Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Entretiens KOI-Témoignages : Rajah Véloupoulé
21 avril 2007

Vous êtes enseignant, responsable d’un centre de formation, conseiller régional et auteur d’un livre paru récemment, “La soie et le fer”, dans lequel vous tirez les leçons de vos découvertes de l’Inde. Puisque nous allons beaucoup évoquer l’interculturalité, voulez-vous en dire deux mots pour commencer ?
- Cette première parution relate mon premier voyage en Inde, en 1995, dans le cadre de mon Mémoire de philosophie, sur l’auteur indien Jiddu Krishnamurti. J’ai mûri ce livre pendant près de 10 ans, avant de le publier à compte d’auteur. Il tente une synthèse entre la philosophie et la poésie, un peu à l’image des haïku japonais, cette forme de poésie fixe, très condensée, très courte, qui fait passer beaucoup d’émotions avec peu de mots. J’en ai repris la forme, en y incluant les expériences, les sensations qui me sont personnelles.
Cet attachement à l’Inde est un de vos héritages familiaux...
- J’ai reçu de mes parents une éducation religieuse hindouiste. Et à côté du volet religieux, il y avait le volet philosophique, qui m’a beaucoup attiré en Inde. Les études de philosophie que j’ai effectuées après le Baccalauréat, en Métropole, portaient surtout sur la philosophie occidentale, pendant les quatre premières années. Ensuite, j’ai décidé de me spécialiser dans la philosophie orientale, en particulier la philosophie indienne. Ce qui m’a amené à voyager en Inde et à m’intéresser à des auteurs tels que Rabindranath Tagore (1861-1941), le Swami Vivekananda (1863-1902), Ramanamarshi ou encore Shankara (8ème siècle - Ndlr) sur lequel j’ai commencé une thèse de Doctorat. Je m’intéresse de très près à la littérature indienne en général, dont une nouvelle génération est en train d’émerger.
Vous avez glissé très vite de la religion à la philosophie. Est-ce selon vous quelque chose de très spécifique à l’hindouisme et pouvez-vous nous parler de vos racines indiennes, religieuses ou non ?
- La philosophie et la religion sont étroitement liées en Inde. Ce n’est pas comme en Occident où chacune occupe une case bien à part et où, bien souvent, les philosophes sont athées et en tout cas offrent une critique très radicale de la religion. Je pense à Nietzsche - qui a dit que Dieu est mort. La situation n’est pas du tout la même en Inde, religion et philosophie sont intimement liées, mais la philosophie indienne offre aussi des écoles de pensée athées - ce que très peu de gens savent. Il existe en effet six grandes écoles de philosophie indienne, dont une qui n’admet pas l’existence de Dieu. J’ai été très tôt attiré par cette forme de raisonnement qui consiste à voir Dieu non pas comme un personnage omniprésent, omniscient..., mais plutôt comme un principe vital gouvernant toute vie - humaine, animale, végétale... Cela rejoint le principe de réincarnation, qui m’a toujours fasciné. Un principe déjà soutenu par Platon, et sa métempsychose. Je suis intimement persuadé que nous ne pouvons pas vivre une seule vie. Cette notion d’âme qui évolue à travers des corps différents, j’y ai vraiment toujours intimement cru.
Pouvez-vous dire d’où vient cette attirance pour la philosophie ? Vos antécédents familiaux y ont-ils une part ou pas du tout ?
- C’est sûr que les parents, en poussant à fréquenter le temple hindou d’une manière rituelle, vous amènent à vous poser des questions : pourquoi va-t-on au temple ? Quel est le contenu des prières en sanskrit des prêtres ? A quoi sert tout cela, le carême... les périodes des cérémonies telles que le Cavadee, les marches sur le feu... Dans ma famille, un de mes oncles - Hervé Sidabarompoullé - a été pendant 25 ans le président d’un temple dont je suis très proche, le temple du Colosse, à Saint-André. Tout cela a créé un climat, un environnement très propice à la réflexion et à l’interrogation. Puis, vers l’âge de 12-13 ans, je me suis posé des questions philosophiques : À quoi sert la vie ? Quel est son sens ? Pourquoi devons-nous mourir ? Est-ce qu’il y a quelque chose après la mort ? Quelles sont les valeurs à cultiver ? C’est alors que je me suis intéressé au philosophe Jiddu Krishnamurti (1895-1986), un auteur qui a énormément compté et qui compte toujours dans ma vie. Inclassable dans la tradition des maîtres indiens, il remet en question, dans un enseignement contemporain, un certain nombre de grands principes admis par la religion. On trouve de plus en plus ses livres en librairie. Cela m’a amené tout naturellement vers les études de philosophie, auxquelles le contexte familial ne m’avait pas forcément préparé. La philosophie a été pour moi une volonté d’indépendance intellectuelle fondamentale, et aussi la volonté d’élaboration d’un esprit critique.
Pratiquement tous les adolescents se posent ce type de questions et tous ne débouchent pas sur la philosophie. Et la fréquentation des temples conduit rarement à la pensée critique. Comment réalisez-vous cette élaboration d’une “philosophie critique”, entre philosophie occidentale et philosophie orientale ? Etes-vous parvenu à opérer un vrai “mayaj” ?
- Quand j’ai commencé mes études, en philosophie occidentale, je suis très vite devenu athée. Cette rupture, pendant mes premières années universitaires, est intéressante : j’ai complètement adhéré à la seule Raison qui devrait influencer la vie d’un Homme : Marx, Freud, Nietzsche... tous ces gens qui remettent en question l’existence de Dieu m’ont beaucoup influencé. Puis en acquérant... disons un peu plus de maturité intellectuelle, j’ai compris qu’il ne fallait pas adopter une attitude aussi radicale, et c’est là que j’ai essayé de faire cet espèce de mayaj, ou d’alliance, entre la philosophie occidentale et la philosophie orientale et en tout cas indienne. J’ai compris, l’année de mon Mémoire, qu’il n’est pas nécessairement incompatible d’avoir un esprit critique, de donner la primauté à la raison discursive et de faire cohabiter en même temps les principes qui régissent la vie d’un hindou. La notion de l’âme n’est pas une notion qui rejette ou admet l’idée de Dieu. On peut très bien croire en l’existence de l’âme et être croyant ou incroyant. La dualité croire/ne pas croire m’a quitté progressivement. Aujourd’hui, je suis dans une attitude qui consiste à dire que la morale qui dirige ma vie est une morale d’essence religieuse. Je crois profondément en les trois yoga qui gouvernent la Bhagavadgîtâ - la Bible des Hindous, littéralement “le chant du Seigneur” - à savoir l’alliance entre l’Action (Karma yoga), la Connaissance (Naraya yoga) et la Dévotion (Bakhti yoga). J’essaie toujours de réaliser l’union de ce triptyque. J’ai vécu la dualité, l’incompatibilité ou la difficulté de réaliser la fusion entre la religion hindoue et le matérialisme philosophique occidental.
Vous avez évoqué des références au sanskrit, mais pas au tamoul. Il existe aussi des auteurs tamouls : est-ce que vous les fréquentez ?
- Le tamoul est une langue dravidienne qui est extrêmement importante du point de vue des auteurs et de la religion. Mais c’est une langue très difficile, beaucoup plus difficile que l’hindi, voire même le sanskrit. Il y a eu une évolution, depuis 20 à 30 ans, datant de l’arrivée des brahmanes dans les temples réunionnais. A la différence des prêtres des temples tamouls qui font les prières en tamoul, ces brahmanes disent les prières en sanskrit, qui est considérée comme la langue des intellectuels en Inde. Tous les grands textes - Ramayana, Mahâbhârata, les Uppanishad... - toutes les grandes écritures sacrées sont en sanskrit. C’est vrai que parallèlement à cela, de grands écrits existent aussi en tamoul, mais je maîtrise moins bien cette langue.
Vous évoquiez à l’instant les évolutions de l’hindouisme réunionnais, marquées par l’apport des brahmanes. Et en même temps, une recherche se poursuit, dans ce mouvement, sur la façon de concilier les apports tamouls des ancêtres tout en rejoignant un courant plus large, un courant mondial. Comment vous situez-vous par rapport à cette recherche ?
- Je suis la quatrième génération présente à La Réunion, dans ma famille. Mes grands pères - paternels et maternels - étaient nés en Inde. Cette famille avait des origines tamoules, de la région de Karikal, un port proche de Pondichéry. Et nous avons hérité de la tradition religieuse tamoule. Mais pour moi, il n’est pas incompatible de garder cette tradition, et de suivre l’évolution marquée par les brahmanes, et aussi les brahmacharis et les swamis, aspirants inscrits dans une tradition spirituelle. On peut aujourd’hui participer à une cérémonie tamoule - telles qu’elles se pratiquent dans les petites villes ou dans un mode de vie rural, avec des sacrifices d’animaux, par exemple - et en même temps se rendre au temple sur le littoral, écouter des prières en sanskrit. Ce n’est pas inconciliable. Beaucoup d’Hindous continuent de pratiquer la religion tamoule de leurs ancêtres et se sont adaptés à l’orthodoxie brahmanique.
Quel a été le chemin d’intégration de votre famille dans la société réunionnaise et qu’est-ce que vous en avez gardé ?
- Mon grand-père paternel était restaurateur et hôtelier à Saint-Denis. Il était le propriétaire de l’Hôtel de l’Europe, un lieu hautement symbolique pour bon nombre de Réunionnais ; beaucoup m’en disent des éloges encore aujourd’hui. Mon grand-père maternel était commerçant à Saint-André. Et mes parents sont des fonctionnaires, l’un du ministère de la Justice, l’autre du ministère des Finances. J’ai bénéficié de l’apport intellectuel parental en termes d’intégration occidentale : être fils de fonctionnaires, en effet, garantissait une sécurité et un certain niveau de vie, qui m’ont permis d’aller faire des études en Métropole à une époque où ce n’était pas monnaie courante. C’est devenu plus accessible aujourd’hui avec le système des bourses et les aides des collectivités. Cela m’a permis de côtoyer la société française. J’ai bénéficié d’une triple influence : occidentale, surtout au niveau intellectuel ; indienne, au niveau religieux et éducatif, et réunionnaise. J’ai baigné pendant toute mon enfance dans cette culture réunionnaise qui, elle, a reçu des influences multiples, avec les apports de la civilisation occidentale française, africaine, chinoise, dravidienne, musulmane et ce qu’on pourrait appeler la civilisation insulaire, faite des apports malgaches et des autres cultures de l’Océan Indien. J’ai toujours navigué avec beaucoup de bonheur entre ces civilisations et leurs apports, y compris au niveau religieux.
Qu’y a-t-il de vraiment vécu dans cette construction intellectuelle ?
- Quand on est jeune, c’est surtout émotionnel ; c’est du ressenti. Les choses se jouent dans l’enfance au niveau émotif et affectif. Plus tard, surtout pendant mes années d’études, j’ai intellectualisé ces émotions, ce ressenti, et cela est devenu progressivement une vision du monde, construite sur des concepts, avec des arguments intellectuels qui “théorisent” ce savoir accumulé.
Y a-t-il un souvenir d’enfance que vous pourriez évoquer, à brûle pourpoint, et qui renverrait à ces expériences ?
- Dans l’enfance - nou té i di sa marmay la kour - je me souviens qu’on se réunissait avec des enfants de toutes origines, pour des parties de cache-cache, jouer aux billes, faire du vélo... Dans mon enfance, tout autour de la maison, il y avait des ethnies différentes et des gens qui pratiquaient des religions différentes. C’est le souvenir peut-être le plus marquant de mon enfance à La Réunion. Quand je suis allé faire mes études en France, ce “savoir-vivre réunionnais ensemble” m’a manqué. En France, c’est très “ghettoïsé”, même dans la cité universitaire où j’habitais, étant étudiant. Il y avait la diversité étudiante, mais il y avait aussi des communautés qui se formaient presque spontanément : les Africains ensemble, les Européens entre eux... J’ai compris la différence qu’il y avait entre cette façon de vivre fragmentée, étanche et communautarisée, et la vie à La Réunion, où je n’avais jamais vu les choses sous cet angle. Cela a été le choc le plus fort, qui m’a fait comprendre que nous étions ici dans une situation vraiment exceptionnelle.
Comment cela s’est-il traduit dans vos choix d’adulte ? Avez-vous d’autres souvenirs marquants de votre passage en France ?
- Quand je suis revenu de mes études, j’ai commencé très tôt à travailler dans l’Education nationale. C’est alors que j’ai remarqué que nous n’étions pas dans une société multiculturelle - comme c’est le cas en Angleterre ou aux Etats-Unis - mais dans une société interculturelle. Aujourd’hui, le Président Vergès parle de société intraculturelle, c’est-à-dire que pour lui, nous sommes dans un partage profond des valeurs de chaque Réunionnais. Ce parcours dans l’Education nationale, puis la création de ma propre société de formation dans laquelle je prépare les adultes aux concours administratifs, m’ont donné la vision d’une Réunion qui 1° a évolué par rapport à La Réunion de mon enfance ; 2° a su préserver ce partage des valeurs et qui 3° est en train de s’ouvrir sur son bassin indocéanique et sur ses civilisations d’origine.
C’est aussi la raison pour laquelle j’anime une émission sur RFO, tous les dimanches matins depuis 12 ans, consacrée à l’hindouisme et à la spiritualité en général puisque je parle aussi bien de bouddhisme, de soufisme... Cette émission m’a aussi permis d’une part d’agrandir mes propres connaissances mais aussi de m’ouvrir à d’autres traditions et à d’autres religions, dont j’invite régulièrement les maîtres spirituels. Dans mon parcours, dans mon évolution, la politique est venue tout naturellement. En 2004, quand le Président Vergès me propose - en tant que membre de la société civile - de participer à l’Alliance, j’accepte d’abord parce que je suis très enthousiasmé par le projet de MCUR (Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, Ndlr). Je crois que c’est un projet visionnaire, qui répond très bien aux défis et aux attentes réunionnais. J’ai accepté aussi parce que je suis dans la position de celui qui a un regard très critique et assez documenté sur la politique en général ; je me dis qu’il vaut mieux participer activement plutôt qu’être un observateur permanent.
Avant 2004, vous vous étiez posé la question d’une action politique ?
- J’ai participé à des colloques organisés au Conseil régional, entre 1998 et 2004. J’ai animé des conférences, à la demande du Président Vergès, sur le thème de l’identité réunionnaise. J’ai animé en d’autres lieux des conférences sur la spiritualité, sur l’hindouisme... Je crois que j’ai toujours été profondément investi dans la vie publique, sans étiquette de parti. Pendant mes études, j’ai été le président de l’association des Réunionnais de Toulouse.
Très jeune, j’ai eu ce besoin de vivre et de penser le collectif et ensuite d’apporter peut-être quelque chose. L’observation est quelque chose de très important dans la vie, mais elle doit être suivie d’action. Cela rejoint les trois yoga...
Le projet de MCUR fait encore maintenant l’objet d’incompréhensions : pensez-vous par exemple qu’on partage assez, qu’on réfléchit suffisamment sur tout ce qui fait “l’interculturel” ou “l’intraculturel” de la société réunionnaise ?
- Les Réunionnais vivent cette situation de façon presque inconsciente. Ils ont hérité d’une situation qui fait de notre île un cas unique au monde : une terre inhabitée - dont personne ne peut réellement revendiquer de l’avoir atteinte avant tous les autres - une terre qui reçoit l’héritage de six civilisations différentes, avec tout ce que cela suppose de frictions, de drames venus des traumatismes de l’esclavage, de l’engagisme ou de l’assimilation. Avec la transformation de 1946, on en est arrivé à une situation où, au niveau matériel, les retards structurels ont été comblés. Sur un plan psychologique, intellectuel et mental, je crois qu’il y a encore des séquelles de ces traumatismes du passé. En 2007, nous sommes toujours en train de vivre certains stigmates hérités d’une époque qui date de 150 à 200 ans. Donc, ce projet de MCUR va répondre à des questionnements qui font se mouvoir la société réunionnaise et certains prennent progressivement conscience de ces séquelles, mais n’arrivent peut-être pas à conceptualiser, à argumenter. Pour nous, il est tout à fait naturel d’avoir 6 civilisations qui se sont confondues, d’avoir une culture réunionnaise qui se décline, dans ses arts d’une façon générale, avec une étonnante vitalité à travers le monde. Il faut maintenant passer au stade de la conceptualisation - description et construction - de ce vivre ensemble, de la vision réunionnaise du monde. On en est arrivé, il me semble, à un stade où il faut un “éloge de la réunionnité”.
Cela demande un effort particulier et comment y arriver s’il n’est pas préparé par l’école ? Vous parliez d’assimilation tout à l’heure en semblant la renvoyer à une époque révolue. Est-ce que ce n’est pas quelque chose qui est toujours là, comme une des données sociales de conflit ?
- En effet, je crois que cette assimilation est toujours présente et constitue une des séquelles dont je parlais. S’agissant de l’école, si l’on prend le cas de la langue réunionnaise : nous avons créé, au sein de la Commission de l’épanouissement humain, toute une filière pour promouvoir la langue et la culture réunionnaises. L’Office de la langue s’est créé récemment, sous la présidence d’Axel Gauvin. Nous faisons tout pour aider à la création d’outils pédagogiques, pour aider les enseignants LCR. Il n’en est pas moins vrai qu’il manque, au niveau de l’Education nationale, une politique qui facilite le travail de ces enseignants, et qui explique aux parents l’importance de la langue maternelle pour accéder à une langue comme le français ou l’anglais. C’est ce que dit le linguiste Claude Hagège, professeur au Collège de France, qui a écrit un livre fabuleux, “L’Homme de parole”. Je ne soupçonne pas l’Education nationale de ne pas être au courant des dernières théories scientifiques en linguistique, mais je crois qu’il y a encore cette vision néo-coloniale selon laquelle introduire la langue réunionnaise à l’école, ce serait ôter au français sa position de langue dominante. Cela fait prendre du retard à la population réunionnaise, qui compte encore plus de 100.000 illettrés. Et c’est une situation qui ne s’améliore pas, malgré les efforts consentis depuis plusieurs années... C’est un problème structurel, et les responsables de l’Education nationale devraient, au plus haut niveau, se poser la question des causes.
Le néo-colonialisme est une réalité, et il y a peut-être aussi un effet du cloisonnement que vous évoquiez, dans un autre domaine. Il y a, à l’Université, une prise en compte de l’interculturel, mais il manque des passerelles...
- Je pense aussi que la transversalité est nécessaire. Qu’il n’y ait pas à La Réunion de Département de Philosophie, de Psychologie, de Sociologie, c’est une chose ahurissante. Quand on pose la question, on nous répond qu’il n’y a pas de débouchés dans ces filières ! Mais y a-t-il beaucoup plus de débouchés vers l’Interculturel, l’Anthropologie, ou les Sciences de l’éducation ? Je ne pense pas. C’est un faux problème de dire qu’il n’y a pas de débouchés pour un Département de Sciences Humaines à La Réunion. L’interculturalité n’est pas une démarche qui va de soi. Instinctivement, chacun serait plutôt amené à protéger son “pré carré” en se méfiant de ce qui est différent. L’interculturel doit être élaboré intellectuellement, à partir de la situation vécue. Il faut aussi que des institutions - comme l’Education nationale - mettent en œuvre une politique qui vise à conceptualiser ce qui existe à La Réunion. Il faut anticiper les évolutions du monde actuel - je veux parler de la problématique identitaire. Dans de nombreux pays - en France notamment - elle est au cœur des débats, mais pas comme quelque chose de positif. Beaucoup de politiques en France parlent de “communautarisme” ; l’immigration fait partie des débats pour l’élection présidentielle, et on se rend compte qu’il y a une peur de l’autre ; il y a un rejet, parce que l’autre est différent.
Ici, la situation est inversée : au lieu de rejeter l’autre, chacun a accepté et assimilé ses différences, pour s’en enrichir. Il s’agit maintenant de poser le problème, de décomposer cet état de fait pour arriver à conceptualiser la société réunionnaise.
Est-ce que vous percevez comme moi cette interculturalité comme étant à la fois une production de la laïcité à La Réunion et la condition de son originalité ?
- Je crois que le visage de cette laïcité réunionnaise provient de son interculturalité. Lors du colloque au Sénat, en août 2006, j’ai fait une conférence sur l’originalité de la situation réunionnaise au regard de la laïcité. Nous offrons à la France le visage peut-être nouveau d’une laïcité bien vécue, prenant en compte la différence, au lieu de la réprimer, comme cela s’est fait au sujet du port du voile islamique à l’école. Ce problème ne s’est pas posé à La Réunion parce qu’ici, des jeunes filles portent le voile à l’école depuis des décennies et cela ne pose de problème à personne. En n’appliquant pas de façon mimétique les mesures prises pour la France, le Recteur a fait preuve d’intelligence. Remettre en question cette richesse et cette tolérance serait une erreur grave, car nous pourrions aboutir à un renfermement communautaire.
Je veux prendre un deuxième exemple : aujourd’hui, la composante indienne revendique un jour férié. Il faudrait à chaque composante son jour férié - les chinois, les musulmans et les hindous - dans une démarche globale. L’évêque de La Réunion a déjà donné son accord à un partage des jours fériés du christianisme avec les autres composantes. Je crois que c’est dans cet esprit qu’il faut faire évoluer l’interculturalité, en s’appuyant sur elle et en se méfiant de certains pièges et de certains retards de la pensée, qui affectent profondément la société française. Il nous faut faire très attention à ne pas tomber dans le même travers.
Ce que vous évoquez suppose peut-être, au-delà du fait social réunionnais, la possibilité d’adapter certaines lois ou certaines formes d’organisation du vivre ensemble. Qu’en pensez-vous ?
- Ce n’est pas simple. Le fonctionnement administratif est celui d’un appareil hérité du jacobinisme : centralisateur, hautement hiérarchisé, avec un manque de souplesse par rapport à nos territoires ultramarins et ultrapériphériques. La France a tout à gagner à faire preuve d’intelligence et de souplesse avec un département comme La Réunion, parce qu’il enrichit sa culture. Ce n’est pas en imposant la sienne ou en faisant de La Réunion une succursale de l’identité française que la France retrouvera sa sérénité. On parle aujourd’hui en France de “l’identité nationale”, d’avoir un drapeau français chez soi. Il n’est pas besoin d’un drapeau pour montrer qu’on est fier de son pays ! De même, pour la laïcité, il nous faut obtenir que la France s’inspire de l’exemple de La Réunion. Mais je serais aussi d’avis que certaines lois puissent être adaptées. Je serais tout à fait partisan d’une plus grande autonomie d’action et d’initiative des Collectivités.
Au sujet des jours fériés, vous avez tout de suite glissé vers un partage des fêtes religieuses. Quelle place faites-vous à ce qui n’est pas de nature religieuse - et qui a aussi ses symboles et ses fêtes ? A quoi tient, selon vous, que ce courant de pensée soit si peu représenté ici ?
- L’agnostisme existe. Je le respecte puisque j’ai été agnostique moi-même à un moment de ma vie. Pourquoi, ici, ce courant n’est-il pas aussi prépondérant qu’en France ? L’Histoire n’est pas du tout la même. La loi laïque votée en 1905 a été portée par un courant de pensée dans lequel la franc-maçonnerie avait une grande part. A La Réunion, les différentes composantes de la société réunionnaise s’inscrivent majoritairement dans une démarche de croyance religieuse.
Mais il y a eu aussi une présence franc-maçonne, dont le rôle politique a été important. On peut se demander comment il se fait que ce ne soit pas plus visible ?
- De mon point de vue, je pense qu’effectivement, c’est une présence forte, mais il n’entre pas dans les habitudes de la franc-maçonnerie d’être très médiatisée. J’en connais qui sont très imprégnés de l’idéal humaniste de tolérance, de respect de la laïcité. De plus en plus, la franc-maçonnerie est en train de s’ouvrir. Je pense que le temps du secret et de la confidentialité est dépassé. Il faut que chacun participe activement à ce débat sur l’interculturalité et la laïcité, les composantes religieuses et les autres.
Au terme de cet entretien, y a-t-il quelque chose que vous voudriez ajouter ?
- Je voudrais évoquer l’émergence de l’Inde et de la Chine. C’est pour moi un événement capital. Il y a quatre siècles, l’Inde et la Chine dominaient la scène mondiale au plan économique, culturel et civilisationnel. Par un juste retour des choses, ces deux hyper puissances retrouvent de l’influence, voire leur prépondérance, sur le marché mondial. La Réunion ne peut rester étrangère à cette évolution. Le Conseil régional met tout en œuvre pour que La Réunion accompagne le mouvement de ces deux puissances et pour que nous en soyons des partenaires privilégiés, d’un point de vue économique et culturel.
Propos recueillis par P. David, en collaboration avec KOI
IEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Mézami pou sak la viv lontan dann nout péi La Rényon-dizon pou sak la konète la loi disnèf mars 1946 kan l’arivé, zot téi panss sirman la fain (…)
Plusieurs millions de personnes supplémentaires en insécurité alimentaire
Vote unanime d’une loi à l’Assemblée nationale à Paris
IEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient » Économie réunionnaise : le calme avant la tempête Kansa (…)
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Au lieu de reproduire la France, les Réunionnais devraient s’inspirer de Madagascar
Retour sur le séminaire organisé par la Section PCR de Saint-Denis
Conséquence de la crise et de la pénurie de logements sociaux
Condoléances du Parti Communiste Réunionnais
Face aux difficultés de trésorerie à cause des retards de paiement
À la veille de la manifestation organisée par des élus devant la préfecture