Mémoire de l’esclavage

Paroles d’un “désordèr” mauricien

16 février 2008

Quels échos contemporains renvoie l’histoire de l’esclavage dans l’île sœur à nos frères, à nos amis mauriciens d’aujourd’hui ? Quels défis cette histoire douloureuse pose-t-elle encore aujourd’hui à la société mauricienne ? Jean-Clément Canjy, journaliste mauricien, vient de publier un ensemble de chroniques qui font le point sur cette question. À l’invitation de Reynolds Michel, son “compatriote de La Réunion”, il est ce matin, 10h30, à la médiathèque Benoîte-Boulard, pour une conférence de présentation de son livre, “Le makanbo du Morne”.

Makanbo est un mot du créole mauricien tombé en désuétude qui signifie « désordre, rébellion, révolte ». Quant au Morne, c’est ce piton rocheux du Sud-Ouest de l’île, resté comme un symbole de la résistance des esclaves, après que des Noirs marrons y ont trouvé refuge.
Ainsi, le titre de l’ouvrage que signe Jean-Clément Canjy annonce-t-il clairement l’enjeu de sa réflexion, comme un appel à ne pas laisser en jachère les nombreuses questions soulevées dans la société mauricienne par la mémoire - assumée ou enfouie - de cette étape de l’Histoire.
Selon Jean-Clément Canjy, rédacteur au journal “Le Mauricien” depuis une trentaine d’années, l’esclavage revêt encore aujourd’hui pour son peuple 4 enjeux majeurs. En premier lieu, celui de la Mémoire et de la connaissance de l’esclavage réel (par les données transmises sur la traite et les conditions de vie des esclaves). Ensuite intervient l’enjeu de la « célébration de la mémoire ». « Allons-nous nous contenter du rituel, nécessaire, du 1er février ? » interroge l’auteur. Le troisième enjeu est celui de la réparation : « Il doit y avoir réparation pour permettre la reconstruction des êtres et des choses », avance Jean-Clément Canjy, dans une proposition de débat soumise à tous ses compatriotes - et plus largement, à nous aussi qui avons vécu une histoire similaire. Les problématiques sociales sont-elles les mêmes, à ce sujet, à Maurice et à La Réunion ? Et à l’intérieur de chaque société, quelles lignes de fracture séparent des groupes humains qui ont traversé la même histoire - pas forcément dans le même “camp”, mais qui, aujourd’hui, vivent avec cet héritage commun ? Le quatrième grand enjeu est celui des droits humains élémentaires, dont sont encore souvent privés, même aujourd’hui, les descendants d’esclaves. Y compris dans une île comme La Réunion, où la grande fierté du pays des Droits de l’Homme n’a pas encore trouvé à résoudre l’équation du logement décent pour tous, pour s’en tenir à ce seul problème. A l’île Maurice, l’auteur insiste sur le caractère éthique de la revendication :« Le système esclavagiste a été un déni des droits de la personne humaine. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour empêcher qu’une telle barbarie ne se répète et pour combattre le racisme, la discrimination raciale. Le combat pour les droits de l’Homme est bien un combat de notre temps », poursuit Jean-Clément Canjy. Le livre qu’il vient présenter regroupe une série d’articles de sa chronique culturelle “Bloc Note” du “Mauricien”, rapprochés et mis en perspective selon les 4 problématiques évoquées plus haut.
A La Réunion pour à peine 2 jours, le journaliste mauricien est accueilli par Reynolds Michel, avec qui il a partagé des années militantes, il y a environ 35 ans. « Vers 1972, au temps de l’emprisonnement des dirigeants du MMM, nous avions créé ensemble le mouvement Chrétiens pour le socialisme », rappelle Reynolds Michel, qui relate dans son dernier livre cette partie mouvementée, parmi d’autres, de son histoire. Ils ont eu aussi le journalisme en partage. Jean-Clément Canjy fait partie depuis une trentaine d’années de la Rédaction du “Mauricien” - journal qui vient de fêter son 100ème anniversaire - tandis que son ami prêtre était alors au “Militant”, le journal du MMM (Mouvement Militant Mauricien).

P. David


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