Culture et dépendances

Quelle place pour la jeunesse créatrice à La Réunion ?

6 février 2007

Un artiste doit-il se plier au cadre normé des expressions culturelles pour être vu, reconnu, soutenu dans son travail par les collectivités ? Doit-il créer en fonction de ce qui plait ou être, au contraire, totalement libre d’expérimenter de nouvelles formes d’expressions artistiques ?

Dominique Carrère, Vice-président du CCEE (Conseil de la Culture, de l’Education et de l’Environnement,), Président de sa Commission culture, chef de projet à l’Espace Jeumon de Saint-Denis, estime pour sa part que nos décideurs politiques doivent être plus attentifs à la jeunesse créatrice de notre île, à ce potentiel novateur qui reflète une culture réunionnaise en mouvement, ouverte sur le monde.

« La liberté est indissociable de la vraie création »

Soutenir la culture procède de choix politiques : des choix de société qui concourent à son équilibre. Mais la création n’est pas épargnée par cette « pression de conformité » qui caractérise notre société. L’artiste qui ne rentre pas dans le moule, auquel l’on ne peut apposer d’étiquette ou qui n’offre pas d’expression en phase avec les attentes des décideurs, est finalement l’inclassable qui n’a pas sa place dans le paysage culturel.
Partant de sa réflexion personnelle, de ce débat perpétuel qu’il dit entretenir avec lui-même sur la place et le devenir de la culture et de l’identité réunionnaises, Dominique Carrère estime que l’on ne peut se limiter à soutenir exclusivement la création en lien avec le patrimoine, l’histoire, l’origine de notre peuplement. « Certains y viennent naturellement et d’autres ont envie de faire et proposer autre chose. De mon point de vue, i fo pa di o kréatèr sat lu doi fé. Lu na pou di son fonnkèr... La liberté est indissociable de la vraie création ». 20 ans séparent cette nouvelle génération créatrice des militants qui, à la fin des années 70, début des années 80, ont lutté contre l’assimilation, défendu l’expression de la culture créole.
Loin de tirer un trait sur « ce combat nécessaire », « ce passage obligé » auquel il a participé, loin de remettre en cause la nécessité de transmettre le patrimoine, Dominique Carrère constate que les jeunes artistes d’aujourd’hui, même s’ils n’expriment pas les revendications d’hier, ont intégré ce combat, en sont naturellement imprégnés.
La question des langues ne fait plus débat, mais est devenue un outil de création. « Je parle de ces jeunes qui sont dans une dynamique de création et qui, très souvent, ont eu un parcours individuel avec un accès à la culture, Zot na pu ont d’èt kréol, zot lé natirélman réyioné. A cette partie importante de la population, il faut que les collectivités mettent les moyens pour lui permettre d’avancer ; des moyens pour que les 5.000 étudiants de l’Université soient l’élite de demain, et dans la création aussi ».

« I fo nou dékoloniz anou léspri »

Nombre de talents voués à la confidentialité et à son lot de frustrations ont des choses à exprimer et à faire partager. Qu’ils soient plasticiens, musiciens, comédiens, vidéastes... qu’ils conjuguent plusieurs supports d’expression à la fois, Dominique Carrère rencontre « un tas de jeunes créateurs qui possèdent une richesse incroyable ». « Plus que du bilinguisme, on est dans une espèce de biculturation du fait même du développement, de l’émancipation et de l’ouverture de nos jeunes universitaires sur le monde ».
Alors que la société réunionnaise est marquée par l’occidentalisation, l’européanisation, on ne peut pas dire aux créateurs de ne pas exprimer ces influences. Les militants de l’ancienne génération, aujourd’hui à des postes décisionnels, doivent ainsi être vigilants à ne pas rester dans le combat passé, à ne pas faire peser sur ces jeunes cette sclérosante « pression de conformité ». « Nous devons ouvrir nos yeux sur la jeune génération, ce qu’elle a à exprimer, défend Dominique. I fo nou dékoloniz anou léspri, i fo nou aksèpt inn libèrté dann la kréasion ».
Jacko Marron et Thomas La Roche Joubert, qui travaillent en commun à partir des nouvelles technologies du son et de l’image, n’en ont pas moins une conscience identitaire. « Evidemment, ça n’est pas encore grand public, mais leur création s’inscrit dans une démarche de recherche, d’expérimentation ». Christian Jalma, alias Pink Floyd, est l’exemple même de l’artiste qui n’est pas sclérosé par des schémas culturels. « Il ne parle rien qu’en créole et n’écrit qu’en français. Il a une liberté extraordinaire, avec cette envie d’être alternatif... Li giny donn son fonnkèr, dit dans un contexte îlien, avec son histoire ». Dominique Carrère pour qui la culture s’apprécie aussi dans le rapport humain, l’impalpable, les codes, précise pour sa part : « J’ai 2 cultures, et ça ne remet pas en cause mon identité créole ».

Développer la médiation culturelle

Et puis, qu’ils soient plastiques, littéraires, picturaux...« les Arts ne sont jamais que le reflet de l’état d’une société (...). Il faut intégrer que l’histoire de la création est basée sur un décalage, avec une expression différente des choses qui nous entourent, du monde dans lequel nous vivons ».
Ce n’est que tardivement que Picasso a été placé au rang des génies, des précurseurs, des avant-gardistes. Alors, peut-être que si nous portions d’ores et déjà un regard plus attentif sur les innovateurs artistiques, nous gagnerions du temps ! « L’objectif n’est pas d’en faire une vedette, mais faire en sorte que le jeune créateur puisse continuer sa recherche et sa création. La recherche artistique tient une part importante dans l’histoire de l’humanité. C’est la recherche politique du vivre ensemble avec le respect des individualités. Tout ça, c’est de la nourriture, du manzé pou le kèr. Une société qui ne veut pas prendre ça en compte est un danger pour son équilibre ».
Il y a bien sûr le choix politique mais aussi le public qu’il faut prendre en compte et préparer à découvrir de nouvelles créations. « Une politique culturelle ne se résume pas aux soutiens aux artistes, mais c’est aussi une question d’accès à la culture ». Mettez une classe de collège dans une expo de monochromes et c’est le vide assuré. « I fo koz in pe èk marmay avan pou permèt azot trap touzour in ti zafèr. Sans ça, on peut mettre le créateur face au public, mais cela ne marchera pas ».
Et pour démocratiser l’accès à la culture, ce n’est pas sur la télévision et son commerce de « temps de cerveau disponible » (dixit Patrick Lelay) qu’il faut compter, mais bien en faisant un travail de proximité, « essentiel pour donner 2, 3 clés ». « La culture ce n’est pas une histoire d’intelligence mais d’avoir eu accès à. Si on veut vraiment apporter un soutien aux créateurs, il y a un axe fort à développer : la médiation culturelle. Les médiateurs rencontrent le public, créent un contact. C’est un choix politique, de société, c’est être en résistance contre le système, accepter la culture en mouvement et être là pour accompagner ces mouvements ».

Stéphanie Longeras

Dominique Carrère retient une phrase de Jean-Marie Djibaou, grand défenseur de l’identité et de la culture kanakes, et qui a perdu la vie dans son combat : « Mon fils n’est pas le Kanak que je suis, et je ne suis pas le Kanak qu’était mon père ».


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