnaît pas. Pourquoi est-on privé de nos émissions culturelles, musicales, comme Rap Line par exemple qui passait tard, mais qui passait ? Pourquoi ont-ils serrés ça ? Ils se sont sentis envahis ?", interroge Oxid qui voit là un stratège pour maintenir le cerveau dans l’abrutissement, le modeler à cette société de consommation et faire taire le mouvement hip hop. Les mots sont des armes qui font peur, ils expriment une réalité crue que l’on ne veut pas voir. Les grandes boîtes de distribution participent à cette stratégie d’annihilation. Elles restent portes closes pour les petits groupes indépendants, se campent sur les têtes d’affiches vendeuses, cautionne un rap normatif, de prétendus rappeurs qui font de belles rimes sans faire évoluer la force des mots, sans résonance, sans authenticité. "Les jolis mots c’est bien, mais il faut aller directement au fond des choses." Et c’est ce qu’Oxid a soutenu avec succès pendant deux ans quand il a mis en place un studio de répétitions à Epinay. "Chacun venait avec ce qu’il est, avec sa grossièreté, sa poésie, son langage, pour aller à l’essentiel, dire ce qu’il a à dire ; puis après ensemble, on recadrait", explique Oxid qui a vu plein de jeune trouver un véritable exutoire dans cet exercice de slam à cœur ouvert. Alors quand certains députés accusent devant la loi 8 rappeurs d’inciter à la violence et à la haine raciale, pour Oxid, c’est ni plus ni moins du boycott. "Cela montre bien leur faiblesse. Ils ne vont pas dans le sens de la démocratie, de cette présumé liberté d’expression dont la France se vante. Le pays des Droits de l’Homme ? Laissez-moi rire !"
Mal dissimulé
Communiquer, ne pas monopoliser la parole, écouter l’autre, sa vérité, même si elle n’est pas toujours plaisante à entendre. Voilà des pistes simples qui depuis des années, face au malaise des banlieues, sont occultées. L’épuration pure et simple des immigrés en France ne laisse pas la place à la parole mais à la répressive et la brutalité. À La Réunion, le dénuement matériel et social, les quartiers dits difficiles, voire les bidonvilles, ne manquent pas. Qu’est-ce qui fait qu’ici les jeunes ne se révoltent pas, ne brûlent ni ne pillent ? Le respect ? La peur de la révolte ? Un héritage de soumission ?... Le mal dissimulé s’insémine pourtant au cœur même des familles, au plus près des enfants, de ceux qui devront construire la société de demain.
Estéfani
NO Futur
J’ai mis les pieds
Dans une poudrière
On est tous sur le sentier
De la guerre
Je suis prêt à tout faire sauter
Pour que Lucifer
Sorte de son repaire
L’époque s’assombrit
Nul n’est à l’abri
Le 3ème millénaire
S’annonce meurtrier
Beaucoup manquent de repères
Se perdent dans ce bitume
Le temps les enrhume
La vie prend une autre dimension
À croire que la réalité est une fiction
C’est une illusion
ici, il n’y a plus de rêve
C’est marche ou crève
Chaque jour en bas des tours
ils ne savent plus ce que c’est
Le respect
Ils agissent avec agressivité
Si t’as le malheur de tomber
Personne pour te relever
Ils feront tout pour t’achever
Te crever les yeux
Pour que tu restes avec eux
Dans le cercle vicieux
Le jugement viendra des cieux
La haine contamine l’ADN
Qui infecte les gènes
Se propage comme la rage.
refrain
Je suis tourmenté
L’obscurité a encore frappé
Les esprits faibles sont possédés
La drogue les manipule
La violence les domine
ici c’est l’impasse
Viens voir ce qui se passe
Dans le secteur les traîtres s’agressent
Se blessent à coups de cutter
Se laissant des traces
Qui traumatisent
L’alcool les maîtrise
La rue a son ombre
Elle dévore les ombres
Par ses actes diaboliques
Et son esprit maléfique
Sans que tu sois averti
L’âme d’un tueur en série
Qui détruit
Avec le plaisir d’entendre les cris
Mes yeux, ont croisé la menace
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