Hommage à un démocrate réunionnais

Omer Hoarau : une vie au service de ses compatriotes

3 février 2005

Il y a un mois, jour pour jour, disparaissait à l’âge de 89 ans un grand démocrate réunionnais, qui a toujours été fidèle aux convictions de sa jeunesse, tout en agissant avec discrétion et modestie au service de son pays. Il s’agit d’Omer Hoarau, ancien compagnon du docteur Raymond Vergès. Notre ami Eugène Rousse lui rend un hommage mérité, en nous racontant la vie et l’œuvre de cet homme que n’oublieront pas tous ceux qui l’ont connu.

(Pages 6 et 7)

Aîné d’une famille de cinq enfants - dont quatre filles toutes décédées -, Benoît Juvence Omer Hoarau s’est éteint à Saint-Denis le 3 janvier dernier.
Fils unique de Juvence Hoarau, modeste employé de la commune du Tampon, Omer Hoarau est né au Tampon le 14 janvier 1916. Pendant ses études primaires au Tampon, il a pour maître Benjamin Hoarau, pédagogue réputé, militant sportif, syndical, politique... qui restera un modèle pour Omer Hoarau.
Ce dernier fréquente ensuite le lycée Leconte de Lisle - l’unique lycée de l’île, qui fonctionne à cette époque à l’emplacement de l’actuel collège Bourbon à Saint-Denis - et passe avec succès le concours d’entrée au cours normal mixte d’instituteurs et d’institutrices de La Réunion, implanté au chef-lieu sur le site de la “cathédrale cassée”.
Il fait son entrée dans cet établissement l’année même de son ouverture en 1933. Après avoir abrité le vice-rectorat, ce cours normal a été rasé il y a une trentaine d’années pour permettre l’extension du collège Juliette Dodu.

Directeur du bureau des finances à la préfecture

Titulaire du brevet supérieur qui, logiquement, lui ouvre toutes grandes les portes de l’enseignement, il ne peut hélas pas entreprendre une carrière d’instituteur, en raison d’un handicap visuel.
Il se tourne alors vers l’administration coloniale. Celle-ci est dirigée localement par le gouverneur Léon Truitard, qui l’embauche comme auxiliaire au service information.
Fonctionnaire cultivé et travailleur, Omer Hoarau obtient rapidement par voie de concours un poste de titulaire au secrétariat général du gouvernement. Tout naturellement, il est intégré en 1948 dans les services de la préfecture, où il occupe le poste de directeur du bureau des finances. Poste qu’il conservera jusqu’à son départ en retraite en 1981.

Au service de la vie associative

Le parcours professionnel d’Omer Hoarau et les liens qu’il entretient avec son ex instituteur Benjamin Hoarau le conduisent à rencontrer fréquemment les quelques dizaines de fonctionnaires réunionnais qui, peu avant la Seconde Guerre mondiale et immédiatement après la libération de l’île par les Forces françaises libres (FFL) le 28 novembre 1942 ont consacré l’essentiel de leurs loisirs à la vie associative.
Il est ainsi amené à militer aux côtés notamment de Benjamin Hoarau devenu son ami, Léon de Lépervanche (les deux seuls Réunionnais à se déclarer communistes à cette époque) et surtout Raymond Vergès, directeur du service de santé à compter du 7 avril 1935.

"Tous debout pour votre libération !"

C’est avec enthousiasme qu’Omer Hoarau adhère aux associations et organisations suivantes :
o La Ligue des droits de l’Homme (LDH), dont la fédération réunionnaise est dirigée depuis le 15 avril 1934 par le docteur Raymond Vergès, avant de laisser sa place à l’inspecteur des douanes Jean Hinglo. Les procès-verbaux des réunions de la LDH témoignent de sa remarquable assiduité aux réunions mensuelles de cette organisation.
o L’Union départementale des syndicats CGT, dont Raymond Vergès et Léon de Lépervanche sont cofondateurs le 21 juillet 1938 et dont le jeune fonctionnaire tamponnais ne tardera pas à faire partie du Bureau.
o La Franc-maçonnerie en 1943, dont il est constamment présent aux réunions qui se tiennent à la loge l’Amitié dans le même local que la LDH, rue du Barachois (aujourd’hui Jean Chatel).
o Au Comité réunionnais d’action démocratique et sociale (CRADS), créé à Saint-Denis le dimanche 11 mars 1945, à l’initiative notamment de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche. Omer Hoarau est évidemment signataire de l’appel du CRADS qui s’achève ainsi : "Travailleurs réunionnais, tous debout pour votre libération !".

Conseiller municipal de Saint-Denis

C’est en sa qualité de membre du CRADS qu’Omer Hoarau est élu le 27 mai 1945 conseiller municipal sur la liste conduite par le docteur Raymond Vergès à Saint-Denis.
Militant du CRADS, il participe activement à la campagne des élections aux 1ère et 2ème Constituantes (respectivement les 21 octobre 1945 et 2 juin 1946) et à la première élection législative de l’après guerre (10 novembre 1946), aux côtés de Léon de Lépervanche et Raymond Vergès, qui font leur rentrée au Palais Bourbon fin novembre 1945. Ces élus réalisent l’exploit de faire voter à l’unanimité par la 1ère Constituante la loi du 19 mars 1946 érigeant La Réunion en département français.

Un témoin courageux du scandale du 15 mars 1959

Au plan politique, tout en cessant d’être un homme de terrain, à la fin des années 50, Omer Hoarau met à profit sa qualité de fonctionnaire de la préfecture pour informer les dirigeants communistes des mauvais coups que les locataires de l’hôtel de la Compagnie des Indes comptent leur porter ainsi qu’à leur parti. Et cela, en ayant recours aux moyens les plus sordides. Un seul exemple suffit pour étayer un tel propos.
Nous sommes au soir du 15 mars 1959, jour du second tour des municipales de Saint-Denis qui opposent Pierre Lagourgue (en fait, Gabriel Macé) à Paul Vergès.
Le préfet Jean Perreau-Pradier - qui bénéficie de l’extrême complaisance, pour ne pas dire de la complicité du pouvoir central, puisqu’il restera en poste du 16 juin 1956 au 2 mars 1963, malgré son odieux comportement dès le début de son long règne - décide que la liste Vergès doit être battue.
Or, après dépouillement dans 18 bureaux sur les 22 que compte la commune, l’avance de Paul Vergès sur son concurrent est de 2.043 voix. Pour barrer l’accès de la mairie du chef-lieu au candidat communiste, la Préfecture donne l’ordre de faire évacuer l’hôtel de ville ainsi que les rues y conduisant et de procéder au trucage des résultats des quatre bureaux restants.
Paul Vergès est alors sauvagement matraqué par les CRS dans la rue de Paris à 150 mètres de l’hôtel de ville. Devant la mairie annexe de Sainte-Clotilde, le jeune Éliard Laude est assassiné à l’âge de 17 ans et Antoine Baïkiom grièvement blessé à la poitrine. Par arme à feu tous les deux.
Afin de ne pas perdre toute crédibilité, le Tribunal administratif annulera un mois plus tard la mascarade du 15 mars pour "fraudes grossières". Mais le soir même du scrutin, "le franc succès des nationaux" apportera un énorme soulagement à la Préfecture.
C’est grâce au témoignage courageux d’Omer Hoarau qu’il a pu être clairement établi que Jean Perreau-Pradier avait orchestré tout ce qui s’était passé au cours de la soirée du 15 mars 1959.

Privé de promotions légitimes

N’ayant jamais voulu faire partie de la cour du préfet, Omer ne pouvait qu’être un suspect aux yeux tant de Perreau-Pradier que de ses successeurs. Aussi, a-t-il été arbitrairement privé des promotions auxquelles il aurait pu prétendre.
Lui rendant visite à son domicile de la rue de la République à la fin des années 80, alors que je procédais à la collecte de témoignages me permettant d’écrire l’ouvrage intitulé “Combat des Réunionnais pour la liberté” paru en 1994, c’est un homme amer mais non découragé qui me reçoit. Comparant sa situation à celle de son collègue Jean Cluchard, il me dit : "nous avions tous les deux le même grade lors de sa prise de fonction à La Réunion en 1956 ; six ans plus tard, alors que ma situation était inchangée, lui était promu à titre exceptionnel administrateur civil, ayant rang de sous-préfet".

Sauvage agression

Il faut savoir que Jean Cluchard s’est signalé à l’opinion par son comportement scandaleux, au moins à deux reprises au cours de son séjour dans notre île qu’il a quittée définitivement le 23 janvier 1968.
Le premier fait auquel est mêlé le bras droit du préfet se passe le 29 mai 1958.
Deux semaines après le “coup de force d’Alger” qui constitue une grave menace pour la République, un grand rassemblement de démocrates réunionnais a lieu à 18 heures à Saint-Denis dans la “Cour Lucas”. Tout est mis en œuvre par la Préfecture pour perturber cette réunion. Alors que celle-ci va débuter, Jean Cluchard, entouré de nervis notoires, tente en vain de franchir le portail de l’immense cour. La réunion terminée, les CRS reçoivent l’ordre de matraquer les manifestants qui rentrent chez eux. Résultats : plusieurs blessés et un mort (François Coupou).
Est-il besoin d’ajouter que cette sauvage agression dont on n’aurait eu aucune peine à identifier les auteurs, n’a été suivie d’aucune sanction !

Fraudes et répression au Port

Le second fait mettant gravement en cause Jean Cluchard a pour théâtre la commune du Port.
Nous sommes le 25 mars 1962, jour d’élections municipales au Port.
Avant l’ouverture du scrutin, Jean Cluchard s’installe à l’étage de l’hôtel de ville de la cité maritime avec une vingtaine de gros bras en compagnie desquels, dès l’aube, il a voyagé de Saint-Denis au Port par autorail spécial.
Durant toute la journée, l’envoyé personnel du préfet parcourt la commune occupée par d’impressionnantes forces de police et de gendarmerie, menaçant de faire coffrer les uns et de faire verbaliser les autres. Après la clôture du scrutin, la population occupe les axes importants du territoire communal pour protester contre les provocations, les fraudes et les brutalités. On assiste alors à une véritable émeute suivie d’une terrible répression.
Il n’est pas inutile de signaler qu’il a fallu attendre l’arrivée de François Mitterand à l’Elysée pour que la préfecture se tienne enfin à l’écart des luttes électorales.

Un militant associatif de premier plan

Si au cours des dernières décennies, Omer Hoarau n’a plus participé activement à la vie politique réunionnaise, il est toutefois demeuré un militant associatif de premier plan.
Rappelons que Omer Hoarau a assumé des responsabilités au sein des associations suivantes :
o La Ligue réunionnaise de football (LRF) : neuf ans après la naissance de la LRF le 9 mars 1956, il est élu au délicat poste de trésorier, qu’il occupe pendant 12 années (de 1965 à 1977).
o La ligue réunionnaise de ping-pong où il occupe le poste de vice-président pendant de longues années.
o L’Association sportive automobile de La Réunion (l’ASAR).
o La section locale de la fédération des Conseils de parents d’élèves (FCPE) où il exerce successivement les fonctions de secrétaire, vice-président puis président.
o L’Association laïque pour l’éducation et la formation professionnelle des adolescents (ALEFPA). Cette association, fondée le 6 juillet 1959 à Lille par l’instituteur syndicaliste Raymond Allard, s’est implantée à La Réunion, à Saint-Pierre d’abord, en juin 1975, puis à Saint-André, en mars 1980. L’ALEFPA accueille dans ses deux établissements de La Réunion environ 240 enfants et adolescents "ayant des difficultés liées aux handicaps social et intellectuel ou physique". Son président national est actuellement André Henry, ex-secrétaire général de la FEN et ex-ministre du Temps libre dans le gouvernement Mauroy (1981-1984). C’est pour que les droits des plus faibles soient défendus qu’Omer Hoarau a œuvré au sein de l’ALEFPA.
o L’Association des pupilles de l’Ecole publique (APEP), dont il fait partie de la section locale avec pour mission de veiller à sa santé financière.

Défenseur de l’enseignement

En raison de l’intérêt qu’il a constamment porté à tout ce qui touche à l’enseignement, Omer Hoarau a été nommé :
o Membre du Conseil académique de l’éducation nationale (CAEN), instance très connue du grand public pour l’avis qu’elle doit donner lors de l’élaboration du calendrier scolaire réunionnais.
o Délégué départemental de l’éducation nationale (DDEN), qui assure la liaison entre les écoles et l’administration de l’Éducation nationale. À ce titre, il a contribué au remarquable développement de l’enseignement technique à La Réunion.

Au service de ses compatriotes

L’examen du bilan non exhaustif qui vient d’être présenté permet de conclure qu’au cours de sa longue existence, Omer Hoarau n’a assurément pas souffert de "ce vide abominable" que connaît "celui qui ne prend que soi pour fin".
Toute sa vie a été consacrée à servir ses compatriotes. Il nous appartient de veiller à ce que son souvenir se perpétue. Ce sera une des plus belles façons de lui rendre hommage.

Eugène Rousse

P.S. : Je tiens à remercier très sincèrement toutes les personnes qui par leurs témoignages m’ont permis de rendre à Omer Hoarau l’hommage qu’il mérite.


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