Redonner à l’Afrique sa place dans l’histoire et dans le monde

26 septembre 2008

L’Afrique de Sarkozy. Un déni d’histoire, sous la direction de Jean-Pierre Chrétien, Éditions Karthala, 2008, 204 pages.

Ce n’est pas une réaction épidermique, mais au contraire, une démarche réfléchie et documentée. À la vision de l’Afrique schématique et datée que proposait en juillet 2007 le discours prononcé par le président Sarkozy à Dakar, cinq chercheurs qui travaillent depuis des décennies à connaître le continent - Jean-Pierre Chrétien, Achille Mbembe, Jean-François Bayart, Ibrahima Thioub et Pierre Boilley - répondent par le savoir. Dans un petit livre bien écrit et accessible, ils rappellent que l’Afrique, loin d’être un réservoir de tribus figées « dans un éternel recommencement », a bien une histoire, qu’elle est depuis des siècles en interaction avec le monde et que le texte du président français, utilement publié en annexe de l’ouvrage, traduit surtout le recyclage de visions anciennes au service de débats actuels.
L’enjeu est de taille parce que « les errements majeurs qu’incarne le discours incriminé ici vont bien au-delà de la personne du président actuel ». Le « déni d’histoire » qui caractérise « hante bien plus qu’on ne pense les propos européens sur l’Afrique », rappelle l’historien J.-P. Chrétien. « Nous sommes en présence d’un vieil héritage de la culture européenne qui rangeait les Africains dans une case portant les étiquettes de la barbarie et de l’enfance, de la tradition et du mystère face à une modernité venue par définition d’ailleurs. » Dans sa contribution, le politologue Achille Mbembe revient sur l’histoire de la création de cette « construction spéculative ». Citant de nombreux auteurs, il montre que ce qui nourrit cette construction imaginaire de l’Afrique, « sa matrice symbolique et sa scène originaire », c’est « bel et bien la race ». De la glorification d’une conquête coloniale présentée comme bénéfique pour les peuples dominés à la politique africaine de la France, en passant par l’image de la "négresse" indolente et lascive, la vision de l’Afrique en France plonge uniformément ses racines dans l’idée de l’existence d’une inégalité perçue sous un angle essentialiste comme irréductible, voire "naturelle". « L’immuabilité de la "tradition" africaine n’a jamais existé que dans l’esprit des Européens », explique pourtant J.-F. Bayart. Construction d’État, échanges économiques, adaptation aux nouveaux défis, intégration d’éléments extérieurs : dans une contribution magistrale, Jean-Pierre Chrétien dresse les grands traits de cette histoire dans laquelle « jamais le continent n’est un simple enjeu, il est toujours aussi un acteur ». Son texte devrait être étudié dans tous les lycées de France, tant la connaissance de l’histoire africaine dans sa complexité, meilleur remède contre la perpétuation des clichés, fait défaut dans ce pays. À cet égard, le texte de Pierre Boilley, qui fait le point sur l’enseignement consacré au continent depuis le collège jusqu’à l’agrégation d’histoire, dresse un bilan accablant de « l’étourdissant silence de l’enseignement français concernant le continent africain ».
Face à ce que Mbembe appelle une « volonté d’ignorance », qui renvoie aussi à un contexte marqué par le réveil du débat sur la colonisation, les émeutes en banlieues, ou le durcissement de la politique migratoire de la France, l’Afrique de Sarkozy est une invitation à sortir des clichés sur l’Afrique et à s’approprier les nombreuses avancées de la recherche sur le sujet.

 Camille Bauer 


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