10 MAI : COMMEMORATION DES MEMOIRES DE LA TRAITE NEGRIERE, DE ESCLAVAGE ET DE LEURS ABOLITIONS

Notre peuple est né d’un crime contre l’humanité

12 mai 2007

L’exposition sur l’esclavage est un franc succès.

Ce 10 mai, pour la deuxième fois, la France tout entière se souviendra de l’esclavage.
Ce jour, des millions de personnes auront à se pencher sur une page, longue, douloureuse et occultée de l’histoire de France. Aujourd’hui, la France franchira une nouvelle étape sur le difficile, mais nécessaire chemin de l’appropriation de cinq siècles d’une partie de son histoire.
Ce grand et vieux pays qui, à l’époque, comptait tant de grands penseurs souvent précurseurs de la démocratie, a, dans le même temps, méthodiquement organisé la capture, la déportation et la dispersion de millions de femmes, d’enfants et d’hommes, niant ainsi leur humanité. Décrits sur les registres de vente par leurs qualités ou défauts physiques, ils n’étaient que des nombres, des biens meubles, du cheptel. Ils n’avaient pour nom que celui que leur attribuaient les gendarmes accueillant les traites : Blanchette, Nigrette, Laneige, Alenvert, Alendroit, etc... Ces patronymes servant avant tout à humilier encore plus ceux qui s’en trouvaient ainsi affublés après qu’ils aient été privés de leur liberté, arrachés à leur terre natale, séparés de leur famille, mutilés dans leur identité, privés de leur langue.
Notre peuple est né d’un crime contre l’humanité.
Ce fait est reconnu par la loi du 10 mai 2001 découlant de deux propositions faites par Christiane Taubira pour l’une et par nos compatriotes Huguette Bello, Élie Hoarau et Claude Hoarau pour l’autre.
Aboli à La Réunion le 20 décembre 1848, au lendemain de la dernière journée de la coupe de la canne à sucre, l’esclavage a aussitôt été remplacé par une autre forme d’asservissement, l’engagisme. Ce nouveau mode de déportation a concerné des dizaines de milliers de familles indiennes et ne sera supprimé qu’en 1885 à l’initiative de l’Angleterre. Mais, jusqu’au début du 20ème siècle, subsistera l’engagisme des populations mozambicaines, malgaches, yéménites, indochinoises, chagossiennes et rodriguaises.
C’est cette histoire-là qui est - elle aussi - constitutive de l’histoire de France.
Pour notre part, le fait que cet apport, cette réflexion, qui ont conduit au vote unanime - Assemblée nationale et Sénat - de la loi du 10 mai 2001, permettant de compléter l’histoire de France, viennent d’une initiative de l’Outre-mer est, à nos yeux, très significatif.
C’est la deuxième fois qu’une initiative venue de l’Outre-mer permet à la France de franchir une étape importante de son histoire. Le 19 mars 1946, c’est à l’initiative notamment d’Aimé Césaire pour les Antilles et du Docteur Raymond Vergès et Léon de Lépervanche pour La Réunion que fut votée la loi abolissant le statut colonial de Martinique, Guadeloupe, Guyane et La Réunion.
À chacune de ces étapes historiques, c’est à nous, peuples de l’Outre-mer, qu’il revient d’expliquer à nos compatriotes de Métropole ce qui a été fait chez nous au nom de la France afin qu’ils aient une vision du monde tel qu’il est et non tel qu’il est parfois idéalisé, voire tronqué dans les manuels scolaires. On le sait, tout peuple qui occulte les pages sombres de son histoire ne peut en tirer les leçons et se condamne donc à revivre des erreurs, voire des crimes analogues.
Pour notre part, nous célébrons l’abolition de l’esclavage depuis plus de 50 ans. D’abord clandestinement pour échapper à la répression, puis de plus en plus massivement au point que la loi de 1982 reconnaissant le 20 décembre comme « fête réunionnaise de la liberté » est venue consacrer une réalité. Ces fêtes se déroulent aujourd’hui dans l’île entière et n’ont jamais été marquées du moindre geste d’hostilité ou de rancœur à l’encontre de tel ou tel.
Sous les auspices de la Région, s’est instauré un très large débat qui a conduit à la constitution d’une association et bientôt à la pose de la première pierre d’une Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise. En ce lieu, tous les habitants de La Réunion pourront y trouver tout ce qui fait l’originalité de la personnalité réunionnaise. Chacun pourra constater, voire découvrir ce qui lui vient de l’autre et qui lui appartient désormais si intimement qu’il ne peut même pas envisager l’idée qu’il lui faudrait s’en défaire pour, ainsi mutilé, retourner vers on ne sait quelle mythique communauté originelle.
Voici comment, née d’un crime contre l’humanité, l’identité réunionnaise est aujourd’hui tissée de mille fils venus d’Afrique, d’Europe, de l’Inde, de Chine, etc... Aujourd’hui, ainsi que le dit Paul Vergès, de multiculturelle à l’origine, la société réunionnaise est donc devenue intraculturelle, préfigurant ainsi l’humanité de demain. C’est cette humanité que nous, Réunionnais, tellement abaissés à l’origine, avons su, au travers d’épreuves parfois inhumaines, construire petit à petit. C’est ce message, cette parole réunionnaise au monde que nous avons la fierté de pouvoir, en ce 10 mai 2007, lui adresser.

Gélita Hoarau


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