Festival international du film d’Afrique et des Iles

Plus loin que la diversité d’un palmarès

9 octobre 2006

Pour la 4ème fois depuis 2003, le Festival a éteint doucement ses feux sur la ville du Port... Jusqu’à la prochaine fois. Derniers échanges d’adresses, dernières promesses de rendez-vous, de travaux communs... D’une suite à toute cette effervescence qui vient de traverser la ville. Ceux qui le veulent en garderont la trace. On peut juger qu’ils ne sont jamais assez nombreux. C’est un jeune Festival, et il a tenu ses promesses au-delà de toutes sortes de difficultés.

La salle du Casino était pleine comme aux grands jours, samedi. Même le PDG d’Investissements et Commerce s’est déplacé pour entendre Alain Gili, grand ordonnateur de la manifestation, remercier "le sous-préfet, le maire du Port, le directeur régional de RFO-Réunion, le propriétaire des lieux... et tous ceux, et j’en oublie, qui permettent à ce Festival de devenir un rendez-vous important".
Le Maire du Port, Jean-Yves Langenier, a remercié les invités et les bénévoles qui ont travaillé à la réussite du Festival, "notamment les jeunes et enseignants du Lycée de Vue Belle". Ils ont préparé pour la Mairie le cocktail d’adieu. Avec les jeunes de Plateau-Caillou qui faisaient l’accueil du Festival, les lycéen(ne)s de l’Ouest ont apporté beaucoup de spontanéité au déroulement de la manifestation.
Les organisateurs n’en sont pas encore au bilan. Il y aura avant les habituels “Rogatons”, pour les gourmands, les insatiables ou les retardataires : d’autres projections seront annoncées dans la semaine. Ne serait-ce que pour répondre à une demande souvent entendue samedi soir : Où et quand pourra-t-on voir les films des lauréats ?

Les lauréats...

Les lauréats ? Ce sont, pour le film Jeunesses, le jeune Malgache Alain Rakotoarisoa, qui n’était pas présent dans le Festival, mais dont le film “Saphira”, court-métrage (9 min.) de fiction, a remporté tous les suffrages d’un jury dont le choix a été annoncé par Rafaël Gauvin, l’un des 2 enfants participants.
Pour le jury documentaire, le président camerounais avait imaginé, avec Laurence Pourchez, un numéro à contre-emploi : un "Zorey" d’Afrique et une "indigène" d’origine européenne se donnant la réplique... Mais avec Alain Gili, ça ne peut pas "rigoler tout le temps" ! Le temps pressait, alors faute de numéro à deux, il fit durer le suspens, annonçant à grand renfort d’enfilades de superlatifs et de critiques élogieuses une Mention spéciale pour le cinéaste du Bengladesh, Amirul Arham, venu avec “L’eau du diable” ; et le Prix du jury à Dumisani Phakathi, pour sa saga familiale “Lâche-moi, j’ai 51 frères et sœurs”. D’une tonalité exceptionnellement juste et pudique, ce film plonge dans les remous d’une famille sud-africaine noire aux ramifications multiples, à Soweto et dans l’arrière-pays de Johannesburg.
Le prix du jury Fiction, proclamé par Julienne Salvat, est allé à “Paris la Métisse” - que les curieux ont pu voir hier matin encore à la médiathèque - une œuvre collective orchestrée par Mama Keita, Guinéen de Paris, qui présida ici en 2003 le jury unique du premier Festival. "C’est un manifeste filmique et poétique - devait-il dire à l’heure des remerciements - réunissant 15 réalisateurs pour une évocation (5 minutes chacun - NDLR) de l’immigration en France". Mama Keita a souligné "l’acte politique" que constitue ce Manifeste, "en des temps où des forces malsaines titillent le thème de l’immigration dans un sens qui n’honore pas l’Histoire de France".
Ce Festival a été entouré d’un partenariat nombreux et dynamique : Village Titan et les principaux services municipaux (techniques, informatiques, culturels...) en première ligne ; mais aussi la DRAC, le service "coopération régionale" de la Préfecture, la Région, le Département, le CTR sont venus appuyer la dimension internationale de ce Festival, comme l’un des éléments d’une politique de l’île qui cherche à développer par tous les moyens la production cinématographique et les emplois qu’elle génère. L’école des Beaux-Arts et l’ILOI étaient présents par les travaux, remarqués, de quelques stagiaires, et RFO a accompagné l’événement d’une convention avec l’ILOI par laquelle Jean-Marie Pernelle et Louis-Gonzague Hubert ont livré chaque jour quelques minutes d’entretien avec des invités ou des notes d’ambiance prise dans le vif des rencontres. Ainsi, les éclats de ce Festival ont pu parvenir à l’autre bout de l’île, comme ils parviendront à l’autre bout du monde. Pour restituer une part de l’ouverture apportée au Port par ses invités de tous horizons.

P. David


Entretien avec Dumisani Phakathi, jeune réalisateur sud-africain

La force de la simplicité
Nuit portoise. Dumisani Phakathi est debout sur le parking, derrière la mairie, un verre de vin rouge à la main, entre deux événements - le palmarès vient de lui décerner le Prix du documentaire... De nouvelles projections sont annoncées. Ni le vin, ni le prix ne semblent pouvoir lui tourner la tête. Il vient encore de filmer les enfants maloyèr du Port qui accompagnent Donadieu Thomas. Sa joie est inaltérable. Il ne s’arrête jamais. Il a juste posé un instant sa caméra. C’est un des jeunes espoirs les plus talentueux du cinéma de la nouvelle Afrique du Sud.

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous, dans votre approche du cinéma ?
- L’honnêteté, la modestie... La volonté d’être surpris par la vie. J’aime la force des gens les plus simples, leur énergie tranquille.

Quand avez-vous commencé le cinéma ?
- À 17 ans, par là. Avec quelques amis, une caméra home-vidéo. J’ai commencé avec des acteurs et actrices amis, des gens proches. Je n’ai jamais "rêvé" de faire des films, j’ai commencé à en faire, comme un destin personnel. Je ne contrôle pas les choses. Elles se produisent et je laisse venir. J’aime avant tout la simplicité, comme une force : être capable d’accepter la vie comme elle est et de rencontrer les autres. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’aime dire que “Je parle en documentaire et je rêve en animation”. (D. Phakathi était accompagné de Jiva Eric Razamdrafinlambo, réalisateur d’un film d’animation en 3D, avec qui il venait d’avoir une conversation... très animée - NDLR). L’animation nous permet d’imaginer mieux la vie, de rêver plus. Cette ouverture a beaucoup à voir avec mon travail.

C’est votre premier Festival. Que gardez-vous de cette rencontre ?
- Je n’ai pas peur d’être inspiré par les gens et j’ai rencontré ici des gens formidables. Ce que j’ai trouvé de plus fort est la curiosité, l’absence de jugement porté sur les autres et une vraie fraîcheur.

Vous savez ce que sera votre prochain film ?
Non, je ne sais pas. Je mentirais si je disais autre chose. J’ai beaucoup trop d’idées en tête.

Votre premier long-métrage nous a semblé appeler une suite, en ceci que vous laissez des questions en suspens.
- J’y pense aussi, c’est vrai. Surtout parce que j’ai décidé qu’il est important de montrer ce qui compte pour chacun. Et dans mon pays, les gens ont besoin de réfléchir sur leur passé, de se confronter aux questions qu’il nous lègue.

P. David


Palmarès du Festival

Les 3 jurys se sont réunis et ont communiqué samedi les résultats suivants à la Mairie du Port, et à son partenaire pour le Festival, Village Titan centre culturel :

o Prix du Documentaire :
- pour “Lâche-moi, j’ai 51 frères et sœurs”, (Don’t fuck with me, I’ve 51 sisters & brothers), documentaire de long-métrage de Dumisani Phakathi (Afrique du Sud) ;

- avec une Mention spéciale du jury pour “L’eau du diable”, d’Amirul Arham, documentaire.

o Prix du film de Fiction
- pour le film collectif “Paris la Métisse”

- avec Mentions spéciales du jury pour “La blessure”, long-métrage de Nicolas Klotz ;
- “Les saignantes”, long-métrage de Jean-Pierre Bekolo.

o Prix Jeunesses
avec la contribution du Ministère de la Jeunesse et des sports ;
- pour le film “Saphira”, court-métrage documentaire du jeune réalisateur malgache Alain Rakotoarisoa.


Portraits

o David Constantin (Ile Maurice)

L’invité discret

Présent dans le Festival d’Afrique et des îles/diaspora depuis qu’il est Festival, c’est-à-dire depuis 2003, David Constantin est presque devenu un habitué d’un événement sur lequel il jette toujours un regard de grande curiosité pour ce qu’il apporte de souffle nouveau à chaque fois. "Dans la région, c’est un lieu unique où rencontrer une même problématique sur les îles", estime-t-il.
Il est venu cette année avec un court-métrage documentaire, un film de 10 minutes, “L’ami constant”, hommage à son père, Serge Constantin, peintre et scénographe. "C’était un grand ami d’Hervé Masson, qui l’a aidé une année à exposer à Paris. Il connaissait bien aussi Malcom de Chazal, Roger Charrou, Marcel Cabon... Il fréquentait ce cercle d’amis et intellectuels de l’époque de la pré-indépendance". L’évocation n’est sûrement pas exhaustive. Elle situe Serge Constantin dans son époque, un milieu propice à la création. Attaché au théâtre du Plaza, il a fait la plupart des décors de la programmation d’un théâtre dont il est devenu le gérant, à la fin de sa vie. Le théâtre était toute sa vie, bien qu’il ait laissé aussi beaucoup d’illustrations dans les œuvres littéraires de ses nombreux amis, notamment Marcel Cabon.
Rien d’étonnant à ce que son fils, David, très proche de lui, ait hérité du goût de l’image - peinture, photographie ou cinéma. "J’ai longtemps pensé faire de la peinture avec lui, avant de me décider pour la photographie, puis le cinéma". David Constantin enseigne dans la section Audiovisuel du lycée des Mascareignes, l’un des lycées français de l’île sœur - ce qui lui laisse assez de temps pour l’écriture - documentaires ou fictions.
En mai 2003, il était venu dans le Festival avec “Diego l’interdite”, un film qui a fait date en portant le mouvement des Ilois chagossiens sur la scène internationale. La Mémoire et le Vivre ensemble lui apportent ses thèmes de réflexion de prédilection. L’an dernier, il a présenté dans le Festival “Bis an vil” (Bus en ville), qui raconte les difficultés du vivre ensemble à l’Ile Maurice. "On se côtoie beaucoup, mais on ne se mélange pas forcément... Le bus était une métaphore", dit-il. Un huis clos dans le huis clos insulaire...
Sa fréquentation du Festival réunionnais lui fait l’effet d’une bouffée d’oxygène, le cinéma ne faisant pas partie - dit-il - des priorités culturelles de l’île sœur, où la littérature et le théâtre occupent une place prépondérante. Sa petite structure de production, Caméléon, a plus de chance de trouver à l’étranger les moyens de produire ses films. En 2001-2002 est sorti “Colas”, l’histoire d’un pêcheur qui préfère lire chez lui plutôt que d’aller taquiner le poisson.
Le prochain film sera peut-être dédié à l’île Rodrigue, un territoire rattaché à l’île Maurice, au travers d’un documentaire sur le célèbre accordéon diatonique (le "cordéon").
À plus long terme, un long-métrage, encore à l’écriture, évoquerait la question d’un village mauricien qui, du jour au lendemain, serait obligé de fermer ses moulins à cannes... Un sujet à forte résonance par les temps qui courent.

o Vero Rabakoliarifetra, “Mahajanga Ve” (Madagascar)

Un regard sur l’interculturalité

Avec Vero Rabakoliarifetra, qui a présenté dans ce Festival un documentaire de 26 minutes sur Mahajanga (ex-Majunga colonial) - le grand port sur le canal du Mozambique -, nous quittons le Festival en entrant de plein pied dans le 140ème anniversaire de la presse malgache - dont les commémorations commencent aujourd’hui à Antananarivo, au CITE. Vero Rabakoliarifetra est, en effet, journaliste à la télévision malgache depuis une quinzaine d’années.
Elle a connu différentes facettes de la vie de la presse dans la Grande Ile, du journalisme institutionnel préparé dans les allées du pouvoir à la censure... Elle est entrée à la télévision malgache comme monteuse, dans les années 80. Puis elle a suivi une formation complémentaire dans ce qui était encore l’URSS, entre 1985 et 1991, où elle "touche à tout" - écrit, radio et télévision. À son retour à Madagascar, elle vit "les moments très sombres de la télévision nationale, le black out de l’information...". Puis vient la transition, et là, sa vie "bascule". Par défi, elle se lance dans un documentaire sur la façon dont les journalistes de la télévision malgache ont vécu, de l’intérieur, les événements de 1991. "Le résultat a fait sensation", dit-elle.
Elle enchaîne avec un grand reportage sur la vie carcérale à Antananarivo. Heureux confrères malgaches ! qui, même lorsqu’ils se croient ou se savent surveillés, obtiennent de pénétrer dans leur prison... Son reportage a obtenu le prix spécial Trans-Tel au Futura de Berlin, en 1993. "Après ce film, le black-out sur les prisons a été levé", ajoute-t-elle. Puis elle a réalisé “Loin”, un documentaire court (22 minutes) sur un petit garçon qui vit en brousse, près d’une grande ville, loin du développement et de l’école en particulier. Prix Jeunesse, à Genève cette fois, en 1994.
Puis dans le même Festival de Genève, en 1996, elle présente un film sur des projets de développement de femmes qui obtiennent le financement par micro-crédit.
À “Vu d’Afrique”, dans le Festival de Montréal, elle présente “Silomona ou la Terre qui nourrit”, une interrogation sur l’avenir d’un pays rural dont toute la jeunesse rêve d’aller s’agglutiner dans les villes. Le caractère de docu-fiction y est plus affirmé.
Elle a encore obtenu à Taïwan, en 2002, un prix pour un film sur le musée archéologique de Tana.
Le FIFAI est son 5ème Festival. Elle y a présenté “Mahajanga Ve”, qu’on pourrait traduire par “À propos de Mahajanga”, un court-métrage réalisé avec le concours du CIRTEF (Conseil international de radio et télévision d’expression française), qui finance les formations et lui a offert un studio de montage à Yaoundé. Privilège de la Francophonie. “Mahajanga Ve” a été envoyé à “Reflets sud” pour la série “Cités d’Afrique” et montre une ville qui est un centre multiséculaire d’échanges indocéaniques et indo-africains, ouvert sur le Canal du Mozambique, porte d’entrée depuis toujours à des immigrants multiples. Le résultat est un condensé de mélanges et de contrastes, à l’image de l’océan Indien.
Vero Rabakoliarifetra est aussi venue évoquer la figure de sa consœur journaliste et réalisatrice Simonette Rasoampananina, décédée dans l’année après avoir tourné chez nous une émission remarquable sur “Les origines malgaches des Réunionnais”.
Avec Olga Rabenirainy, une autre journaliste de la télévision malgache, elles ont formé pendant les années 90 le trio féminin le plus dynamique, peut-être, des journalistes de la grande île. Elles ont en tout cas incarné un engagement journalistique au féminin qu’on souhaite voir s’exprimer et se prolonger encore longtemps.

P. David


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