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Paroles brutes de Khal Torabully, poète et écrivain
22 août 2007

Le poète est au pays (Ile Maurice - NDLR). Il présentait récemment son projet de Partage de mémoires. Un espace où toutes les voix sauraient se dire. Projet de Partage des mémoires qui doit se concrétiser d’ici 1 an. Avec le soutien de l’Unesco. Il nous en dit plus.
Vous voulez créer un espace pour les partager. Dans quel but ?
- Le partage de mémoires part d’un constat. Celui de la nécessité de développer un espace de prise de parole civile et civique. L’Histoire est sujette à des réinterprétations qui ont des conséquences sur le vivre-ensemble. D’ailleurs, ce n’est pas suffisant le vivre-ensemble. Il faut le bien vivre-ensemble. Il peut, dans le contexte mauricien, signifier que des groupes vivent sans nécessairement se rencontrer, parler de leur histoire, de leur mémoire. Il faut une pédagogie de la mémoire. Nous sommes un pays jeune qui aura 40 ans l’année prochaine. C’est une histoire lourde, douloureuse, pas toujours mise en parole.
L’année dernière, l’inscription de l’Aapravasi Ghat sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco a été le prélude pour mettre en discours les non-dits. Pour éviter les interpellations erronées, car quand un non-dit explose, cela peut faire beaucoup de dégâts. Les problèmes surgissent parce qu’il n’y a pas une sérénité du dire. Mais peut-on dire le présent sans savoir d’où l’on vient.
Le partage de mémoires est un exercice de parole pour contribuer à l’édification de l’Histoire commune. L’histoire de Maurice n’est pas abordée avec l’importance qui lui est due, parce que nous sommes toujours à nous dépêtrer avec les décolonisations successives.
Le but n’est pas de dire : "J’ai souffert plus que les autres". L’idée est celui d’un partage dans la solidarité des mémoires pour la construction d’une identité nationale. Loin de nous de vouloir homogénéiser l’Histoire, car l’Histoire est une construction idéologique, on met certains en avant, on en occulte d’autres.
Votre projet est parrainé par l’Unesco.
- Oui, c’est une fierté. C’est parce que je suis convaincu que Maurice aura deux sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial : l’Aapravasi Ghat, c’est fait, viendra Le Morne. Je crois dans les chances du Morne. C’est une chance exceptionnelle de joindre des mémoires, celles de l’engagisme et de l’esclavage.
Les gens qui sont venus par la traite et l’engagisme façonnent de nombreux pays. Les frontières ne sont pas encore des murs. Les humains voyagent. La réparation doit être d’ordre moral et éthique. De grâce, arrêtons de dire que l’esclavage ne concerne que des peuples africains. C’est du réductionnisme historique que de ramener l’Histoire à cela.
On a développé la culture du "pa touss nou". Je participe à la rédaction du dictionnaire francophone de poche. Il faudrait peut-être suggérer ce terme. Le "nou pa touchisme", symptôme d’un manque à dire de l’Histoire, qui donne une conduite névrotique. L’idéal est de parler avant de toucher. La plus belle séduction, c’est celle du langage.
L’espace que nous voulons créer servira à inviter tous les acteurs de la société mauricienne : politiques, économiques, sociaux, culturels. Il est primordial que Maurice s’accorde un espace pour discuter de choses mises en sourdine, étouffées par peur de ne pas réactiver des souffrances.
On veut oublier ce que l’on ne connaît pas.
Il faut dépasser le devoir de mémoire pour faire un vrai travail de mémoire pour sortir du cadre de la revendication du devoir de mémoire et arriver au partage. Sinon, qu’est-ce que l’Histoire aura à nous apprendre ? À dupliquer la chose que l’on conteste. Il faut faire le travail de deuil. Dans certaines sociétés, cela dure 40 jours, peut-être qu’à Maurice, il faut attendre 40 ans. On est obligé de se parler, de se confronter. C’est vrai que le débat apporte aussi des éclats de voix, mais tant que l’on s’écoute, cela marche.
Il n’y a pas si longtemps, nous avons frôlé le conflit interethnique. Il est impératif de réactiver le sens du débat et ne pas tomber dans les susceptibilités du "pa touss nous".
D’où vient votre conviction que Le Morne sera inscrit sur la liste du patrimoine mondial ?
- Je pense que Le Morne, sauf exception, sera classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. C’est quoi l’atout de Maurice : celui de conjoindre deux symboles forts sur un même territoire, dans une même histoire. Le Ghat a été classé, ce n’est pas sa beauté esthétique qui a fait venir l’Unesco, c’est sa valeur historique. J’ai travaillé sur un comité de pilotage de l’Aapravasi Ghat Trust Fund et j’ai toujours pensé qu’il fallait ouvrir le site à l’Histoire de tous. C’est d’ailleurs dans le cahier des charges. Il ne faudrait pas que le Ghat tombe dans la réfraction.
Reparlons de votre espace de dialogue. Concrètement, quand aura-t-il lieu ? Et où ?
- Dès la première édition prévue pour le 21 mai 2008, ce qui coïncide avec la journée de la diversité culturelle, nous avons l’ambition de pérenniser l’événement, d’en faire un rendez-vous annuel.
J’ai pensé par exemple organiser quelque chose dans un lieu symbolique comme le Vagrant Depot. Il y a un parallèle que je veux explorer. Si l’esclavage a induit le marronnage, l’engagisme a induit le vagabondage.
Vous pensez à qui en termes d’artistes ?
- Notamment aux Bhojpuri Boys. L’idée est d’organiser des événements gratuits.
A part la journée internationale, pourquoi cette date ?
- Il faut joindre diversité et Histoire. Un exemple : l’esclave et le marron ne voient pas l’esclavage de la même façon. C’est cette pluralité-là qu’il faut conserver. Gardons-nous de réduire l’Histoire à une brochure touristique.
Justement, que pensez-vous des initiatives pour relancer le tourisme culturel ?
- Il faut un tourisme culturel intelligent. Ne pas tomber dans la folklorisation. Trop souvent, quand on parle de diversité culturelle, c’est d’un côté la ravanne, de l’autre le tabla, et voilà le composite show. C’est un leurre. Ce n’est pas cela la diversité. L’arc-en-ciel, c’est factice, cela n’existe pas. Méfiez-vous de la diversité culturelle qui n’est qu’entassement.
Que l’on mette à disposition des chercheurs, d’historiens des documents d’archives, dont ceux du Folk Museum du MGI. On le sait peut-être, mais il y là-bas l’une des plus riches collections de documents sur les travailleurs engagés au monde. Qu’est-ce que l’on fait de ce passé ? Il ne faudrait pas qu’on le cristallise, qu’on le réduise aux vieilles pierres. Des historiens viendront l’an prochain, Ali Moussa Iye, chef du projet Route de l’esclave à l’Unesco, sera invité.
Dites-nous plus sur votre travail sur l’engagisme
- Cela fait 15 ans que je travaille sur le thème de l’engagisme. En 1992, sortait Cale d’étoiles, Coolitude. Je n’ai pas attendu le classement de l’Aapravasi Ghat pour commencer ce travail. Il y a eu des engagés lorrains, bretons, éthiopiens, chinois. Donc, c’est une histoire qui concerne l’humanité. Cessons les morcellements. On ne morcelle que les terres, mais aussi les consciences historiques à Maurice. C’est un travail pédagogique que nous voulons faire. Il faut que les Mauriciens se l’approprient.
Vous associez les politiques à votre projet, pourtant, vous vous en méfiez...
- Il faut inspirer les politiques, mais ne pas tout laisser entre leurs mains. Ce serait une erreur capitale. Qui sortira gagnant d’un conflit à Maurice ? Après, on aura toujours une blessure au fond de soi. On fait la diversité culturelle à Maurice comme Monsieur Jourdain fait de la prose.
On ne le dit pas, on ne veut pas le dire. J’ai toujours utilisé l’image du corail. Il a des racines, mais il est traversé par tous les courants, sans parler de toutes ses formes différentes. L’Unesco a classé la Grande barrière de corail - que l’on voit de la lune - comme un symbole de biodiversité. Nous sommes tous reliés, alors pourquoi multiplier les foyers de tension ?
Aline Groëme-Harmon
(LEXPRESS.mu)
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