Un livre de Tariq Ali*

« Quelque chose de pourri au Royaume-Uni : libéralisme et terrorisme »

3 septembre 2007

Un lecteur français y verrait un pamphlet, mais l’écrit de Tariq Ali intitulé Quelque chose de pourri au Royaume-Uni. Libéralisme et terrorisme, se revendique de la tradition du « charivari » qui appartient dans la tradition anglaise à la culture de l’oralité, et à une forme de contestation populaire.
Le « charivari » britannique, autrement appelé rough music, est une forme d’expression en vogue depuis la fin du 17e siècle, définie par l’historien Edward P. Thompson - auteur notamment de La Formation de la classe ouvrière anglaise - comme « un tohu-bohu assez violent, avec ou sans rituel plus élaboré, exprimant en général de la moquerie ou de l’hostilité à l’encontre d’individus ayant violé certaines normes publiques. » Cette coutume est décrite dans son ouvrage Customs in Common. Studies in Traditional Popular Culture, paru à New-York en 1992.
Tariq Ali, né au Pakistan, formé à Oxford et aujourd’hui l’un des responsables de la New Left Review, situe délibérément sa critique dans les pas d’un homme qui ne fut pas seulement un grand spécialiste des mouvements radicaux anglais des XVIIe et XVIIIe siècles, mais qui fut aussi un intellectuel engagé de la Nouvelle gauche anglaise dans les années 60 et 70.
L’ouvrage commence par un hommage à De Gaulle, « président... rusé et intelligent », qui avait compris que la Grande-Bretagne était le « cheval de Troie » des Etats-Unis et que pour cette raison, selon lui, il ne fallait pas la faire entrer dans l’Europe.
Il explique aussi les raisons historiques de cet “attachement”, scellé à la fin de la Seconde guerre mondiale. « Au moment fatidique, Churchill a mendié un accord de crédit-bail en échange d’une dépendance permanente, tandis que comme disait Nelson Rockfeller, Washington pillait les meilleurs actifs du portefeuille britannique ».
La “fierté souverainiste” dont se parait le Royaume-Uni il y a encore quelques décennies est mise à nu, décrite comme un résidu d’oripeaux “tories” (les conservateurs anglais) bradé depuis longtemps par les travaillistes, réduits eux-mêmes à la défaite idéologique que leur a préparé Margaret Thatcher puis la fin de l’Union soviétique. Le résultat est un désastre social dominé par l’accaparement des richesses par une poignée de déjà riches... qui endorment tout le monde avec la « fameuse théorie économique des fabulistes néolibéraux selon laquelle la richesse finit par toucher les plus pauvres... »
L’essai de Tariq Ali est une critique, implacable de lucidité, des procédés par lesquels Tony Blair, au cours des dix ans passés au 10 Downing Street, a instauré un régime plus autoritaire que celui des conservateurs précédents, bradé tout héritage travailliste au nom d’un “New Labour” - copie conforme des “Nouveaux Démocrates” américains, inscrit dans la continuité du libéralisme de Mme Thatcher, auquel il n’a rien à envier en termes de politique coloniale et va-t-en guerre. C’est en fait l’histoire de la fabrication d’un dirigeant qui a fait croire qu’avec lui, tout sera nouveau et qui a utilisé le pouvoir pour mener une politique de « monarchie bananière » inféodée aux “stratèges” nord américains, entraînant son peuple dans une guerre stérile et coûteuse, et stérilisant au passage tout débat politique et social interne.
La mainmise sur les institutions a commencé par les médias - là encore, rien de très nouveaux - pour conduire, dans un contexte de mise en coupe réglée des libertés civiques (avec la suspension de l’Habeas corpus), à l’exécution publique d’un jeune électricien brésilien de 27 ans : Jean Charles de Menezes (1978-2005), abattu dans le métro londonien par une équipe de surveillance policière dressée au “shoot to kill” (tirer pour tuer) testé en Irlande du Nord.
Cet acte, qui scelle la honte publique du régime Tony Blair et accélère sa déchéance dans l’opinion, a été enseveli sous des tombereaux de mensonges officiels, au nom de la lutte “contre le terrorrisme”.
Cet essai de Tariq Ali est salutaire : très documenté sur les traditions politiques du Royaume-Uni, il met à nu la vraie nature du néolibéralisme. Comme le dit l’éditeur (www.raisonsdagir-editions.org), c’est un livre « sur la politique étrangère britannique et toutes ses conséquences d’ordinaires méconnues comme telles ». « [...] Il montre (...) que cette guerre, loin d’être l’excroissance monstrueuse d’une politique économique et sociale néolibérale, une discipline séparée dont il serait possible de traiter sans toucher au reste, ou le produit d’un hasard historique lié au seul blairisme, représente en fait la quintessence du néolibéralisme. (...) Blair a fait de la Grande-Bretagne une sorte de cas limite, une quasi-caricature de ce qui se passe dans toute l’Europe. Le New Labour n’est pas si différent du Parti socialiste français, et ses rencentes transformations (...) relèvent des mêmes mécanismes de soumission à l’ordre économico-politique mondial. (...) Il ne s’agit pas seulement d’une “imitation”..., mais (...) de mutations brutales des social-démocraties européennes. Celles dont on sait déjà avec quelle facilité elles peuvent conduire au fascisme. Et pour boucler la boucle, finissons sur cet hommage de Tony Blair à... Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Tout est dit.

P. David


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