Françoise Vergès et la commémoration demain en métropole de l’abolition de l’esclavage

’Ne pas oublier, comprendre’

9 mai 2006

Dans un entretien publié hier par “l’Est Républicain”, Françoise Vergès, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage (CPME), explique les raisons de la première commémoration nationale de l’esclavage, qui aura lieu demain dans tout l’hexagone. Le choix de ce jour a été fait par le président de la République sur proposition du CPME au 10 mai, date anniversaire de l’adoption à l’unanimité par le Parlement de la loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.

o En quoi est-il important de célébrer les mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ?

Françoise Vergès : D’abord, c’est un moment de recueillement : il faut se souvenir de ces millions de personnes qui ont été jetées à fond de cale et transportées de l’autre côté du monde, loin de leurs terres. Les historiens évaluent leur nombre à douze millions, mais on sait que pour chaque esclave arrivé vivant à destination, quatre ou cinq mouraient entre la capture et le voyage, qui n’ont pas de sépultures. Et même sur les lieux de l’esclavage, il n’y a pas toujours eu d’endroit où l’on inhumait les défunts : à La Réunion, il n’y a pratiquement pas de cimetière d’esclaves. Le 10 mai, c’est une façon de prendre la mesure de cette histoire.
Dans un deuxième temps, il s’agit de faire comprendre à la nation qu’il y a, parmi nos concitoyens, des descendants d’esclaves. Cette histoire est aussi présente parmi nous. Et ces concitoyens demandent qu’elle devienne aussi l’Histoire de France.

o À quoi est due cette amnésie ?

- À une volonté dès 1848, après l’abolition, d’effacer cette histoire. J’ai retrouvé des manuels scolaires des années 1950 : on parlait de l’Empire colonial mais on ne disait pas un mot de la traite, ni de l’esclavage. Leur émergence dans le débat public date des années 60 dans les sociétés d’Outre-mer, grâce aux intellectuels, aux chercheurs, aux historiens, certains inspirés de ce qui se passait aux États-Unis.

Pas de rivalité obscène

o Vous avez été professeur à Berkeley. Comment les Américains s’y sont-ils pris pour intégrer cette histoire ?

- Ils l’ont fait à travers le mouvement des droits civiques mais aussi grâce au feuilleton télévisé “Racines”, qui a constitué un vrai tournant. Dans les universités, des départements d’études africaines-américaines se sont créés, qui ont transformé toutes les disciplines : l’Histoire, la littérature, la sociologie, l’anthropologie...
Mais il n’y a pas eu que des ouvrages universitaires. On a très vite trouvé toutes formes de supports, aussi bien des livres pour enfants que des bandes dessinées, des films, des documentaires. Enfin, l’institution d’un “Black History Month”, en février, autour de la date anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King, jour férié aux États-Unis, a beaucoup compté.

o N’y a-t-il pas eu des outrances ?

- Elles existent encore mais elles sont très marginalisées. J’étais en Amérique au moment de l’afrocentrisme. Le délire antisémite qui attribue la traite des Noirs aux Juifs a été arrêté net grâce à une coalition d’intellectuels, qui n’étaient pas seulement Noirs. Curieusement, alors que le Code noir, dans son premier article, institue l’expulsion des Juifs des colonies, ce délire trouve encore de l’écho en France, notamment dans la communauté antillaise. Pour moi, cela repose sur une énorme jalousie : pourquoi eux et pas nous ?

o Comment combattre cette concurrence des victimes ?

- On ne peut pas comparer. La traite négrière et l’esclavage ne constituent pas une “solution finale” ayant pour but la destruction systématique d’un peuple. Mais c’est bien un crime contre l’humanité. Point n’est besoin d’entrer dans une rivalité obscène.

o Votre parcours - Berkeley hier, Londres aujourd’hui - montre que la discrimination touche toutes les catégories sociales. Comment expliquez-vous que l’université française ne vous ait pas fait une place ?

- En 1996, je suis revenue en France, en pensant que, bilingue, j’allais trouver du travail. Rien. C’est en Angleterre que j’ai été nommée aussitôt maître de conférence et directrice de Maîtrise et de thèses de Doctorat. Depuis, je n’ai pas cessé de postuler, j’ai passé mon habilitation à diriger des recherches, j’ai publié en français alors que je ne l’avais jamais fait. Toujours rien. J’ai beaucoup d’amis dans ce cas. La France perd ses cerveaux, ceux-là aussi.

o Croyez-vous à l’efficacité d’une “affirmative action” à l’américaine ?

- Je crois à la volonté politique. Il faut briser les conformismes. Une phrase de Senghor me paraît juste : "Le Français veut apporter le pain et la liberté mais ce pain et cette liberté seront français". Pourquoi la France porterait-elle l’universel ? C’est le seul des trois pays issus des révolutions des Lumières (France, Grande-Bretagne, États-Unis) où j’ai rencontré ce sentiment si fortement. Maryse Condé, Édouard Glissant sont fêtés aux États-Unis, pas en France. Il y a quand même un problème.

Une question de citoyenneté

o N’est-on pas aujourd’hui dans une société de la repentance ?

- Pas du tout. Beaucoup d’associations fondent leur existence sur cela : nous avons souffert, donc il faut faire attention à nous. C’est dangereux. Cela entraîne une politique de la compassion : nous ne sommes pas des malades ! Ce n’est pas une question de souffrance, c’est une question de citoyenneté, de solidarité nationale, d’accès au logement, au travail, à la promotion.

o Qui dit reconnaissance du crime, dit réparation. Comment l’entendez-vous ?

- Sur le mode d’une responsabilité générale : que la France se penche sur son passé et intègre cette histoire. Que les problèmes des départements d’outre-mer deviennent les problèmes de la France. Que la recherche sur l’esclavage et la traite soit valorisée : il n’y a pas de centre de mémoire, pas de manuel. Dépasser l’oubli, c’est donner à comprendre.

Propos recueillis par Michel Vagner


Des manifestations dans tout l’hexagone sur l’esclavage

Sur proposition du Comité pour la mémoire de l’esclavage (CPME), présidée par l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé, sera commémorée demain en métropole l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Cette date ne se substituera pas aux commémorations déjà existantes, notamment dans les Départements d’outre-mer, comme celle de l’abolition définitive de l’esclavage par le décret du 27 avril 1848.
De nombreuses manifestations publiques marqueront cette journée à Paris et dans chaque département.
Une cérémonie aura lieu lors de l’inauguration de l’exposition “La Forêt des Mânes” au jardin du Luxembourg. Un hommage sera rendu aux grandes personnalités de la Nation inhumés au Panthéon qui ont combattu l’esclavage. Le Panthéon ouvrira gratuitement ses portes afin que le public puisse pénétrer dans la crypte et visiter les monuments consacrés à Toussaint Louverture, au commandant Delgrès et à Victor Schœlcher.
Un moment de recueillement, suivi de la lecture d’un texte, aura lieu dans toutes les classes des collèges et lycées de métropole.
Le musée du Louvre proposera à tous ses visiteurs un parcours autour de certaines œuvres évoquant la longue histoire de l’esclavage. La Bibliothèque nationale de France organisera des expositions d’ouvrages et produira des bibliographies à destination des lecteurs.
Les chaînes publiques de télévision et de radio proposeront une programmation spéciale.
Au-delà de la journée du 10 mai, il s’agira également de mettre à la disposition du public l’ensemble des ressources patrimoniales et scientifiques conservées dans notre pays sur l’esclavage et son abolition. Ainsi, le ministère de la Culture et de la Communication a entamé l’an dernier une vaste opération de repérage de l’ensemble des fonds d’archives relatifs à la traite, à l’esclavage et à son abolition. Au début de 2007 sera publié un guide des sources et des recherches qui permettra d’éclairer les travaux des chercheurs et d’orienter tous ceux qui s’intéressent à l’Histoire dans leurs propres recherches.
À l’occasion de la sortie de ce guide, la Direction des archives de France organisera, début 2007, en partenariat avec l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et avec le soutien du Centre des archives d’Outre-mer, un colloque sur les archives de la traite, de l’esclavage et de l’abolition.


La CGT commémore l’abolition de l’esclavage

Roger Técher, membre du Collectif fédéral DOM-TOM de la CGT (Confédération générale du travail), signale que son organisation a décidé de faire de la journée du 10 mai une journée d’activités revendicatives et de la marquer par un événement d’envergure qui serait une contribution du syndicat au devoir de mémoire et à sa restitution dans l’actualité.
Cette journée donnera lieu au siège de Montreuil à une grande assemblée avec débats pour lesquels 500 militants et salariés sont attendus. Le matin seront traités les aspects historiques avec la participation d’historiens.
L’après-midi sera consacré au contenu revendicatif et à la démarche syndicale sur les discriminations au travail et dans les conditions d’existence des salariés, notamment ceux issus de l’immigration, des Départements d’outre-mer. Bernard Thibault et Maryse Dumas, dirigeants de la CGT, sont annoncés à cette manifestation.


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