Une pièce hors du commun : “L’improbable vérité du monde”

Quand le théâtre soulève le voile des mensonges humains

18 septembre 2006

Le Théâtre du Grand Marché a présenté mardi dernier et durant ce week-end la dernière création d’Ahmed Madani : “L’improbable vérité du monde”. Un spectacle impressionnant, riche en innovations scéniques et au contenu politique très fort. Espérons qu’après la tournée du Centre dramatique de l’océan Indien en Europe de septembre à novembre prochain, la troupe pourra donner d’autres représentations de ce chef d’œuvre artistique à La Réunion.

Un spectacle bouleversant. Du grand art. Au sens profond, rebelle et juste. Du début à la fin, “L’improbable vérité du monde” impressionne le spectateur.
Depuis la première scène, où une sorte d’énorme col d’utérus met au monde un groupe d’hommes et de femmes, jusqu’à la dernière, où des visages d’enfants se trouvent brusquement ensanglantés, "l’auteur en scène" Ahmed Madani et ses quinze artistes de différents pays nous jettent à la figure la tragique, l’absurde, la scandaleuse vérité du monde.
Entre les rêves des humains "à la dernière seconde de leur vie" et la réalité de leur existence, que de malheurs, de frustrations et d’interrogations. Ils se posent des questions sur "le sens de ce qui vous bouffe chaque seconde de votre vie".
Celle-ci est encore plus pénible, insupportable, lorsque nous nous ignorons les uns les autres. Cette ignorance mutuelle évoquée tout au long de la pièce concerne surtout les relations hommes/femmes et les relations Nord/Sud.

Mille questions

Les vies et les rêves brisés par les injustices et le non-sens de ces relations posent mille questions : pourquoi on meurt ? pour quoi, en vue de quoi on vit ? pourquoi on transmet la vie à un enfant ? dans quel but on vit ensemble, à deux, en famille, en société, en humanité ?...
On parle de pays où l’on achète des enfants, où règne toute la misère du monde. Une scène terrible nous présente un enfant dévoré par une meute de chiens. "Je ne savais pas que c’était ça la vie", crie la petite fille. Quand un jeune Noir arrive dans une famille de Blancs riches, on lui dit : "c’est compliqué de t’accueillir...".

L’espérance demeure

"Ce monde est pourri", lance un acteur devant l’indifférence des puissants du Nord, où "penser devient plus fatigant que soulever un bloc de marbre de 10 tonnes". Un autre fustige la tromperie de l’aide humanitaire qui ne s’attaque pas aux causes de la misère des peuples et dont profitent les notables du Sud. "Nourrir la planète coûterait moins cher que de l’armer", clame une prostituée condamnée à subir les pires souffrances pour ne pas mourir.
Mais l’espérance demeure. Pour une actrice créole, "in zanfan la tèr", "il me reste l’espoir de vivre mieux". Cet espoir, ce sont les enfants du monde qui provoquent une révolution et bousculent l’ordre établi. Car "un cœur noble bat dans chaque être humain" et quand le monde des justes se soulève, il crie : "je te salue ma rue pleine de grâce".
Salut à vous, tous les artistes de La Réunion, de l’océan Indien et du monde, pour votre travail qui nous oblige à nous remettre en question. Bonne tournée en Europe. Et au revoir ! On aimerait bien.

L. B.


"Seulement des questions"

"(...) Au jeu de la vérité, les dés sont pipés et les cartes sont truquées.
Je vous invite à venir découvrir non pas une, mais des vérités ; non pas une, mais des histoires, des histoires de vie, des histoires d’amour, de mort, de chair, des histoires de rien du tout que l’on trouve à bon marché dans n’importe quelle échoppe de Tananarive, de Johannesburg ou de Saint-Denis de La Réunion. Il n’y aura aucune réponse mais seulement des questions.
L’acteur au cœur de cette expédition en chair inconnue.
L’acteur avec ses failles, ses imperfections, ses fragilités mais aussi la densité de son intériorité.
Chacun comme un sixième continent qui serait à découvrir.
Non pas seulement des acteurs et des actrices, mais avant tout des hommes et des femmes qui ont accepté de ne pas tout fonder sur leurs certitudes, qui ont accepté de partager des fragments de leur vie, de leurs vérités et mensonges, de leurs rêves et imaginaires".

Ahmed Madani


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