L’abolition de l’esclavage commémorée par tous

Réactions réunionnaises

1er février 2006

Le choix par l’État de la date du 10 mai pour commémorer l’abolition de l’esclavage clôt une première phase du travail du Comité pour la mémoire de l’esclavage, présidé par l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé. Jean-François Samlong, écrivain, Yves Zoogones, formateur à l’éducation populaire et Éric Alendroit, acteur culturel associatif font part ici de leur réaction.

o Jean-François Samlong, écrivain :

"Il est très difficile de choisir une date de commémoration de l’abolition de l’esclavage qui satisfasse l’ensemble des peuples concernés par ce crime contre l’humanité. Tout d’abord, si on considère l’histoire de La Réunion et des Antilles, on se rend compte qu’il existe plusieurs dates importantes. Ensuite, ces dates n’ont pas la même signification historique et symbolique pour tous. Enfin, le plus important c’est que le plus grand nombre de citoyens dans les DOM, en France, en Europe, et dans le monde, prenne conscience qu’il est important pour tout homme, qu’il soit noir ou blanc, de fêter l’abolition de l’esclavage.
Ne perdons pas de vue plusieurs points importants : la prise de conscience sur le plan régional, national et international quant à cette tragédie humaine ; l’idée qu’il faut montrer à tous que, malgré des conditions de vie exécrables, la population esclave, et plus tard les descendants des esclaves, ont beaucoup apporté à la France ; qu’il faut profiter de cette prise de conscience pour continuer à lutter contre les différentes formes d’esclavage dans le monde ; enfin, que le 20 décembre restera une date hautement symbolique dans l’histoire de La Réunion et qu’il faudra continuer à fêter le 20 décembre 1848 comme par le passé, dignement."

o Éric Alendroit, membre associatif (Ankraké) :

"Le choix d’une date de commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage est extrêmement important et s’inscrit dans une démarche plus large d’agir pour une meilleure connaissance de l’histoire de la France. Il me paraît important de rappeler qu’on est bien sur une trajectoire unique voire exceptionnelle. C’est le résultat des nombreuses batailles menées par des associations, des politiques, des intellectuels - universitaires ou non -, par l’ensemble des forces vives pour obtenir la reconnaissance du devoir de mémoire et pour que l’esclavage soit reconnu comme "crime contre l’humanité". Ce sont toutes ces batailles qui ont abouti à la promulgation de la "loi Taubira" adoptée le 10 mai 2001. C’est une première victoire et ce n’est pas seulement la victoire de descendants d’esclaves "contre" l’État français. C’est une victoire du sens de la responsabilité et du sens de l’humanité de la France sur elle-même. C’est une étape de réconciliation avec les valeurs fondamentales de la République. Ce sont des parlementaires qui ont adopté cette loi, actant une reconnaissance au plus haut niveau par les représentants du peuple français. C’est un exemple unique, parmi toutes les nations susceptibles d’entreprendre la même démarche.
Le Comité pour la mémoire de l’esclavage a été instauré par le décret du 5 janvier 2004 visant à proposer des mesures concrètes. C’est une deuxième victoire, celle du sens de la responsabilité et du sens de l’humanité que les propositions du Comité aient été retenues, notamment celle de la date du 10 mai pour une commémoration nationale. C’est une décision extrêmement importante, qu’on ne peut pas déconsidérer. Elle nous concerne. Sur la date elle-même, il y a eu plusieurs propositions. Je trouve que le 10 mai est la date la plus conforme à l’objectif poursuivi : parce qu’elle s’inscrit dans la cohérence d’une responsabilité de l’État français. Le 10 mai fait écho à la date d’adoption de la loi dit "Taubira", lui donnant une portée globale, et pas limitée à l’un ou l’autre des territoires.
Aujourd’hui, d’autres États peuvent s’identifier à cette démarche, justement parce qu’elle émane de représentants élus : c’est une responsabilité française, au regard d’une partie de l’Histoire française. Ce n’est plus une affaire "localisée" dans l’Outre-mer, c’est une date de commémoration nationale. Il reste maintenant à poursuivre le travail. Le Comité a été mis en place pour 5 ans. Le choix d’une date a été l’une de ses propositions. Mais il y a aussi d’autres propositions telles que les axes de réflexion concernant l’enseignement, la recherche, la culture. On sait très bien qu’un décret ou une loi ne suffisent pas à faire changer des mentalités longtemps et fortement marquées par le déni, le silence. Il faut poursuivre un long travail de terrain.
Ce travail , je l’espère, sera poussé plus loin avec l’ensemble des acteurs de terrain, les intellectuels, avec tous ceux qui ont déjà entrepris diverses initiatives en faveur d’une meilleure connaissance de la traite et de l’esclavage et de leurs abolitions. C’est ainsi que le devoir de mémoire s’exercera véritablement comme élément de structuration de tout un peuple. Pas seulement ceux qui ont vécu et subi l’esclavage, mais l’ensemble du peuple français. C’est ainsi que nous pourrons assumer collectivement notre Histoire. Il est très important de sortir du silence et de construire. Ce qui est engagé est une démarche constructive : pour la construction d’un avenir commun."

o Yves Zoogones, directeur de l’AREP :

"Si par le choix de cette date, le problème de l’esclavage ne devient pas seulement un problème de l’Outre-mer mais aussi celui de l’État français ; si ce choix permet de faire avancer une meilleure connaissance de l’Histoire, ici dans l’Outre-mer et notamment à La Réunion et sert aussi à faire avancer en France cette connaissance de l’histoire de La Réunion et des autres terres d’esclavage, pour dire à tous que le problème de l’esclavage n’est pas que le problème des descendants d’esclaves ; si cela permet de faire avancer une prise de conscience de tous sur le racisme, en rappelant que l’esclavage a été la forme matérielle de la croyance en la supériorité d’une "race" sur les autres : alors c’est très bien qu’il y ait une deuxième date de commémoration, concernant tout l’ensemble français.
Le bémol serait qu’elle ne serve qu’à un dépôt de gerbe et pas mal de cinéma... Là, ce serait dommage.
Nou sé désandan bann zesklav. Nou va pa pléré la-dsi pandan soisant-dis an mé si nou rapèl sa sé pou dir : zordi, koi nou fé ? C’est la suite de l’Histoire qui importe pour nous maintenant. Nous avons le devoir de regarder cette Histoire et de réfléchir dessus.
L’AREP, par exemple, mène un travail sur identité/culture, particulièrement avec des jeunes candidats à la mobilité. Ce n’est pas que nous poussions à la mobilité, mais quand des jeunes ont choisi de partir, l’ANT nous les envoie. Et avant même la recherche d’emploi ou la préparation d’un budget, nous travaillons avec eux la question identitaire et culturelle. À notre niveau, nous pouvons, dans les centres de formation ou dans les quartiers, poursuivre cet effort de réflexion sur les problèmes interculturels.
Je pense en particulier aux questions soulevées par les relations que nous, Réunionnais, avons avec les autres peuples de l’océan Indien : quelle reconnaissance avons-nous des Comoriens, des Malgaches ? Apprenons notre Histoire, regardons-la et demandons nous si ce que nous faisons aux autres n’est pas aussi porteur du regard dévalorisant que nous ne supportons pas pour nous-mêmes."


Commémoration de l’esclavage

Nassimah Dindar : "S’interroger sur ce chapitre douloureux"

Dans un communiqué publié hier, la présidente du Conseil général Nassimah Dindar s’exprime sur le choix de la date du 10 mai pour commémorer l’esclavage.

"Faire le choix de fixer une date universelle pour la commémoration de l’abomination de l’esclavage sera l’occasion pour chaque Français de s’interroger sur ce chapitre douloureux de notre histoire.
Une journée pour la mémoire de nos aïeux ; une journée symbolique du refus de l’oubli pour chacun d’entre nous, et ce, quelle que soit notre origine, notre religion et notre appartenance politique.
Un refus de l’oubli rappelons-le, déjà commémoré chez nous chaque 20 décembre ; date qui dans le cœur de chaque Réunionnais représente de nos jours un moment de festivité pour que plus jamais nous n’ayons à revivre de tels faits. (...)
Félicitons le travail accompli par le Comité pour la mémoire de l’esclavage, ainsi que l’ensemble des associations domiennes et métropolitaines pour ce combat qu’ils mènent depuis plusieurs années en faveur de ce devoir de mémoire.
En tant que femme réunionnaise, j’interviendrai personnellement auprès du chef de l’État pour que cette partie de l’histoire soit inscrite dans les prochaines années dans les programmes scolaires pour une meilleure connaissance de l’Histoire de l’Outre-mer français, et donc celle de La Réunion."


Le Conseil constitutionnel a déclassé l’alinéa litigieux sur la colonisation

Conformément au vœu de Jacques Chirac, le Conseil constitutionnel a déclaré, mardi 31 janvier, que le texte controversé avait un caractère réglementaire - et non législatif -, ce qui ouvre la voie à sa suppression par le gouvernement. (AFP)


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