Bilan en forme de zéro pointé

Quel Centre dramatique régional pour demain ?

8 avril 2006

’Pas une question de personne’, ’pas une question de direction’, mais questionnement dans la concertation, avec l’ensemble du monde théâtral réunionnais, sur ce que doit être ou devenir le Centre dramatique régional (CDR). L’argument aurait été suffisant pour expliquer le non-renouvellement du mandat du directeur, mais c’était sans compter le grand déballage sur la direction, et sur la personne.

C’est par courtoisie vis-à-vis de l’État que les élus ont préféré faire leur conférence de presse après avoir rédigé en commun un courrier au ministère de la culture expliquant leur position. Ce courrier est-il aussi détaillé que la conférence elle-même ?
Depuis la décision tombée mardi, il y a fort à parier qu’aucun élu n’a rencontré le principal intéressé, et que c’est donc par voie de presse, aujourd’hui, qu’il aura les premiers éléments lui permettant de comprendre pourquoi on ne veut plus de lui.

Les élus unanimes

Pour cette conférence, les élus chargés de la culture, Alain Armand pour la Région, Patricia Salimina pour la Ville de Saint-Denis et Marco Boyer pour le Département faisaient corps avec les responsables de leur service culturel respectif. Échanges de regards, passage de petits mots, tout le monde parle d’une seule voix, dans l’unité.
Patricia Salimina commence par souligner l’importance du Centre dramatique régional dans le monde culturel réunionnais : "c’est la structure la plus aidée avec un budget d’un million cinq cent mille euros." Un chiffre, pour montrer l’importance accordée à la culture. L’appréciation du nouveau projet du directeur montrant qu’il ne respecte pas le cahier des charges, elle explique ensuite que la décision s’imposait au vu du bilan artistique et culturel et du bilan financier ainsi que de celui relevant des ressources humaines : "La DRAC a été régulièrement informée des divergences sur les orientations du CDR et sur nos réticences. Nous aurions pu prendre position dès l’année dernière, mais nous avons décidé de donner le temps suffisant pour apprécier les multiples éléments", dit-elle. Et la note est sans appel : zéro pointé pour le directeur du Théâtre du Grand Marché.

Les élus aiment le théâtre

La Ville précise qu’elle ne veut pas s’approprier l’outil, mais qu’elle est très liée à ce centre installé dans l’ancien Théâtre Fourcade et dont les murs lui appartiennent. Elle souhaite le développer, veut le voir évoluer et compte travailler avec la DRAC et les acteurs culturels pour redéfinir sa mission. Il a été précisé que la ville n’a aucunement l’intention de sacrifier le théâtre, qu’il n’y a pas de remise en cause du travail artistique propre au Centre dramatique régional. Patricia Salimina s’empresse d’affirmer que "le théâtre reste au cœur de la politique culturelle tant au niveau du développement, de la diffusion, de la professionnalisation des acteurs." C’est pourquoi elle soutient aussi Sham’s, Téat la kour ou Cyclone Production. Les travaux d’un nouvel espace dédié au théâtre d’insertion se terminent d’ailleurs tout près du Grand Marché et les engagements financiers pour le CDR sont importants : 358.000 euros pour l’activité et 80.000 euros pour la mise au norme et la réhabilitation.
Ce n’est qu’après cette digression qu’on en vient au fait : "En tant qu’élus, on ne peut pas rester insensible à des problèmes internes sur lesquels nous avons été régulièrement interpellé." Ces dysfonctionnements relèvent de relations difficiles entre les employés et le directeur et les élus estiment important d’en tenir compte.

"Sa proposition n’apporte aucune nouveauté"

La parole est passée à Alain Armand qui justifie encore une fois que le report de cette conférence pourrait paraître tardive si ce n’était par respect au ministre de la Culture. Un ministre qui a réagi brutalement alors que les élus n’avaient pas encore transmis leurs raisons officielles. L’élu s’interroge : "Pourquoi tant d’émoi ? De crispation ? Un directeur part, le CDR est toujours là. Au 31 décembre 2005, un premier bilan était déjà contrasté, pas trop mauvais, à revoir. Nous avions déjà des éléments pour une réponse négative." Il précise que "ce n’est pas une question de personne" et ouvre plutôt la problématique sur la question de savoir "comment une structure peut mieux répondre, non aux attentes des collectivités locales, mais aux attentes des professionnels du théâtre." Il continue : "Nous avions réuni acteurs, comédiens, compagnies, ce qui nous a permis de confirmer que l’important c’est d’aller plus loin, de faire mieux dans les relations de confiance entre outil, direction et compagnies, pour répondre au besoin du public et des compagnies, pour mieux s’inscrire à La Réunion, dans l’océan Indien, l’Europe et l’ensemble du monde. Voilà pourquoi nous avions fait un certain nombre de recommandations. Le ministre de la Culture a proposé en juin de transformer le CDR en Centre dramatique national en confirmant Ahmed Madani dans ces fonctions. Notre première recommandation était d’associer un artiste réunionnais à la direction du centre. La deuxième recommandation était de mieux se repositionner en termes de coopération régionale, de développement des publics, de formation, et de construire de meilleures relations avec les troupes. Il s’agissait aussi de s’ouvrir sur la Chine, sur l’Afrique. À quoi le projet du directeur ne répond que très partiellement. Le projet proposé enferme la structure et ne montre pas d’adhésion avec le monde théâtral réunionnais. Sa proposition n’apporte aucune nouveauté."

"Refuser le diktat de l’État"

Morceaux choisis du rapport de l’inspecteur des théâtres Bauchard à l’appui, Alain Armand cite que la structure aurait dû apporter une formation continue aux comédiens, dans la poursuite du Conservatoire national de Région, une formation équilibrée répondant aussi aux besoins des pays de la zone, précisant qu’il ne faut pas l’utiliser comme prétexte pour recruter des acteurs pour un projet. Il ajoute "L’académie théâtrale itinérante proposée ne répond pas aux attendes des comédiens réunionnais. En termes de coopération régionale, certes il y a une volonté d’être présent dans l’océan Indien, avec le projet avancé de "l’improbable vérité du monde". Mais, hormis ce projet, il n’y a pas d’autres perspectives. (NDLR - C’est oublier "l’œil du cyclone".) Qu’en est-il de l’Afrique ? de l’Inde ? de Madagascar ? (sic). La seule réponse réside en quelques missions d’études avec notification du directeur du coût supplémentaire à financer, alors que nous voulions optimiser les moyens. À part quelques vagues considérations, aucun projet ne corrige le manque de travail, de confiance avec les compagnies. Les relations n’étaient pas satisfaisantes entre le CNR, le CDR, les collectivités et les compagnies." Nouvelle citation du rapport de l’inspection du théâtre : ces actions "semblent obéir à la volonté de remplir un cahier des charges plutôt qu’à la conviction du CDR " et "la collaboration à distance froisse les compagnies." La demande de co-direction n’ayant pas été acceptée, les élus ont donc décidé de ne pas reconduire la convention du directeur et invite à se poser la question de la continuité de l’outil. "Le CDR, en l’état, correspond-t-il bien aux attentes du monde théâtral, reste-t-il l’outil du développement que tout le monde attend ? Sa renaissance passe par une véritable ouverture sur le monde. Ce n’est pas la remise en cause d’une direction, mais une réflexion sur l’outil, sur l’avenir, pour inscrire la politique culturelle dans la durée. Nous ne devons pas nous plier au diktat de l’État, qui souhaitait le maintient du directeur", termine Alain Armand.

Les élus veillent à une bonne gestion

Pour Marco Boyer, il n’y a pas de quoi être surpris : "rien n’a été décidé dans la précipitation. Nul ne peut douter du soutien de la collectivité au développement des salles culturelles de l’île. Le Département apporte 290 000 euros au CDR." Selon lui "deux termes simples résument le conflit : confiance et éthique. Le directeur signe un contrat pour suivre sa mission, ses obligations ont été analysées, il y a de fortes insuffisances qui ne respectent pas le cahier des charges : aucun rapprochement du CDR avec le Sud, le Théâtre du Tampon n’a reçu un mail il n’y a qu’un mois. Plus en profondeur, on réalise que le CDR a deux forts contentieux, aux prud’hommes, le premier se soldant par une amende de 70.000 euros, le second se déroule sur fond d’usage abusif de matériel, avec un mort sur le tapis. Nous devons prendre acte. On ne peut pas donner des chèques en blanc." Il y a encore "le problème de recrutement du personnel, de licenciement abusif, arbitraire, pour recruter des personnes venant de structure métropolitaine, membre de la famille du directeur à qui lorsqu’elle souffre du mal du pays, on paye des voyages avec les fonds publics. Confiance, éthique. Sans parler de l’absence de correction vis-à-vis des pouvoirs publics."
Un dernier exemple sera sorti du chapeau : "pour répondre à la demande d’un directeur doublé d’un artiste local, a été proposé la candidature d’Isana. Quand on cherche, on réalise que c’est bidon. Finalement, il n’y avait que des contacts, pas d’accord signé. Avec tous les regrets, et sans mettre en cause sa qualité d’homme, il y avait nécessité de prendre en compte tous ces aspects. La confiance n’est pas au rendez-vous, l’éthique n’est pas respectée."

Vers un centre de développement théâtral

Un Centre dramatique régional c’est un artiste, un territoire précis, un projet, mais "La Réunion doit-elle continuer à confier à une personne un outil de cette importance ?", demande Alain Armand, "ce n’est pas une structure qu’on assassine, mais une structure qu’on veut faire renaître. La Région apporte 274.000 euros au CDR en 2006, 500.000 euros pour le théâtre. Aujourd’hui ce qui importe, c’est rassurer le personnel, les spectateurs, que les passions s’apaisent, que la raison prenne toute sa place. Il y a une pétition, m’enfin, c’est de la part d’enfants. Papa Madani part, au secours sans lui on est perdu ? Non. Ce n’est pas ça. Il faut penser un centre de développement théâtral. L’association Madani-Isana ne relève d’aucune réalité. Il n’a jamais ficelé avec lui ce projet. Ça frise l’imposture."
Seul point positif, accordé en fin de conférence : une bonne programmation et une ouverture sur le créole.
Le passage de relais ne sera pas évident, mais il doit se préparer. En juin, un appel à candidature sera lancé, les premières auditions auront lieu dès septembre afin que le ou les futurs directeurs soient opérationnels pour 2007.

Eiffel


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Témoignages - 82e année


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