Un article de Jean Roy sur les atouts réunionnais dans le domaine du cinéma

’Pour le 7ème Art, La Réunion mérite son nom’

30 décembre 2005

’Un nouveau Festival veut favoriser les échanges entre la métropole et le plus éloigné des Départements d’Outre-mer. État du cinéma vu de là-bas’. C’est ainsi que Jean Roy, envoyé spécial de “l’Humanité” dans notre île et l’un des meilleurs journalistes français spécialisés dans la critique cinématographique, présente l’article qu’il a consacré au cinéma réunionnais à l’occasion du 1er et récent “Festival du film de La Réunion”. Jean Roy en a profité pour montrer le potentiel de La Réunion dans le 7ème art. Les intertitres sont de “Témoignages”.

L’Île de La Réunion, à la fois département et région (le Conseil régional est présidé par Paul Vergès, fondateur du Parti communiste réunionnais), n’est guère pour beaucoup une terre de cinéma. Peu de films en ont fait leur décor, le plus célèbre, “La Sirène du Mississippi” de François Truffaut, n’étant pas censé s’y dérouler.
Par ailleurs, même la mémoire locale semble avoir oublié “Sucre amer”, le beau documentaire de Yann Le Masson sur la fondation du PCR, “Carnet de voyage” de Michel Humeau, qui en est en quelque sorte la suite, ou “Maloya pour la liberté” de Jacqueline Meppiel, épatant reportage militant tourné lors de la visite de Georges Marchais en avril 1979.

Une nouvelle vague

Même “Le Moutardier”, 1er long-métrage de fiction entièrement réunionnais réalisé par Aliocha, n’est qu’un souvenir pour qui le vit à l’époque sur place (nous en étions) et ne déclenche pas une seule référence sur les moteurs de recherche d’Internet. Le Festival qui le montra s’est éteint depuis longtemps.
Pourtant, une nouvelle vague tente de prendre les rênes du cinéma. Pour en savoir davantage, nous avons rencontré Fred Eyriey, qui en est un des acteurs les plus actifs, réalisateur, producteur et par ailleurs membre du jury de ce 1er Festival du film de La Réunion.

Bref historique

o Quels films ont été tournés à La Réunion ?

- Fred Eyriey :
Il y a eu surtout “La Sirène du Mississippi”, en 1969, puis “Le Moutardier” en 1978, dont les 3 comédiens principaux étaient des Réunionnais. Mais le film n’a pas été fédérateur. Il n’y a pas eu de dynamique créée à cause de cela.
Ensuite il faut citer “Le Cavalier des nuages”, de Gilles Béhat, en 1995, un gros téléfilm avec Richard Berry. Beaucoup de gens ont travaillé sur ce film.
Du côté des courts-métrages, un début marquant a été “Le Jeu des couleurs”, de Jim Damour, en 1989, dont beaucoup de techniciens sont encore en activité.

Des documentaires pour ouvrir des portes

o Comment devient-on cinéaste ici ?

- Fred Eyriey :
On commence par la petite porte : le stage, l’assistanat... Moi, cela a été un clip d’Élie Chouraqui pour une musique de Bruel. J’ai été un peu perçu comme le référent du cinéma à La Réunion. Cela m’a permis de me former, d’apprendre.
J’ai tourné avec Jim Damour sur des documentaires. Nous en avons fait 3 ensemble, où j’étais directeur de production.
Nous sommes dans une île. Faire des documentaires permet de voyager, d’ouvrir des portes. C’est ainsi que j’ai pu réaliser 6 courts-métrages, depuis 1997.

Des projets

o Quelles sont les possibilités de passer au long-métrage ?

Fred Eyriey : Il y a actuellement plusieurs projets de longs-métrages qui devraient aboutir. Je crois qu’on est au bon moment et au bon endroit.
La commission régionale du film est très active. On peut trouver une partie des budgets ici. On peut donner notre petite image du monde.
Le cinéma réunionnais de demain, c’est une dizaine de personnes qui ont fait des courts ou ont envie de développer le cinéma.

On est en France sans l’être

o Quelle est votre "petite image du monde"...?

- Fred Eyriey : J’aurai une réponse à la fin de ma vie si j’arrive à avoir une carrière. La Réunion, c’est à la fois un département français et tout le charme d’une île créole.
On est en France sans l’être. Il y a une différence invisible, des différences sociales, des différences culturelles. Ici, c’est je ne dirais pas un métissage parfait car il n’y a pas de métissage parfait, mais on tend à quelque chose de bien.
Les communautés n’essaient pas de prendre le dessus l’une sur l’autre. Il y a des mélanges, entre cette montagne qui monte à 3.000 mètres et le bord de mer, un contraste très fort, encore plus en termes de cinéma.

Il y a encore ici un côté pionnier

Mais nous sommes à 10.000 kilomètres de la métropole. Est-ce qu’on est au niveau ? Que vont penser les Métropolitains ? On est peu nombreux. Pourtant, je suis persuadé que, dans les 5 ans, il va sortir plusieurs longs-métrages réunionnais.
L’identité réunionnaise est en train de se former et c’est l’acceptation d’une différence dans le fait d’être Français, Européens et Créoles. Créole n’est pas quelque chose en moins mais en plus. Contrairement à la métropole, il y a encore ici un côté pionnier. On avance...

Entretien réalisé par Jean Roy


Fabienne Redt et le “Festival du film de La Réunion”

Un échange entre l’hexagone et notre île

Pour Jean Roy, hors son "coup de cœur" pour le film “Müetter” de Dominique Lienhard, le 1er “Festival du film de La Réunion” "avait de quoi satisfaire les cinéphiles". Voici ses "échos côtiers" de cet événement culturel.

Pour la fondatrice du 1er “Festival du film de La Réunion”, Fabienne Redt, il s’agit d’un échange entre la métropole et l’île.
Aux Réunionnais ont été offerts une compétition de 1ers et 2èmes longs-métrages métropolitains, la présence d’une vingtaine de professionnels venus accompagner les œuvres, et 3 ateliers pour "faire entrer le public dans les coulisses du cinéma" : “Du scénario à l’écran”, “La direction d’acteurs”, “La vie des plateaux”.
Aux invités a été donnée la possibilité de suivre une compétition de courts-métrages réunionnais et de rencontrer leurs créateurs. Cela dans un paysage bouleversé par l’ouverture récente de 2 énormes multiplexes à l’américaine, qui vient changer du tout au tout l’offre, et en l’absence d’une billetterie du Centre national de la cinématographie, La Réunion n’étant pas légalement et fiscalement un département de droit commun.

Le choc de “Müetter”

Côté hexagonal, le jury, composé paritairement d’invités et d’autochtones, a distingué “Frankie”, 1er long-métrage de Fabienne Berthaud, qui poursuit avec un bonheur égal son tour du monde des Festivals en attendant une sortie nationale prévue pour mars. Nous avions salué dans “l’Humanité” du 21 septembre, depuis Toronto, la profonde originalité de cette œuvre, qui décrit l’ascension et la déchéance d’une top-modèle broyée par le système qui la nourrit et la dévore.
Par ailleurs, le choc a été la 1ère mondiale publique de “Müetter”, 1er long-métrage de Dominique Lienhard, ingénieur à l’Office européen des brevets à Munich. Il suffit de quelques plans pour être sur le cul : voici un inconnu qui, une fois son personnage (joué par Stanislas Merhar) arrivé au chevet de sa grand-mère alsacienne mourante, se permet de retrouver quasi à l’identique la composition et les éclairages des intérieurs d’“Ordet”.
Après un demi-siècle de transcendantaux français marqués par Bresson, en voici soudain un inspiré par Dreyer, avec une adjonction d’“Ozu”. Ce serait assez pour faire date mais, de surcroît, le film est admirable. Le jury n’a pas daigné le mentionner, mais ce jury avait-il jamais vu les films de Dreyer ? Rendez-vous le 14 janvier, jour de la sortie.

“Love”, l’exception

Côté réunionnais, les films avaient - sauf un - un air de famille, un goût pour la violence et la démesure - souvent mal maîtrisées - comme on en trouve volontiers dans le cinéma australien. Que ce soit “Karo Kan”, de Raymond Barthes, qui commence avec le vent qui s’engouffre dans les cannes à sucre comme “chez King Vidor”, “Sjöström ou Dovjenk” pour se poursuivre dans le goût de “La Nuit de l’iguane”, de John Huston ;

- “Kréol Paradoxe”, de Franck Alferivic (prix du public) qui, retraçant l’esclavagisme dans l’île en 1790, lorgne d’un œil sur “Wolf Creek” et de l’autre sur “Blair Witch Project” ;

- “Si tous les soldats du monde”, de Fred Eyrieh, qui tente le grand écart entre “Sergio Leone” et “Mad Max” pour dépeindre un enfant dans la guerre ;

- “De l’autre côté du lac”, de Camille Tillier, confiné dans une esthétique du gros plan ;

- ou “Rien ne sert de mourir - Opus 1”, de Jim Damour, qui, partant d’une scène réaliste de drague à la plage, rejoint vite les chemins du fantastique.
Unique exception : “Love”, de Didier Nathan, court-métrage à chute, "2 personnages dans un même lieu, sans parole et sans argent", comme l’a présenté le réalisateur. Un Noir, une Blanche et pas du tout ce qu’on attendrait.

J. R.


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Témoignages - 82e année


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