Raphaël Calciné

On ne joue pas avec la vérité historique !

10 janvier 2009

Raphaël Calciné est l’artisan de l’église de Sainte-Anne ? Marc Kichenapanaïdou qui l’a rencontré, raconte une tranche de sa vie dans cette interview

Raphaël Calciné est né le 18 octobre 1895 à Saint-Benoît. Je l’ai rencontré et on peut dire qu’il a une santé de fer. Il affirme n’avoir jamais vu de médecin. Il se soigne à partir “d’herbage”. Comme vrai repas, il a l’habitude de manger un steak, une salade et de boire un verre de vin... et le soir, une soupe. Sa femme, âgée de 92 ans, me l’a d’ailleurs confirmé.

A 7 ans, il était déjà dans les champs de cannes... puis plus tard, il a appris le métier de son père : charpentier-maçon. Il a ensuite exercé le métier de chef de chantier pendant de longues années. Le premier travail important qu’il ait réalisé fut la construction de l’usine de Beaufonds.

La plus fière de ses constructions est, sans aucun doute, l’église de Sainte-Anne. C’est grâce à ses compétences comme chef de chantier à la Mairie de Saint-Benoît que le curé de Sainte-Anne fit appel à ses services. C’est lui qui plaça les “rosettes de fleurs” sur l’église, après que les femmes et les enfants les confectionnaient par terre en compagnie du curé. L’église fut terminée en 1948... et aujourd’hui encore, il en est tout fier. Chaque touriste qui passe et contemple l’église, sans le savoir, admire l’œuvre de Raphaël Calciné.

Mon père était maçon. Il a appris son métier en regardant son père travailler. Dans la famille, on était trois enfants. On avait une maison en bois et en vacoas.
C’était l’époque de l’épidémie. Des tas de gens mourraient de choléra. On mettait les cadavres dans des gonis car il n’y avait pas assez de cercueils. J’avais 5 ans. J’habitais chez ma tante à Sainte-Anne et j’avais peur de voir tant de charrettes de morts qui passaient. J’ai supplié mon cousin de venir me chercher pour me mener chez la sœur de ma mère qui habitait dans le quartier du Butor à Saint-Benoît. J’ai été très peu à l’école. J’ai toujours essayé de me débrouiller. J’ai perdu mon père et ma mère coup sur coup. Je me souviens surtout de la mort de ma mère, j’avais 6 ans.
J’ai quitté l’école quand j’ai eu 9 ans, pourtant je travaillais bien en classe. J’ai été élevé par ma tante qui était aussi ma marraine. Elle s’appelait Marie Festin.
J’ai eu deux enfants : un fils et une fille. Mon fils est mort dans mes bras. Ma fille s’appelle Jeanne. Elle habite à Marseille. Elle vient nous voir de temps en temps. Elle nous téléphone au moins deux fois par semaine.

Vous souvenez-vous de la Seconde Guerre mondiale ?
- Pendant la guerre de 1939/1945, on allait acheter du chola au marché noir. La misère était présente à cette époque. On vivait avec des tickets pour l’huile, le savon, le tissu, le pain. On avait faim. On regardait dans tous les coins si on avait de quoi se remplir l’estomac. Avec le manioc, on faisait du tapioca. On mangeait du gros songe, des galettes de tapioca. On utilisait du choka qui gratte pour remplacer le savon. On faisait cuire l’eau de mer dans un fer-blanc pour avoir du sel. On la faisait chauffer longtemps... mais quelquefois, le sel était tout rouillé. On utilisait de l’eau de riz qui restait après la cuisson et on l’utilisait comme médicament contre la diarrhée.

Savez-vous si les planteurs avaient leur propre alambic pour distiller le rhum ?
- Oh oui ! Le rhum se faisait en cachette. J’avais un copain qui faisait justement du rhum avec des letchis. Il avait l’habitude de mettre du rhum et du “ti pay” dans une barrique. Mais les gens se sont plaints à la police de son petit “trafic”. Et avant que les flics n’arrivent, il avait tout caché et couvert la barrique avec des feuilles de letchis sèches. Lorsque les flics sont venus, ils n’y ont vu que du feu.

Etes-vous aller souvent voir le médecin ?
- C’est très rare. A vrai dire, je ne suis pas malade. Et puis, vous savez, les médecins et moi n’ont jamais fait bon ménage. Je pense qu’ils ne soignent pas bien ceux qui viennent les voir. Peut-être y en a-t-il qui font durer la maladie ? Non, je n’ai pas eu besoin. Je me soigne avec des “z’herbages” : le yapana, le pied de bibasse, le tamarin, l’écorce de benjoin...

Comment avez-vous construit l’église de Sainte-Anne ?
- Le curé de Sainte-Anne ne l’appelait pas église, mais la tour. Un maçon pour construire une tour. Et c’était Marcel Damour, maçon attitré de la commune, qui devait s’en charger. Il m’a demandé si je pouvais m’en occuper et je lui ai répondu que si la construction de l’usine Beaufonds connaissait la force de mes mains, je pouvais faire m’importe quoi d’autre. J’ai donc entièrement construit cette tour, de la première pierre jusqu’à la dernière. Le curé de la paroisse avait obtenu de l’usine Beaufonds une petite poulie. Grâce à celle-ci, on pouvait monter un grand bloc de pierre d’un mètre.

Et comment était fabriqué ce fleuron ?
- C’est le curé qui nous en a procuré un. Le fleuron représentait une photo, paraît-il d’un ingénieur allemand, qui vivait d’ailleurs en France. Fabriquer un fleuron était un travail qui était réservé aux femmes. Il fallait avant tout tamiser du ciment pour fabriquer le fleuron et c’est seulement après qu’on collait.

On la collait avec quoi ?
- Du ciment. C’était ensuite le travail des manœuvres de monter cet immense “carré de ciment”, puis on posait les fleurons une fois la pierre surélevée. C’est ce que j’ai dû faire, mais complètement seul.
L’intérieur de la cour était en moellons et c’est avec mes burins que j’ai taillé les moellons pour faire la tour et c’est ensuite que j’ai posé les fleurons.

C’est vous qui aviez posé les fleurons de la chapelle de Sainte-Thérèse ?
- Non. C’était Charles Follet qui s’en était chargé.

Mais vous n’aviez pas le vertige une fois en haut ?
- C’était peut-être le cas pour les autres, mais moi, ça ne me dérangeait vraiment pas. Je montais jusqu’à la croix. Un jour, il y a eu un orage, et la croix s’est cassée. Eh bien, c’est moi qui suis remonté pour en réinstaller une autre.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour construire cette tour ?
- Depuis le début de la guerre jusqu’à que celle-ci finisse. Il s’agissait bien sûr de la deuxième guerre, en 48. En 48, la guerre était finie, donc la tour également. C’était aussi cette année-là que le cyclone avait fait des siennes. J’avais construit non seulement la tour mais aussi tous les parterres. Attendez, j’ai encore tous mes outils, je vais d’ailleurs vous les montrer.

Dites-moi, comment s’appelait le curé ?
- Le Père Dobenberger, d’origine alsacienne (père allemand et mère alsacienne), recevait régulièrement des revues sur l’art baroque à travers le monde. Il était par ailleurs fils d’architecte et cette idée lui est venue à partir de ces livres. Un zembrocal de toutes les sculptures baroques qui lui sont parvenues, en quelque sorte. C’est un mélange de tout ce qu’il avait récolté comme photographies. Il avait un plan général qu’il avait élaboré, dessiné. Cette façade est unique en son genre, il n’en existe aucune identique de par le monde et j’en suis sûr puisque l’idée sort tout droit de l’imagination du Père Doben. L’église de Sainte-Anne était complètement achevée en 1948 lorsque le curé est mort peu de temps après, plus exactement après la construction de la tour.

Après avoir construit l’église de Sainte-Anne, vous avez été licencié ?
- On ne m’aimait pas tellement même si je réussissais à faire ce que les autres ne pouvaient pas. Vous savez, la jalousie... j’ai été licencié avec d’autres ouvriers. Je suis à ce moment-là allé travailler à la mairie. De la rivière des Marsouins jusqu’au bord de la mer, j’ai construit la digue. J’ai aussi construit les accotements du Chemin de la Gare et ceux du Chemin du Cimetière. La mairie m’avait chargé de bâtir la tour de l’église de Sainte-Anne. Monsieur Damour était le “commandeur” de la mairie. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Vous sentez-vous capable d’élever la tour de l’église de Sainte-Anne ? » et je lui ai répondu : « Si je dois le faire. Oui, je m’en sens capable ». J’ai également construit Carrère, l’Usine de Beaufonds. J’avais son accord, plus un plan de l’église de Sainte-Anne.
Après la construction de l’église de Sainte-Anne, j’ai gagné 25 francs. Il fallait édifier le socle de la cheminée lorsque je suis tombé malade. Six jours plus tard, on m’a remplacé par Charles Follet. Celui-là ne passait son temps qu’à commander sans rien faire du tout. La cheminée achevée, elle n’a pas tardé à se fissurer quand on a commencé à chauffer le four. Trois jours plus tard, lorsque le gérant est arrivé, Charles Follet était mis à la porte.

Vous avez construit l’usine de Beaufonds ?
- Oui, je vais vous expliquer, lorsque les machines arrivaient, on avait l’habitude de les entourer de béton sous forme de cages à pigeons. Un jour, un nouvel ingénieur est arrivé. Il a demandé à ce qu’on démolisse tout. Il a voulu que mon père soit ensuite le chef-maçon de l’usine de Beaufonds et tout cela après la construction de l’usine de tapioca et du Grand-Bassin. Moi aussi je participais au travail des maçons. Je faisais véritablement de l’escalade.

Raphaël Calciné m’a raconté son histoire à 103 ans. Il est mort à 105 ans. C’est grâce à lui que la tour de l’église de Sainte-Anne a été construite. Le Père Dobenberger, fils d’architecte, qui a dirigé les travaux est mort avant la fin de la construction et Raphaël Calciné a terminé seul la tour de l’église.

Marc Kichenapanaïdou


Une plénitude de vie !

Fabuleux ! Une mémoire de cent trois ans et bien plus. Car Raphaël Calciné a hérité de traditions orales remontant à l’abolition de l’esclavage, même si un travail critique historique est nécessaire pour approcher au mieux les réalités qu’il évoque.

Pour peu que nous réfléchissions, c’est l’émerveillement qui doit nous habiter. La personne humaine jouit de l’extraordinaire capacité de digérer les évènements et de les unifier dans la trame de son existence. Pensez donc !

Raphaël Calciné a traversé la Première Guerre mondiale comme un enfant. La Réunion était “colonie colonisatrice” et lorgnait vers Madagascar. C’était le temps d’une civilisation rurale marquée par l’économie de plantation. Puis, ce fut la Seconde Guerre mondiale, le temps des margoses amères, mais si riche localement en débrouillardise et en créativité. Avec la départementalisation en 1946 et ses conséquences, les modes de vie allaient être complètement bouleversés. Raphaël, lui, a continué tout droit son bonhomme de chemin avec une droiture de vie qui suscite l’admiration.

A l’occasion de ses cent trois ans, Marie Germina, son épouse, soulignait malicieusement le tempérament de Raphaël. Elle disait que, après sa mort, même si on le mettait au fond de l’océan, dans un sac, les requins n’en voudraient pas. Mais, lui, ne sait qu’une chose : s’il est arrivé jusqu’à cet âge avancé, c’est la « volonté de Dieu ! ».

En effet, Raphaël est de cette race de croyants catholiques qui puisent leur fidélité de vie dans la fidélité de Dieu à les aimer. Le Père Bernard Antaya, petit-neveu de ce “grand moune”, l’a souligné dans son homélie à l’église de Sainte-Anne, pour son anniversaire en octobre 1998. Cela ne va pas de soi quand on passe de la messe en latin à la liturgie en français et autres innovations sur une période marquée par huit papes et cinq évêques !

Avoir travaillé sur la construction de l’église de Sainte-Anne est pour Raphaël Calciné sa plus grande fierté. Certes. Cependant, le plus bel édifice n’est pas le bâtiment de pierres, mais sa propre vie, temple spirituel indestructible qui rayonnera de beauté lumineuse dans la résurrection du Christ. Plénitude de vie. C’est encore à venir et déjà au creux de son cœur. Pour l’éternité.

Monseigneur Gilbert Aubry


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