La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Une lettre de Françoise Vergès au directeur du “JIR”
24 décembre 2005

Le “JIR” du lundi 19 décembre dernier a publié un article dans lequel il faisait réagir des associations culturelles réunionnaises au sujet d’une soi-disant menace pesant sur la date de célébration de l’abolition de l’esclavage dans chacune des Régions d’Outre-mer, en particulier le 20 décembre à La Réunion. Or cette information est inexacte. C’est pourquoi Françoise Vergès, vice-présidente du Comité pour la Mémoire de l’esclavage (CPME), a envoyé le soir même un courrier au directeur du “JIR”, afin de rectifier l’information. Cette lettre n’étant toujours pas parue dans le “JIR”, Françoise Vergès nous a proposé de la publier dans “Témoignages”. On lira ce texte ci-après.
"Monsieur le directeur,
J’ai envoyé dans la soirée du 19 décembre par e-mail à votre Rédaction une rectification dont vous trouverez le texte ci-dessous. Elle n’apparaît pas dans votre journal du 20 ou du 21 décembre. Je fais appel à votre sens de l’information pour qu’elle puisse paraître en bonne place dans votre journal afin de mettre terme à une agitation qui n’a pas lieu d’être.
En vous remerciant d’avance, recevez, Monsieur, mes salutations distinguées.
Dans votre journal du lundi 19 décembre, vous annoncez que "l’État prévoit d’instaurer une date commune dans tous les DOM pour fêter l’abolition de l’esclavage" et qu’en réponse, "les fervents défenseurs de l’identité réunionnaise rejettent en bloc cette nouvelle disposition". Sur votre site, les visiteurs sont invités à se prononcer "pour" ou "contre" ce changement de date. Comme toute cette agitation s’appuie sur une fausse information, il est important de rétablir la vérité, vérité qu’il était possible de trouver dans le rapport du Comité pour la Mémoire de l’esclavage (CPME) publié aux éditions La Découverte (octobre 2005) et que l’on peut trouver en ligne sur www.comite-memoire-esclavage.fr. Cela évitera une mobilisation qui n’a aucune raison d’être, permettant ainsi aux énergies militantes de s’investir sur des sujets plus justifiés. On se demande d’ailleurs bien pourquoi votre journaliste a trouvé intéressant de répandre cette désinformation.
La loi du 10 mai 2001 contenait dans un de ses articles la demande d’instituer un jour de commémoration nationale en France métropolitaine et la loi précisait que cette date ne se substituait pas aux dates des DOM. On ne peut être plus clair. Le CPME avait pour mission de proposer cette date de commémoration nationale, il s’agissait d’intéresser une population métropolitaine largement indifférente à une histoire qui est aussi son histoire. Dans son rapport remis le 12 avril 2005 au Premier ministre, le CPME rappelait qu’il "existe des mémoires de l’esclavage : les mémoires des populations de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de Mayotte et de La Réunion, et les mémoires des populations des pays d’où sont venus les esclaves qui ont peuplé les colonies françaises, Madagascar, les Comores, les pays d’Afrique - mais existent aussi les mémoires des villes négrières, des marchands d’esclaves, des négriers, des maîtres, des royaumes guerriers dont la richesse provenait de la chasse aux êtres humains et de leur vente". Le CPME insistait sur le fait que "cette histoire ne concerne pas seulement les descendants d’esclaves, ni strictement les territoires qui ont connu l’esclavage. Pour le Comité, la date de commémoration annuelle pour la France métropolitaine de l’abolition de l’esclavage doit répondre à plusieurs objectifs : rappeler à la France qu’elle participa à la traite et à l’esclavage, inscrire symboliquement l’abolition de l’esclavage dans le calendrier officiel des célébrations nationales et inviter l’ensemble des citoyens de la République française à se pencher chaque année solennellement sur cette page douloureuse de son histoire, en favorisant à cette occasion la plus large diffusion d’un récit partagé".
Cette date, poursuivait le CPME, "ne serait pas simplement rappel du passé, mais aussi célébration du présent. L’abolition de l’esclavage fut l’aboutissement de luttes longues et difficiles, et de sacrifices innombrables des esclaves. Il faudra faire entendre la voix de ces anonymes, de ces oubliés, de ces milliers d’esclaves, et les voix de celles et ceux qui aujourd’hui témoignent de la créativité des sociétés issues de l’esclavage". Le CPME ne souhaitait pas non plus que "la date de commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage soit une nouvelle fois prétexte à une célébration unilatérale d’une France" bonne et généreuse en donnant à la République tout le bénéfice de cet acte. Nous souhaitions rappeler que "l’abolition de l’esclavage fut l’aboutissement de luttes et de résistances".
La date du vote (10 mai 2001) a été "préférée à celle de la promulgation de la loi (21 mai 2001) pour souligner l’importance du geste : ce sont les représentants du peuple qui, par leur vote, font les lois de la République". Et le CPME proposait que ce jour soit dénommé "Journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions". Les "fervents défenseurs de l’identité réunionnaise" n’ont donc pas à s’inquiéter. La Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion continueront à fêter leur date respective, mais la date de commémoration nationale permettra de faire entrer cette histoire dans la conscience nationale. Au moment où certains révisionnismes cherchent à minorer ce que la France a organisé outre-mer (esclavage, colonisation, colonialisme), une commémoration nationale contribuera à marginaliser ces désirs d’un retour au silence. Les Réunionnais ne peuvent que se réjouir d’y contribuer.
Françoise Vergès,
vice-présidente du CPME
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