La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Chikungunya et philosophie
1er août 2006

“L’épidémie moderne et la culture du malheur, petit traité du chikungunya” est le dernier ouvrage de Jean Lombard edité aux Editions L’Harmattan, Collection Hippocrate et Platon, études de philosophie de la médecine.
Après quelques mois d’une présence inquiétante, encore discrète mais déjà énigmatique, le chikungunya a surgi, au début de 2006, comme une épreuve collective, exposant subitement les Réunionnais à des formes de souffrance, de deuil et de crainte du lendemain inconnues jusque-là.
D’emblée, la “maladie de l’homme courbé" n’a pas été tout à fait une épidémie comme une autre. Prenant la médecine de court et exigeant d’elle un savoir qui n’est pas encore établi, faisant renaître la rumeur et l’irrationnel, entretenant tour à tour l’espoir du miracle et la hantise d’un “tsunami viral”, générant des polémiques aussi virulentes que leur objet, mettant en cause à la fois les institutions, les responsables, les techniques et les citoyens eux-mêmes, infligeant à une partie de l’économie la dure expérience de la perte de vitesse, elle a entraîné une crise qui a excédé les limites du champ sanitaire, elle a annoncé que le temps du mal nouveau est arrivé, qu’il va falloir vivre sous le règne de l’émergence, que La Réunion est entrée à son tour, sur fond de grippe aviaire, dans la modernité, ère des fléaux mondialisés et temple de la désolation.
C’est sous ces différents aspects que “L’épidémie moderne et la culture du malheur” interroge le chik, l’examine en tant qu’événement radical irréductible à son passé, tente d’en établir le sens et revient sur les grandes catégories pertinente : la commune origine et le destin partagé de la santé et de la sagesse, le concept tutélaire d’épidémie, la fonction du savoir et les effets de son éclipse à l’heure du pouvoir médical triomphant et de ce que Foucault appelait le mirage de la santé.
En même temps, le chikungunya agit comme révélateur : il met en évidence l’existence de modalités proprement modernes de l’épidémie, qui bousculent les valeurs et les idéaux jusque-là les plus assurés, et d’abord ceux qui reposent sur l’idée de nature, il remet en question les schémas classiques de la causalité, les frontières traditionnelles de l’action sanitaire et de l’intervention de la médecine, il manifeste la fonction néo-compassionnelle de la gestion politique des calamités. Il souligne aussi l’utopie contemporaine du zéro défaut, les désillusions que font naître la promesse d’un monde sûr et l’idéologie de l’élimination radicale du risque dans ce qui touche aux affaires humaines. Il offre enfin un terrain de choix à l’observation du pouvoir de la rhétorique - politique, administrative ou médiatique - qui s’est affirmée à cette occasion comme une forme nouvelle de thérapeutique par défaut : l’usage du discours comme traitement d’appoint, la métaphore de la lutte comme alibi de l’hésitation mais aussi de l’impuissance et parfois même de l’inertie.
Derrière la réalité complexe de la crise, où s’imbriquent plus que jamais le médical, le social, le sanitaire, l’économique et le politique, derrière le vécu douloureux et angoissé de la population, tel que l’a relaté jour après jour la presse, le chik se profile comme la figure même du malheur, le résidu impensable d’un monde qui s’éloigne, l’emblème de la menace pour les temps futurs. Son sort ne coïncide pas avec celui de l’épidémie elle-même, sur laquelle il est d’ailleurs significatif que le débat semble d’ores et déjà bien parti pour s’éterniser : le chikungunya fait savoir que désormais, quoi qu’il advienne, le malheur a de l’avenir.
C’est ce qui rappelle à leurs devoirs les défenseurs de la rationalité, au premier rang desquels le médecin et le philosophe - héritiers de sa première conquête - alors que s’amplifient la rumeur de la cité, les nouveaux périls du monde et la culture du malheur.
Jean Lombard, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, Inspecteur d’Académie, Docteur d’État, a consacré l’essentiel de ses travaux à la philosophie de l’éducation et à la philosophie grecque. Il a notamment étudié la fonction du savoir dans l’action éducative et confronté la pensée antique et le questionnement moderne dans le champ de la philosophie de la médecine.
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