Réflexions sur un texte du Père Stéphane

Pour un dialogue rigoureux et constructif

5 février 2008

Pour soutenir sa “Thèse de la réconciliation des points de vue” entre les acteurs en conflits à La Réunion dans les années 60-80, Stéphane Nicaise fait appel, d’une part, au contexte de la guerre froide et, d’autre part, à la distinction entre la question sociale et la question politique, tout en soulignant la distance qui nous sépare aujourd’hui de ces divers positionnements antagonistes.

Un nécessaire travail de mémoire

Si le Père Stéphane cherche à réconcilier les protagonistes de cette période, dans la reconnaissance de la vérité des faits et la connaissance de la vérité des personnes, je ne peux que saluer son initiative. Mais est-ce bien la voie qu’il souhaite ouvrir ? Écoutons-le :
« Plus de 30 ans ont passé depuis les conflits exacerbés des années 60. A cette distance des événements, les prises de position des uns et des autres me semblent moins discordantes qu’elles ont pu paraître à l’époque » (“Le Quotidien”, 27/01/08).
Certes, la distance ou le recul par rapport aux événements - des années 60 et 70 ou des années 30 et 40 - peut favoriser le dialogue ; les enjeux n’étant plus les mêmes. Mais cela ne change pas pour autant la nature des prises de position des uns et des autres de l’époque : pour ou contre la fraude électorale, la répression et l’arbitraire. L’ordonnance de 1960 est et reste historiquement une loi liberticide, et mon expulsion de La Réunion ou de Lyon, un acte arbitraire du pouvoir civil. La distance ne change pas la responsabilité des uns et des autres par rapport à ces événements, ni la responsabilité de l’Eglise par rapport à l’esclavage, par exemple.
Est-ce que les prises de position des protagonistes des Evangiles - Jésus, les Pharisiens, les Sadducéens... - nous paraissent aujourd’hui « moins discordantes » qu’à l’époque ? Peut-on écrire l’histoire du Nazaréen sans parler de ses attaques contre les Pharisiens, les marchands du Temple et les riches ? Bref, le rappel des faits qui se sont réellement passés relève d’un nécessaire travail de mémoire. Lorsqu’on regarde les événements passés avec un œil historique, on se demande : « Pourquoi, pour quelle raison, pour quelles causes, par quels mécanismes de pouvoir ? ». Dès lors, on devient plus attentif aux différences entre les diverses prises de position, entre les différents parcours.

Le contexte n’explique pas tout

D’autre part, pour accréditer sa “Thèse du rapprochement des points de vue”, le Père Stéphane fait appel au contexte de la Guerre froide pour « renvoyer dos-à-dos les deux camps dans le domaine politique ». Et de préciser : « Le contexte réunionnais est marqué par la fièvre de la décolonisation, véritable course aux influences au plan mondial. L’auto-détermination est un leurre que les deux camps utilisent pour assurer leur hégémonie sur des régions entières... ».
Le contexte global de la Guerre froide est censé tout expliquer, tout justifier, en réduisant à néant les histoires singulières des peuples. Ainsi - pour revenir à son contexte -, les protagonistes de cette période de l’histoire réunionnaise - Debré, Vergès et autres - deviennent des figurants, des marionnettes, car les vrais acteurs sont invisibles. L’histoire réunionnaise de ces années-là est privée de réalité au profit d’un ailleurs. Les causes profondes du puissant mouvement de la décolonisation sont passées à la trappe et la décolonisation elle-même vidée de son contenu !
Certes, il convient toujours de mettre et remettre les événements dans leur contexte pour mieux les analyser et les comprendre, mais contextualiser ne veut pas dire renvoyer dos-à-dos les camps adverses ou rendre compatibles des positions en soi incompatibles. La réconciliation ne doit pas être faite sur l’oubli de la vérité des faits.

Une pensée qui isole

Après avoir fait appel à “une pensée du contexte”, le Père Stéphane passe paradoxalement à “une pensée en pièces détachées”, pour parler comme Egard Morin. Il écrit : « Cette thèse - de la réconciliation des points de vue - implique de distinguer clairement la question sociale de la question politique ». A l’heure où nous sommes invités à prendre la personne dans sa globalité et de “la pensée complexe” qui s’efforce de voir ce qui relie un tout à ses parties, une pensée compartimentée qui isole n’est plus de mise. A moins que le Père Stéphane distingue le social, l’économique, le politique, le culturel, le religieux pour mieux les relier, ce qui ne semble pas être le cas.
Quoi qu’il en soit, on peut faire du social tout en défendant un ordre injuste ; on peut prêcher « l’éminente dignité des pauvres » tout en refusant une transformation radicale de leur condition. « La charité, déclarait un éminent évêque en 1928, n’a pas mission de faire disparaître les inégalités sociales qui dépendent de la nature des choses » (Mgr Julien). C’est dire qu’une certaine conception de la charité ou de travail social peut aller contre les obligations imposées par la justice.
Tout en reconnaissant les œuvres sociales de l’Eglise et le travail remarquable de conscientisation des Pères de la Maison des Oeuvres, nous avons situé notre action au cœur du combat pour la justice, en soulignant les dimensions politiques de la charité et les exigences de l’Évangile. Bref, une démarche qui lie toutes les dimensions de la vie de l’Homme vivant en société : sociale, économique, politique, culturelle et religieuse.

Une politique de la juste mémoire

Le présent, il me semble, ne peut qu’être empoisonné par mille résurgences néfastes si aucun véritable travail de mémoire sur le passé n’est effectué. Les diverses prises de position lors du Kabar Fonnkèr du 19 janvier à la Ligne Paradis l’attestent. L’Eglise catholique à La Réunion a-t-elle fait ce travail de mémoire ? Ne se donne-t-elle pas bonne conscience en mettant en avant quelques personnalités (Monnet, Scubilion...), au demeurant des acteurs importants de leur temps ?
Certes, trop de mémoire - la fixation sur le rétroviseur - comporte des risques pour notre vivre ensemble, mais le trop d’oubli comporte également les mêmes risques. Le travail de mémoire commencé doit donc se poursuivre avec prudence par une politique de la juste mémoire (Paul Ricœur). « Si nous disons la vérité sur le passé, peut-être alors pourrons-nous dire la vérité sur le présent », déclarait Ken Loach lors de la remise de son Prix à Cannes pour son film sur la guerre en Irlande, “Le vent se lève”. Alors, ensemble, établissons la vérité des faits du passé en nous ouvrant à d’autres vérités que la nôtre par un dialogue authentique et rigoureux.

Reynolds Michel


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