Tribune libre de Reynolds Michel

Plaidoyer pour l’interculturel

25 juillet 2006

Ancien directeur du Centre pour le développement et la promotion sociale (CDPS), Reynolds Michel, 72 ans, continue à travailler au service des grandes causes réunionnaises. Parmi ses projets, il y a la constitution prochaine d’une association intitulée “Espace pour Promouvoir l’Interculturel” (EPI). Il a fait parvenir à “Témoignages” un texte dans lequel il expose les enjeux de cette action très importante pour construire le développement durable de notre île. Nous publions ci-après la première partie de ce texte avec des intertitres de “Témoignages”.

Nous assistons, en ce début du 21ème siècle, à un emballement des quêtes identitaires. La société réunionnaise, multiculturelle et pluriconfessionnelle, n’échappe pas à ce phénomène. Nos divers groupes ethnoculturels sont en quête de plus de reconnaissance officielle. Et ce, très légitimement, après une très longue période d’assimilation culturelle. Mais comment promouvoir l’ouverture à la diversité culturelle et religieuse, tout en évitant les enfermements communautaires ?
Comment assurer le respect des identités culturelles, tout en favorisant le dialogue, les échanges et les partages entre les cultures ?
C’est tout l’enjeu de l’interculturel, que nous voulons promouvoir dans ce plaidoyer...

Dans la continuité de l’Appel de Nouméa

Ce texte se veut une contribution au grand débat sur la diversité culturelle, lancé par l’Appel de Nouméa - Marie-Claude Tjibaou et Paul Vergès, en 1999 - et poursuivi depuis par divers colloques et études, notamment celui organisé par la Région Réunion en décembre 2001, intitulé : “Diversité culturelle et identité réunionnaise”.
Il se situe également dans le prolongement de notre travail au CDPS : “Comment vivre ensemble dans une société multiculturelle ?” (mars 2003).

I - L’enjeu de l’interculturel

La société réunionnaise est diverse, de par son peuplement hétérogène. C’est même une véritable société-carrefour, où se retrouvent toutes les grandes cultures et religions du monde, de l’Afrique à l’Europe en passant par Madagascar et l’Asie.

Une richesse...

Cette diversité culturelle et religieuse est potentiellement une richesse. Comme le dit si bien Federico Mayor, "chaque culture, chaque langue représente un mode unique d’interprétation ou de relation unique à un monde qui est si complexe que la seule façon de le connaître ou d’entrer en contact avec lui est de l’aborder sous tous les angles possibles... Si nous souhaitons construire des relations civilisées, des relations de courtoisie, entre les cultures, nous devons commencer par préserver et promouvoir l’identité culturelle" (1).
Dans cette même ligne, les grandes Déclarations et Conventions sur la diversité culturelle appellent à la reconnaissance de la diversité comme patrimoine de l’humanité. Elle est déclarée "source d’échanges, d’innovation et de créativité pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant" (2).

... sous certaines conditions

Mais pour concrétiser cet enrichissement, certaines conditions s’avèrent nécessaires.
Relevant du constat d’un état de fait - pluralité des identités culturelles spécifiques -, la diversité ne constitue pas par elle-même une valeur, au sens éthique du terme. Et comme lecture de la différence, s’arrêtant à la co-présence et la co-habitation des groupes et des individus, elle est même potentiellement conflictuelle.
La diversité ne devient une richesse que là où il y a reconnaissance réciproque, égalité et équité, dialogue, interaction et échange entre cultures et traditions spirituelles. Là où le multiculturel ou le pluriculturel se transforment en interculturel. Si le multi et le pluriculturel s’arrêtent au constat, l’interculturel opère une démarche. Une démarche, et non une réalité objective ou un état (3). Il correspond plutôt à un processus. Il a le caractère d’un projet.

Mettre en mouvement la diversité

Comme le soulignent très justement M. Abdallah-Pretceille et L. Porcher, la démarche interculturelle a pour objectif "d’instaurer et d’alimenter sans cesse les circulations entre les cultures, les échanges, les passerelles dans les deux sens, les connexions, les partages. S’enrichir de ses différences parce que, fondamentalement, nous sommes identiques, telle est la philosophie de l’hypothèse interculturelle" (4).
Autrement dit, mettre en mouvement la diversité, favoriser l’inter-fécondation et le maillage entre identités culturelles, en vue d’instaurer "des communications entre les personnes, des enrichissements réciproques, des partages, où aucun ne perd son identité, mais où chacun est inscrit dans une circulation vers l’altérité et celle-ci vers lui" (5).

L’interculturel pour la cohésion sociale

C’est là tout l’enjeu de l’interculturel : favoriser le vivre ensemble en société, dans le cadre d’une culture démocratique et des valeurs partagées par tous, tout en s’enrichissant de nos différences.
Ayant le même fonds commun d’humanité, nous avons en commun certaines valeurs. Mais pour commencer à les faire exister véritablement, elles doivent être partagées et vécues. Pas de mieux vivre ensemble sans des valeurs communes partagées et vécues dans l’action.
En effet, lorsque la démocratie n’est plus soutenue par une référence commune à des valeurs qui transcendent les individus, il y a danger pour la cohésion sociale.

Reynolds Michel

(à suivre)

(1) Federico Mayor, ancien Directeur général de l’UNESCO (1987-199), cité par Christophe Eberhard, Mémoire DEA, Université Paris 1, juin 1996 : “De l’universalisme à l’universalité des droits de l’homme par le dialogue interculturel”.
(2) Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2 novembre 2001), art. 1 ; Cf. Déclaration de Cotonu sur la diversité culturelle (juin 2001) ; Déclaration de Beyrouth sur le dialogue des cultures (octobre 2002) ; L’appel de Nouméa pour la diversité culturelle (17 décembre 1999).
(3) Haydée Maga et Manuella Ferreira Pinto, Francparler.org ; Martine Abdallah-Pretceille, “L’éducation interculturelle”, PUF/Que Sais-je, 1999, p. 48.
(4) Martine Abdallah-Pretceille et Louis Porcher, “Education et communication interculturelle”, PUF, Paris 1996, p. 19-20.
(5) Ibid, p. 13-14. Notons que l’interculturel - comme le préfixe “inter” l’indique - renvoie tout autant à la liaison, la réciprocité, à l’échange qu’à la séparation, la disjonction ; il ne tombe ni dans l’idéologie du métissage des cultures (mélange des cultures en contact aboutissant à une synthèse nouvelle), ni dans le transculturel ou le métaculturel.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus