Culture et identité

Pour la mémoire d’avenir d’Aimé Césaire

Tribune libre

Témoignages.re / 20 mai 2008

J’ai dit mon émotion en apprenant sa mort ; j’ai dit aussi ma surprise devant le flot de louanges venues de tous côtés, et sur lui soudainement déversées. L’article que je découvre dans “Le Canard enchaîné” du mercredi 23 avril vient confirmer le fait que je n’étais pas seul à dissiper ce trop plein d’équivoque et d’hypocrisie - afin de mettre en pleine lumière la vérité subversive de cet homme d’humanité :

« Il aurait sûrement bien ri, Aimé Césaire, lui qui cultivait en privé une ironie aussi courtoise que cruelle, en voyant tous ces politiques, tous ces journalistes, se précipiter à Fort-de-France pour célébrer son embaumement.
Oubliée, la polémique sur les bienfaits de la colonisation où s’illustrèrent Nicolas Sarkozy et les députés UMP. Oubliées, ces années où le maire de Fort-de-France se heurtait à l’hostilité de préfets envoyés aux Antilles par le Général et “son” Jacques Foccart pour tenter de l’abattre. Oublié, ce président Valéry Giscard d’Estaing qui se refusa à venir le saluer dans sa mairie. Oubliés, ces hémicycles désertés où le député de la Martinique, communiste puis apparenté au groupe socialiste après sa rupture avec le parti de Maurice Thorez en 1956, défendait l’égalité sociale Hexagone-départements d’Outre-mer face à l’intransigeance des gouvernements gaulliste, pompidolien, giscardien et chiraquien. Oubliée, cette radiotélévision d’Etat où pendant près de vingt ans, prononcer son nom était pratiquement interdit. Oublié, le créateur de la revue “Tropiques” qui, en 1942, dénonçait cette Eglise catholique plus empressée à bénir le “Travail, Famille, Patrie” du Maréchal que “l’ami des Noirs”, l’abbé Grégoire.
Faut-il rappeler qu’il y a onze ans à peine, son “Discours sur le colonialisme”, déjà censuré lors de sa publication sous la IVe République, fut retiré du programme national des classes terminales ? Une décision prise par un ministre de l’Education nommé François Bayrou. Le même Bayrou qui, sans doute en guise de rédemption, est allé se recueillir, dimanche dernier, devant le cercueil d’Aimé Césaire, au stade Pierre-Aliker.
Car il a fallu attendre l’élection de son ami François Mitterrand pour que l’autonomie, réclamée depuis les années 60 par le PPM (Parti populaire martiniquais), soit enfin partiellement accordée aux Départements d’Outre-mer malgré les manœuvres du Conseil constitutionnel, présidé par le chiraquien Roger Frey. Comme il a fallu attendre 1986 pour que les citoyens des Départements d’Outre-mer bénéficient des mêmes avantages sociaux que les Métropolitains.
Quant à l’œuvre poétique et théâtrale d’Aimé Césaire, aujourd’hui tant célébrée, elle a été longtemps négligée. La Comédie Française n’a inscrit à son répertoire sa “Tragédie du roi Christophe” qu’en 1991. Pour le 78ème anniversaire de Césaire ! Son “Cahier d’un retour au pays natal”, poème-manifeste de la négritude, édité en 1939, n’a été publié en poche que près de trente ans plus tard ! Et les premiers centres d’études césairiennes ont été créés en Afrique, au Canada, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Mais pas dans les universités françaises.
Rebelle à toute vanité, Aimé Césaire n’en avait cure. Lors d’un de ses derniers entretiens télévisés, alors qu’il était interrogé sur les critiques qu’il avait suscitées tant à droite qu’à l’extrême gauche, il avait répondu avec son sourire malicieux : “Le nègre les emmerde”.
Une belle épitaphe ! »
Nicolas Brimo.

Georges Benne