La mort de Jean-Pierre Vernant

Plus qu’un historien, c’est un résistant qui s’en va

12 janvier 2007

Après Pierre Vidal-Naquet il y a 6 mois, c’est un autre historien majeur qui nous quitte. Comme son homologue susmentionné, Jean-Pierre Vernant (1914-2007) n’a pas cessé de mener sa carrière universitaire de front avec les combats politiques de son temps.

Au cours des années 1930, alors qu’il fait ses études dans le Quartier Latin, il s’engage dans divers mouvements contre la montée des fascismes en Europe. Il s’encarte également dans le Parti communiste où il restera pendant plus de 30 ans. Suite à l’agrégation de philosophie où il obtient la première place en 1937, il est nommé en Haute-Garonne. A partir de 1940, il intègre la résistance qui se développe à Toulouse. Il est nommé chef du réseau départemental quelques mois plus tard. Puis, il s’occupe de la lutte armée des Forces Françaises de l’Intérieur pour tout le Sud-Ouest. Son pseudonyme est « le colonel Berthier ».

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’on lui propose de rester dans l’armée, Jean-Pierre Vernant refuse. Cependant, alors qu’il n’était jusque-là que simple professeur, certains proches lui conseillent de se diriger vers la recherche. Il commence alors à étudier la Grèce antique en 1948 et ne produit son premier ouvrage qu’en 1962 : “Les origines de la pensée grecque”. Il a raconté que, au cours des 10 premières années d’étude, il se rendait journellement à la Bibliothèque de France pour approfondir ses connaissances. Une telle liberté de recherche serait-elle encore possible aujourd’hui ? On peut en douter et regretter la faiblesse des dépenses allouées au CNRS.

Ce travail de Romain entamé, il le poursuit avec de nombreux autres ouvrages qui obtiennent beaucoup de succès. Le public consacre également sa collaboration avec Pierre Vidal-Naquet qui s’exprime dans : “Mythe et tragédie en Grèce ancienne” (en 2 volumes, paru en 1972) et les 3 tomes consacrés à “La Grèce ancienne”. Plus récemment, cet historien a commis 2 ouvrages plus personnels : “Entre mythe et politique” (en 1996) et “La traversée des frontières” (publié en 2004).

La consécration universitaire s’est manifestée par de nombreuses distinctions honoris causa dans diverses universités du monde entier. En nos frontières, il est a obtenu la médaille d’or du CNRS en 1984. Puis, il est devenu professeur au Collège de France, poste le plus prestigieux que l’on puisse atteindre dans la recherche.

Un de ses disciples les plus célèbres, François Hartog, l’avait d’abord mis en colère quand il avait “lu” dans la direction de recherche de Vernant une fascination pour les attitudes contraires d’Achille et d’Ulysse dans “L’Iliade et L’Odyssée”. Or, un tel dilemme a dû se produire pour de nombreux Français au cours de la Résistance et on sait de quelle manière Jean-Pierre Vernant l’a résolu. Ce dernier avait donc fini par concéder que son élève avait raison : sa sélection n’était pas neutre et impliquait un choix inconscient de sa part pour une telle étude.


Jean-Pierre Vernant : Verbatim

Dans un entretien donné le 6 avril 2005 à Jérôme-Alexandre Nielsberg, pour “L’Humanité”, Jean-Pierre Vernant montre une de ses préoccupations principales : à chaque fois qu’il étudie l’Histoire, c’est pour mieux mettre en lumière des événements présents. En cela, il était bien en phase avec son ami Pierre Vidal-Naquet.
« J’ai beaucoup écrit sur l’idéal de la mort héroïque chez les Grecs, dont la figure d’Achille est l’archétype et dont Ulysse est la contre-partie. Cet idéal, nous le retrouvons actuellement dans le témoignage de certains terroristes. Achille représente une espèce de va-tout juvénile, sans compromis possible. Ulysse, au contraire, figure le sens politique, l’intelligence, sinon le compromis, au moins le moyen de biaiser par rapport à ce qui menace et qui est plus fort que soi. Force est de constater, par exemple dans le drame israélo-palestinien, qu’il y a tout à la fois des réactions de jeunes Achilles, avec hélas ! ce que cela comporte de bravade contre-productive, et des Palestiniens, des Israéliens actifs, qui sont des conseillers plus avisés et comprennent que les compromis sont non seulement possibles mais souhaitables. Contrairement aux apparences qui voudraient qu’Achille soit entier parce que fait d’un bloc, je pense que c’est Ulysse qui reste le plus fidèle à soi : c’est-à-dire à ses amis, à sa famille, à son existence. Cette fidélité est peut-être pour moi la valeur la plus importante ».

Dans une autre interview donnée dans le n°7 de la revue “Vacarme” publiée en 1999, il réagit ainsi au propos de Jean-Marie Le Pen qui dit que c’est la Grèce qui invente la préférence nationale :
« On prétend nous montrer que les Grecs sont des modèles de “préférence nationale” et de “pureté nationale” ? Alors çà, c’est à mourir de rire, parce que lorsque les Grecs arrivent, au début du deuxième millénaire, ils arrivent dans un pays qui est beaucoup plus civilisé qu’eux, ils sont en contact avec les Crétois, et ensuite ils ne cesseront d’avoir des échanges avec l’Orient et d’emprunter à l’Orient, donc c’est une culture mélangée. Cette culture grecque, même l’écriture, ce sont les Phéniciens qui la refilent ; à chaque moment, on voit que les progrès et la forme que la culture grecque a pu prendre sont liés au fait qu’ils ont eu des contacts avec d’autres, qui sont précisément ces peuples asiatiques. Ensuite, un des grands faits grecs, c’est la colonisation : ils vont aller essaimer depuis le bout de la mer Noire, jusqu’à l’Espagne, l’Italie du Sud, Marseille, la Calabre, l’Asie mineure et même au-delà. Mais quand ces Grecs partent fonder une cité, ils ne cherchent pas à conquérir un territoire, ils installent une cité au bord de la mer, ou éventuellement à l’intérieur des terres. C’est un point de contact, ils ne cherchent pas alors à créer des empires, ils créent des colonies grecques (ça va changer avec la conquête d’Alexandre). Quand ils sont là, ils n’emmènent pas de femmes, ça veut dire que toute cette culture est une culture de métis, puisque les femmes, ils les trouvent sur le terrain et se marient avec elles. Tout l’essor, toute la vigueur de cette colonisation impliquent des contacts et des mélanges ».

Enfin, pour ne pas oublier qu’il était aussi professeur de philosophie, rappelons-nous des réponses qu’il donna à François Busnel pour la revue “Lire”, en décembre 2004 :

Quelle est la distance qui nous sépare de l’Antiquité ?

- Historiquement, 2.000 ans. Mais il y a surtout une grande proximité ! La véritable distance entre l’Antiquité et notre temps fut introduite par le christianisme : la religion s’est alors mise à dominer la vie intellectuelle et sociale, ce qui n’était pas du tout le cas auparavant. Rendez-vous compte qu’il a fallu attendre 1905 pour séparer l’Etat de l’Eglise, en France ! Nous commençons tout juste à réfléchir à nos problèmes débarrassés de la problématique de la religion, alors que les Grecs le faisaient très naturellement.

Vous voulez dire que la mythologie, pour les Grecs, n’était pas une théologie ?

- Exactement. Ce n’était pas un dogme. Il n’y avait pas de croyance. Les Grecs étaient d’excellents citoyens (religieux, pieux) mais ne croyaient en rien. Ils croyaient, bien sûr, en ces histoires de dieux et de héros, et rendaient grâce à Héra et à Zeus lorsqu’ils se mariaient par exemple, mais intellectuellement, ils étaient vierges de toute croyance, de tout dogme. Ils pensaient librement. Puisqu’il n’y avait pas de dogme, la notion d’hérésie était inconnue.

Matthieu Damian


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus