APE : alerte générale sur les emplois à La Réunion, résultat de l’aliénation
9 juin, parRisque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
Gervais Maillot : Un homme aux multiples métiers - 2 -
29 décembre 2008

Après son passage aux Travaux publics, Gervais Maillot relate ses différentes expériences professionnelles, ainsi que la vie pendant la seconde guerre mondiale.
Aux travaux publics, où étiez-vous sur Saint-André ou sur Saint-Denis ?
- J’étais en déplacement sur Hell-Bourg mais j’habitais toujours à Saint-André. J’étais le chef, alors que je n’avais que vingt et un ans. C’était en 1932. Certains ingénieurs me considéraient comme un gamin ! Mais l’un d’eux, Monsieur Diais testa mes connaissances et finalement dit : « c’est la première fois que je trouve un gamin sachant de quoi il parle !... ». Un jour, nous devions refaire le pont de Sainte-Marie, les travaux publics donnèrent le plan à Désiré, qui n’était pas ingénieur mais pouvait diriger les travaux, et il ne me l’a pas retransmis... Il voulait me faire le même coup que l’ancien chef charpentier !... Il me donne des dimensions, moi, bien sûr je coupe. Arrive Dupont, entre parenthèses un bon ingénieur, qui me dit : « c’est pour faire quoi ? ». Je lui répondis ce que je savais. Et catastrophe, il prit sa tête entre ses mains en criant : « mais non, non ! Maillot, ce n’est pas bon ! ». La peur me prit, je me dis que c’était fini, que j’étais foutu, adieu le travail. Il me demanda qui m’avait donné ces dimensions-là, et où était le plan. Je lui répondis que c’était Désiré mais que ce dernier ne m’avait pas donné de plan. Furieux, il hurla : « allez m’appeler Désiré ! ». Ce dernier entre dans le bureau. Monsieur Dupont, le regard noir et les mains tremblantes de colère, lui demanda « où est le plan, Désiré ? Les dimensions sont inexactes ! ». Désiré, tout gêné, donna le plan en expliquant qu’il ne me l’avait pas donné à moi parce qu’il pensait que j’étais incapable de le lire !!! Conclusion tout le travail d’un mois inutile. Le bois gaspillé bêtement et des travailleurs qui ont transpiré pendant un mois dans le vide. Depuis ce jour-là, Désiré m’en voulait. Il y a eu d’autres incidents et j’ai quitté les travaux publics.
Et vous êtes parti pour où ?
- Là, ça devient l’affaire de Dieu. Lorsque je suis revenu pour récupérer mes outils, un responsable m’a dit : « Maillot, ce n’est pas moi qui vous ai mis à la porte, mais Désiré ». Je lui répondis : « personne ne m’a mis à la porte, c’est moi qui ai démissionné ! ». Et là, je ne suis pas resté sans travail puisque j’ai fait la maison Loupy à Saint-André. Et puis un jour, le curé est venu chez moi me demander si j’acceptais de faire un travail pour lui. Il s’agissait de refaire le Christ de Saint-André, en bois, gigantesque, au moins deux mètres !
On fit descendre le Christ. Et là, je suis devenu tout penaud devant un tel travail. Le curé, en apercevant mon embarras, me dit : « si tu n’arrives pas ce n’est pas grave, mais n’abîme pas les pièces ». J’ai prié le Seigneur pour qu’il m’aide, afin que je réussisse à refaire le premier bras, le deuxième... J’y ai mis au moins une semaine, mais j’ai réussi à réparer le Christ, je l’ai peint et je l’ai remis en place. C’était en 1933... Plus tard, j’ai rencontré un grand sculpteur en métropole, je n’ai jamais rencontré un autre homme comme lui. Il s’appelait Beguel. Je suis allé cogner à sa porte car le Département m’avait chargé de représenter l’artisanat de La Réunion en France... Donc, je suis allé le voir. J’étais content de discuter sur la sculpture.
En 1948, j’étais à Hell-Bourg, pour le bien-être de mes enfants, le médecin m’ayant conseillé d’aller là-bas pour l’air pur... J’y ai acheté un terrain et je me suis lancé dans la charcuterie, métier que je connaissais l’ayant pratiqué à Saint-André avec un patron, et plus jeune, j’avais aidé mon père à tuer le cochon. Et voilà, pendant douze ans, j’ai exercé à la charcuterie à Hell-Bourg avant de retourner sur Saint-Denis.
C’est à Hell-Bourg que vous avez subi le cyclone de 1948 ?
- C’était la désolation. On entendait des grondements dans la nuit, l’orage... Dans la rivière, les roches déboulaient... Le vent était très violent... La maison a tenu, mais pour qu’elle résiste, j’avais renforcé la tôle. Je ne sais pas si on peut appeler ça de la chance ou quoi, mais derrière la maison, il y avait un grand précipice, et on ne le savait pas. Si on l’avait su, on serait partis de là !... Toute la nuit, ça a été terrible, et le lendemain plus rien ! En ce temps-là, j’étais charpentier mais aussi vendeur en vin pays et en légumes, en camionnette. J’avais passé mon permis en 1940... en 1942 !... Eh ! Lorsque je montre mes papiers aux gendarmes, ils n’en reviennent pas. Ils voient un jeune homme sur le permis !...
Avec mon frère, on a acheté la camionnette et j’ai appris à conduire dans mon garage ! Si on savait ses vitesses, ses pédales, son moteur, on avait déjà un pied dans la conduite ! Avant il n’existait pas beaucoup de voitures, on pouvait circuler sans problème, alors j’ai appris à conduire comme ça !... Depuis, je n’ai provoqué qu’un seul accident, j’ai brûle un stop ! Une faute d’inattention... Je conduis toujours, mais j’ai peur des fous qui circulent.
La période de 1940-1945 a-t-elle été difficile ?
- Cette période de guerre a été très pénible pour Saint-Denis, car on n’avait pas de plantation de manioc ou autre. Tout était rationné. Moi, je pouvais m’en sortir car j’avais des clients, surtout parce que j’avais eu en 1938, la médaille d’or à l’Exposition internationale de l’océan Indien. Un jour, un monsieur m’a demandé de réparer quelque chose, je lui ai répondu : « monsieur, je voudrais bien travailler pour vous, mais je n’en suis pas capable physiquement, je ne tiens plus debout, je n’ai rien mangé ». C’était un planteur, il m’a fourni un peu de grain, du maïs pour deux ou trois jours. D’ailleurs c’est à cause de la pénurie qu’on s’est mis à consommer les « zambrevates ». Il fallait être débrouillard, moi j’ai eu l’idée de faire mon propre sel à partir de l’eau de mer. Ma technique, mettre dans la mer, des morceaux de bois : assembler, serrer, visser. Le sel venait s’accrocher sur le bois et je le faisais sécher sur le toit. Il nous a quittés en 2001.
Marc Kichenapanaidou
Savoir faire et savoir être
Connaissez-vous le « bois-de-fer » ? C’est un arbre de nos forêts originelles dont le bois est réputé si dur que les clous ont de la peine à y pénétrer. Pour le scier et l’ajuster, c’est toute une histoire. Mais lorsque les pièces finies forment un bel ensemble, l’ossature de la maison et la charpente peuvent défier le temps.
Gervais Maillot est un « bois-de-fer », même si, dans son récit de vie, il se qualifie comme un « grand palmiste » au milieu de ses camarades d’école. En retard à l’école, mais en avance dans la vie. Car, son esprit curieux de tout et sa volonté de vivre sont venus à bout des pires difficultés. Ce qui compte, c’est cet instinct qui conduit à se battre pour se grandir humainement et pour gagner honnêtement sa vie. Avec une certaine noblesse de caractère.
Chez notre artisan, son âme d’artiste est au service de réelles compétences professionnelles. Il sait s’adapter aux besoins des gens, aux possibilités du moment. Et si c’était cela avoir le sens de l’entreprise ? Savoir se lancer dans l’aventure avec une part de risque calculé. Ne pas s’endormir sur ses lauriers et toujours inventer. Gervais Maillot aura exercé, avec succès, douze métiers. Il n’a jamais mendié son plat de riz ni son bouillon de “brèdes”.
Les cyclones passent. Le « bois-de-fer » reste toujours debout ! Il tient bon. Il se rappelle cette période où « on était pauvres, mais pas malheureux ». Apprenti, puis manœuvre et enfin ouvrier, il marche à pied avant de pouvoir goûter la liberté à vélo. La roue des souvenirs tourne dans sa tête, sans nostalgie aucune. Automobile, responsabilités, relations avec des personnalités de toutes sortes. L’expérience et le temps conduisent à la sagesse. Le savoir faire est devenu un savoir être. La vie a été son professeur de philosophie. Bien des responsables gagneraient à l’écouter sur les capacités qui sommeillent dans La Réunion profonde.
On a même descendu le Christ de la croix pour lui soigner les bras... par les soins de Gervais Maillot ! C’était à Saint-André. Il s’agissait, évidemment, de redonner une nouvelle jeunesse au crucifix de l’église. Du coup, le voilà sculpteur sur bois, priant le Seigneur de l’aider à réussir le premier bras, puis le deuxième. Le cœur d’un homme offre ses mains au Créateur. Le Christ retrouve ses bras par des mains d’homme qui façonnent la matière au souffle de Dieu. « Ton ciel se fera sur terre avec tes bras ».
Monseigneur Gilbert Aubry
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