Épilogue d’une trottoire

« Parole des nuits des viandes commerciales »

8 mars 2008

Les salles ont du mal à se remplir, actuellement, partout. Ce soir, il reste encore une chance d’aller voir, écouter, sentir, “Épilogue d’une trottoire”.

Et Joao Fernando Cabral, muet dans ses assauts, dans ses attaques, ses coups, son crime...

Un mur raccourci la scène qui est une impasse. Le mur d’une seule et même photo trop petite pour qu’on la voie, et qui donne une impression de grillagé noir et blanc. Un mur aussi long qu’un trottoir.

Pas de larmes

Sous une douche de faible lumière, un corps, debout, qui ne changera pratiquement jamais de place, jamais de posture, c’est une femme, droite, digne dans la plus grande indignité. Un corps qui n’arpente pas le trottoir, un corps qui ne sort de son immobilité que pour se déshabiller, de retourner, se pencher... Un corps qui n’est plus qu’un pantin de viande malmené par un homme qui n’est plus en état d’humanité. Duo d’un corps boutique et d’un client patron.
Pas de larmes, pas dé jérémiades, point de corps qui s’effondre, juste un cri. Pas un cri jeté sur l’auditoire, non, pas d’éclats de vomissure dans la salle. Juste une parole, juste la crue vérité, la nue vérité.

Maîtrise du sensoriel et rétention

« Je ne veux pas mourir comme elle meurt l’ombre / Je ne veux pas finir comme une ombre qui s’étouffe dans le silence de la nuit qui l’efface... » Ce n’est pas un être vivant qui parle, c’est le fantôme d’une morte, âme enchaînée au trottoir où elle a vécu, où elle est morte, assassinée, par un client à la recherche d’un autre sexe que celui de l’homme ou que celui de la femme, par un patron qui ne paye le service qu’à coups de caillou pour ouvrir un autre orifice, dans le crâne.
Maîtrise du sensoriel et rétention, l’actrice Marie-Charlotte Biais s’effondrera à la fin de la pièce, durant l’acte elle profère les psaumes de la prostitution. Elle ne nous donne que les mots, nous fait imaginer, nous rend acteur avec elle, de ce drame. Le texte d’Alain Kamal Martial, paquet émotionnel de nerfs à vif, trouve dans la mise en scène de Thierry Bédard un étal sobre, apte à laisser se déployer une poésie viscérale.

Danse bestiale des sexes

En écho au dire : des enregistrements de confidences de péripatéticiennes, des rires diffus, des chansons d’enfants... Et elle, qui ne demande qu’à travailler. « Je travaille / je veux continuer à travailler / travailler sur mon trottoir / (...) je travaille depuis le sexe de mon crâne jusqu’au sexe de mes orteils, avec mes orifices qui sont au dessus du vagin et ceux qui sont plus bas que le vagin. »
Elle qui parle pour les hommes, elle qui parle pour l’homme qui va la tuer. Elle seule parle, lui ne fait que la grimper sans un mot, que la secouer silencieusement, que la prendre sans un mot, que la saisir sans profération, que la tuer. « il me saigne et il transpire / il me tue, vous n’entendez pas qu’il me tue / il me tue mais je ne veux pas être un caillou sans vie. »

Refus du silence

Ce refus, ce n’est pas le refus de sa condition, la pute de Martial sait ce qu’est sa vie. Elle revendique sa vie. Son refus, c’est celui de mourir. Ce que l’auteur, l’actrice et le personnage refuse, c’est l’assassinat étouffé, l’oubli, le néant... Jamais plus la mort ne sera silencieuse. Épilogue d’une trottoire, oui, d’un corps réifié, d’une âme qui ne fait plus qu’un avec le lieu. Ce trottoir qu’elle mord, pour ne pas crier, pendant qu’on la baise et où désormais gît sa viande.

Francky Lauret


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