A quand la fondation du Centre national

Pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions

18 janvier 2008

La commémoration nationale du 10 mai consacrée à la mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions doit se matérialiser dans la construction d’un centre d’étude. Le gouvernement a confié à Edouard Glissant, écrivain antillais, la mission de « poser les jalons de cette réflexion, préciser les contours du futur Centre national consacré à la traite, à l’esclavage et à ses abolitions ».

Le Centre national d’étude et d’enseignement de l’esclavage sera un établissement imposant, autonome, ce sera à la fois « un centre national d’étude, une aire d’activités et d’actualités, un centre des archives portant sur le sujet et un mémorial ».

Travailler dans la transversalité

Dans le concept, il ne s’agit pas de figer des vérités, mais de « tracer des rapports, des perspectives, des avancées », le but est de recomposer « une part de la totalité de ce phénomène, l’esclavage dans le Nouveau Monde, et de le mettre en partage et en parallèle avec toutes les formes connues d’esclavage, et d’étudier aussi ses conséquences sur les réalités et les cultures de la néo-América, des Amériques en général, et de toute une partie du continent africain ».

Nouveau Centre national d’étude

Le rapport précise qu’un des organismes les plus essentiels du Centre national d’étude (renforcé d’un corps important de création de postes de chercheurs, de bourses d’études, de thèmes d’enseignement) sera une branche spécialement consacrée à l’esclavage dans l’Océan Indien et à ses rapports avec les autres esclavages.

Un centre d’archives

Le seul corps de documents que le centre d’étude des archives entreprendra de rassembler en archives fonctionnelles comportera ceux qui se rapportent aux centres, institutions, muséums, établissements pédagogiques et de commémoration, partiellement ou entièrement dédiés à la mémoire des esclavages et de leurs abolitions, afin de mieux communiquer et de collaborer avec eux.

Un centre d’activités

Les activités du centre sont tournées d’abord vers les jeunes, et la pédagogie sous des formes alternatives.
Le rapport précise que deux salles d’expositions temporaires et un Théâtre ainsi que des installations d’informatique et de cinéma seront le cadre de ces activités. Au moins deux salles permanentes seront ouvertes pour « une galerie de portraits des héros et des héroïnes des luttes anti-esclavagistes sur tous les continents et archipels ». Tout comme la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, le centre veut collecter les mémoires vives, chacun pouvant participer à nourrir les archives.

Un mémorial serein

Le centre comprendra un mémorial dont l’entrée sera dédiée à toutes les œuvres d’art et aux centres répartis dans le monde et consacrés aux esclavages : « des reproductions photographiques à grande échelle ou des maquettes réduites, mais à l’identique, donneront une idée de tous ces monuments, d’Afrique, d’Europe et des Amériques. Le corps central du mémorial lui-même sera constitué d’une pièce principale de sculpture entourée d’œuvres de dimensions plus modestes, pour lesquelles il sera fait appel à toutes les forces de l’art contemporain, d’Afrique, d’Europe et des Amériques.
L’ensemble du monument, dont la première partie pourrait être conçue à l’air libre et la seconde à l’intérieur, comme un passage de la liberté à l’enfermement puis à la libération, devrait constituer le cœur du Centre, même si la configuration du site oblige à le réaliser à côté ou à l’arrière du corps principal, qui abritera les activités d’ensemble ».

Pas un lamentarium

Le Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions s’étendra sur un espace de 5.000 mètres carrés, et son personnel complet sera de 23 personnes. Le Centre national est conçu « non pas comme un lamentarium, mais comme un lieu vivant de relation, de mise en ferveur, d’échange de connaissances et de solidarités, ce qui manque le plus au monde, au moins dans les rapports des sensibilités des peuples ».
Edouard Glissant a fait à l’Institut du Tout-monde la proposition d’entreprendre une série de colloques pour envisager et préparer, avec l’appui des ONG et des gouvernements, l’installation d’un tribunal international qui aurait à juger des crimes d’esclavage moderne.

Pour l’heure, une commission a été composée, avec Mme Myriam Cottias, M. Michel Giraud, Mme Françoise Vergès, dont la mission est de préparer les programmes, les modes de fonctionnement et les budgets prévisionnels du Centre national d’étude. Les coûts du centre d’archives, des aires d’activités et du mémorial ainsi que les coûts de fonctionnement de l’ensemble du Centre, y compris les traitements du personnel, seront calculés en fonction du site qui sera choisi.

Compte-rendu : Francky Lauret

Il est possible de commander le rapport d’Edouard Glissant sur le site de la documentation française. (http://www.ladocumentationfrancaise.fr/
catalogue/9782070785544/index.shtml)


Le concept

Il existe des dizaines d’institutions consacrées à la mémoire de l’esclavage ou à l’étude de ses implications dans le monde. Le centre n’a pas prétention de les chapeauter, mais de travailler de manière solidaire. Son ambition est de « mettre en relief et en relation des éléments jusqu’ici indistincts et isolés ». Edouard Glissant souligne que les histoires des esclavages « sont restées imperméables les unes aux autres » et « il faut établir pourquoi, et nos optiques d’étude seront précisément d’ouvrir toutes ces dimensions ». Il s’agit de « se demander pourquoi et comment un tel phénomène de société, qui a déterminé tellement de retombées dans l’histoire des sensibilités et des cultures modernes, aura pu être aussi unanimement et totalement passé sous silence et minoré ».


Les axes de recherche

Le centre se penchera sur des questions peut-être difficiles à l’analyse, mais fécondes en retombées. Edouard Glissant a eu l’occasion d’en citer quelques-unes devant la commission qui a été chargée de préparer le premier programme d’activités du centre.
- Peut-on recomposer les traces des cultures matérielles des diverses communautés de marrons ? Nous savons (de nombreuses études en ont été faites) qu’elle tâchaient de reconstituer un univers instrumental et sacré africain, mais dans quelles mesures selon les régions intéressées, et avec quel degré de réussite appréciable ?
- Peut-on comparer le statut des esclaves dans les colonies anglaises, espagnoles, françaises ? Dans la Caraïbe et dans l’océan Indien ? Et du même coup, estimer, même largement, les impacts respectifs des processus d’influence et d’intégration sur ces différents groupes d’esclaves ?
- Peut-on reconstituer les traces de l’événement de la traite dans les différents pays africains qu’elle a frappés, ou retrouver, sur les côtes ou en bordure du désert, des rituels de mémoration du départ forcé des esclaves, soit donc par la mer, soit par les sables ? Cérémonies, textes prononcés, gestes rituels, gestes d’indications d’orientation, etc...? Et peut-on les rassembler dans une même intention ?
- Dans les divers pays de la néo-América, la mémoire inconsciente du temps de l’esclavage a-t-elle passé dans les langages, dans quelles proportions et selon quels procédés secrets ou généralisés de transfert ? La mémoire consciente a-t-elle produit des dépassements, par exemple sous forme de consécrations par l’art, et depuis quand ?

Pour illustrer la direction de ces études, Edouard Glissant fait référence à deux thèses de Doctorat en préparation consacrées au rôle des femmes dans le marronnage à l’île de La Réunion, dont l’une a obtenu une distinction et une bourse de soutien de l’Université Paris-VIII à Saint-Denis en France et dont l’autre est menée par une étudiante réunionnaise de la City University of New York.


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