Naissance du préjugé de couleur

20 mai 2008

Jusqu’au milieu du 18ème siècle, les souverains européens toléraient l’esclavage aux colonies, mais n’assimilaient pas les esclaves aux Noirs. Ils ne tenaient pas ceux-ci pour une race inférieure vouée à l’esclavage comme l’atteste la présence d’un certain nombre d’Africains dotés de fonctions élevées à la cour de Versailles et dans d’autres cours européennes, y compris Saint-Pétersbourg, avec l’aïeul africain du poète Pouchkine.
Au milieu du siècle, deux mentalités se développent et s’opposent, parfois au sein des mêmes personnes :

- L’une est inspirée par la raison et l’humanité, en conformité avec l’« esprit des Lumières » et la doctrine chrétienne. Elle porte les élites pensantes à dénoncer l’esclavage et les préjugés à l’égard des autres races. Elle est illustrée par les forts beaux textes de Voltaire et Montesquieu sur ce thème, et mieux encore, par la mobilisation contre la traite de Wilberforce en Angleterre et Grégoire en France.

- L’autre est née du fantasme d’invasion lié à l’arrivée d’Africains de plus en plus nombreux dans les colonies mais aussi en Métropole, comme serviteurs ou enfants des colons de passage (à l’exemple d’Alexandre Dumas père) ou « petits nègres » offerts aux dames de la bonne société.
On commence à se prémunir contre cette menace en érigeant des barrières réglementaires, intellectuelles et morales. C’est la naissance du « préjugé de couleur ».
Voltaire, qui n’en est pas à une contradiction près, formule quelques sentences formellement « racistes » au sens moderne du mot, c’est-à-dire établissant une hiérarchie entre ce qu’il est convenu d’appeler les « races » humaines. Quant à Montesquieu, s’il est à l’abri de semblables inepties, il ne rechigne pas plus que Voltaire à investir dans le commerce triangulaire.
Plusieurs ordonnances, sous le règne de Louis XVI, dénoncent les unions mixtes et légifèrent contre l’immigration noire en Métropole, en fait limitée à quelques centaines d’individus, au motif que « terre de France ne porte pas esclave ». Le 9 août 1777 est créé un système de « dépôt » dans les ports pour les esclaves qui accompagnent leur maître.
Après la Révolution, le Premier Consul reprend cette tradition tardive et la renforce. « Je suis pour les Blancs, parce que je suis Blanc. Je n’ai pas d’autre raison, et celle-la est la bonne », déclare-t-il au Conseil d’État en 1802. Le 29 mai 1802, il exclut de l’armée les officiers « de couleur », le 2 juillet, interdit le territoire métropolitain aux « Noirs et gens de couleur » et le 8 janvier 1803, interdit les mariages mixtes.
Bonaparte supprime aussi d’un trait de plume l’Institution nationale des Colonies, créée 5 ans plus tôt à l’instigation de l’abbé Grégoire pour promouvoir les enfants des colonies quelle que soit leur couleur de peau. Les 22 élèves noirs de l’institution, qui étaient appelés à devenir officiers, sont affectés comme simples tambours dans autant de régiments !

Fabienne Manière, Hérodote


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