De la décolonisation au XXIe siècle

Océan Indien : des formes variées de décolonisation

24 octobre 2006

L’ouverture, hier, du colloque sur la décolonisation a donné lieu à deux conférences inaugurales posant les questions à partir desquelles cette rencontre a été construite, et à des interventions sur les décolonisations des pays de la zone : Madagascar, Maurice, Comores et Seychelles, où il apparaît que la “décolonisation” a évolué dans le temps. A-t-elle tenu ses promesses ? Est-elle à refaire ?

“De la décolonisation au XXIe siècle”. L’intitulé est ambigu. Il peut être lu et compris de deux façons différentes. « On n’a pas joué là-dessus jusqu’au bout » note Yvan Combeau, historien et directeur du Centre de recherches sur les sociétés de l’océan Indien (CRESOI). Il s’agit pour les organisateurs de faire le point, dix ans après le colloque de 1996, sur l’évolution des questions d’Histoire touchant à l’Océan Indien, sur l’historiographie en général, en mettant l’accent « sur la voie/voix particulière de La Réunion dans son espace indocéanique ».
Spécialiste de l’Histoire politique du XXe siècle, Yvan Combeau vient de faire paraître “Une décolonisation française - L’île de La Réunion 1942-1946”, qui détaille dans un ouvrage facile à lire, le contexte dans lequel intervient la loi du 19 mars 1946. « L’idée de départementalisation en 1946 n’était pas la même que ce qu’elle est devenue aujourd’hui », ajoute l’historien qui a retrouvé, dans les archives de l’INA, un film dans lequel le PCF de l’époque explique, par la voix de Jacques Duclos, son slogan de la Libération sur « la France qui continue ». Les deux députés communistes réunionnais s’inscrivent dans ce mouvement, que l’historien qualifie de « décolonisation intra-française ». « 1946 est à la fois une continuité et une rupture : continuité de la France démocratique et révolutionnaire, rupture par rapport à la colonie. Et c’est une mutation extraordinaire, un outil dont on voit aujourd’hui toutes les potentialités », complète l’universitaire. Le programme de ce colloque se propose d’en aborder plusieurs facettes, en croisant différentes approches - politiques, culturelles, récits de mémoire... - et des sensibilités différentes sur les questions de la décolonisation.
Claude Wanquet, président de l’AHIOI, confirme la pluralité des approches : juristes, historiens, économistes et un gradé des FAZSOI vont notamment participer à « une étude comparée des phénomènes de décolonisation dans les pays de l’Océan Indien et du choix spécifique franco-réunionnais ». Les chercheurs ont eu toute latitude pour inscrire notamment la question de la départementalisation dans une perspective d’ouverture, à la fois sur une zone géopolitique et sur un avenir par définition insaisissable.

P. David


Conférence débat

Aux origines de la départementalisation

Les professeurs Claude Wanquet et Prosper Eve ont animé hier soir un débat portant sur les origines de la départementalisation. Claude Wanquet traitait de la période révolutionnaire, Prosper Eve enchaînant avec une réflexion sur le mouvement des Francs-Créoles, vers 1830.
« Toutes les questions que nous abordons ces jours-ci dans le colloque se posent depuis 1790, depuis que la France a créé les départements » dit Claude Wanquet, spécialiste de la période révolutionnaire. La première “départementalisation” date de 1795, contemporaine de la première abolition (1794) à laquelle elle est liée : ni l’une ni l’autre n’ont été appliquée. « Jusqu’à l’Empire, l’attitude profonde de l’élite a été de savoir si on intégrait l’ensemble français et, en même temps, si l’on était en droit d’espérer quelque chose de spécifique ».
Selon l’historien, ce débat se prolonge, encore aujourd’hui, dans des termes renouvelés.


Jean-Pierre Rioux

Poser à la décolonisation les questions de Candide

Jean-Pierre Rioux est retraité de l’Université, ancien chercheur au CNRS et ancien inspecteur général d’Histoire. Il dirige la revue “Vingtième Siècle” et vient de publier “La France perd la mémoire”.

Invité à porter sur cette rencontre “un regard extérieur”, Jean-Pierre Rioux a développé une réflexion sur le concept de décolonisation, spécifique ni de l’Océan Indien, ni de l’histoire de La Réunion : comment a-t-il été pris en charge par les historiens et les enseignants ?
Sa réflexion s’est déployée en trois temps.
1° Au moment des décolonisations, dans les années 50-60, du côté français s’est imposée l’idée - sans lien avec d’autres nations colonisatrices comme les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne - que « la décolonisation conduit à l’indépendance et que celle-ci est remise à une jeune nation, dans un processus historique linéaire progressiste ».

2° Cette vision “progressiste” et extensible de la décolonisation a été largement démentie par les faits. « Ce ne sont pas les états-nations les mieux constitués qui ont accédé le plus vite à l’Indépendance », constate-t-il. De plus, la France vit un écartèlement maximum entre la guerre d’Algérie, par exemple, et la voie suivie par les quatre vieilles colonies.

3° Le mot “décolonisation” a perdu de sa force émancipatrice. « On explique aujourd’hui qu’il y a un continuum entre l’époque “coloniale” et “post-coloniale”, laissant entendre que la force de rupture événementielle n’a pas joué son rôle émancipateur », conclut l’universitaire sur un constat que « le concept de décolonisation est moins unifiant qu’il a pu paraître par le passé ». « Le travail de réflexion et de recherche doit aller vers ces pluralités, ces choix complexes... Et l’Océan Indien est un très bon terrain pour cela », a-t-il noté en relevant, comme ont pu le faire de nombreux participants, le face à face sans concession entre l’île de Mayotte et le reste de l’archipel comorien, tel qu’il s’est exprimé dans le débat d’hier.


Madagascar, Comores, Maurice, Seychelles :

Le temps des décolonisations

Présentées par Didier Galibert, Mahmoud Ibrahime, Jocelyn Chan-Low et Odile Jean-Louis, les communications respectives portant sur Madagascar, les Comores, l’île Maurice et l’archipel des Seychelles ont fait voir la diversité des voies de « décolonisation » suivies par chaque pays.
Les périodes considérées sont les années 72 à Madagascar, avec le renversement du pouvoir de Tsiranana ; 75 aux Comores, au terme du statut d’autonomie interne élargi qui débouche sur une « consultation » des plus équivoques ; les années 1965-69 voient s’esquisser à Maurice la voie d’une indépendance d’abord incertaine et doublée de la re-colonisation de Diego Garcia par les Américains, tandis que les Seychelles accèdent à l’indépendance en 1976.
L’intervention de Mahmoud Ibrahime, docteur en Histoire à l’Université de Paris I (Sorbonne), en soulignant le divorce entretenu entre les choix de la France, ceux des Comoriens et les résolutions de l’ONU sur le nécessaire respect de l’intégrité territoriale de l’archipel, a excité des réactions chez de jeunes auditeurs mahorais. Le face-à-face des habitants de l’archipel venait comme une illustration vivante d’une décolonisation ratée ouvrant des gouffres d’incompréhension entre peuples formés dans une même histoire. Une sorte de séquelle coloniale de « l’après décolonisation » !
L’autre intervention riche en contradictions de l’Histoire fut celle du Mauricien Jocelyn Chan-Low, dans sa démonstration des « limites de la décolonisation » et dans les manifestations de questions ethniques anciennes qui débouchent sur les émeutes de 1969.

P. D.


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