Une tribune libre de l’historien Claude Liauzu sur la loi du 25 février 2005

’Refuser la décision de l’UMP maintenant l’article 4’

4 janvier 2006

Claude Liauzu, professeur émérite à l’Université Denis-Diderot-Paris-VII, est un des initiateurs de la mobilisation en France pour l’abrogation de la loi du 25 février 2005 rendant obligatoire l’enseignement des soi-disant “bienfaits” du colonialisme. Dans le quotidien parisien “Libération” d’hier, il publie à ce sujet une nouvelle tribune libre sous le titre : “Histoire et politique, le débat enfin ouvert”. Il y explique pourquoi ’il faut refuser d’appliquer l’article 4 sur le rôle positif de la colonisation, un article qui met en péril la liberté de l’Histoire’. On lira ce texte ci-après avec des intertitres de “Témoignages”.

Les quelques historiens qui ont pris en mars l’initiative de la pétition contre l’article 4 de la loi du 23 février stipulant la reconnaissance par les programmes scolaires du rôle positif de la colonisation, et qui ont eu le sentiment d’être longtemps seuls, ignorés par les politiques (sauf quelques exceptions auxquelles il faut rendre hommage), pensent bien-sûr aux vers célèbres du “Cid” : "Nous partîmes...". Encore que dans cette affaire, les renforts n’aient pas été si prompts et spontanés.
Les objectifs ne sont pas non plus convergents. L’amalgame entre des lois et des réalités aussi différentes que la loi Gayssot, la loi Taubira, celle sur le génocide arménien et celle du 23 février crée la confusion dans l’esprit du public et donne le sentiment (erroné) d’une indifférence des historiens au regard froid envers le problème réel des mémoires souffrantes.

Cacophonie

Le texte des 19 a été perçu comme l’exigence d’une histoire sans tabou, amorale, traitant la mémoire comme un matériau parmi d’autres, bref au-dessus de la société, édictant la vérité, la seule.
Les politiques, eux, se réfèrent au devoir de mémoire, aux enjeux actuels, au point que le président Chirac parle de journée du souvenir pour les descendants d’esclaves.
Cette animation prouve dans tous les cas que le grand débat, indispensable, sur les rapports entre histoire et politique, semble enfin s’ouvrir. Pour qu’il ne soit pas cacophonique, quelques repères dans le paysage ne sont pas inutiles.

La liberté est vitale pour l’Histoire

Que la liberté soit vitale pour l’Histoire est une évidence qui a animé les artisans de la pétition contre la loi du 23 février. Cette évidence ne se décrète pas, elle implique une réflexion sur les tensions entre la vocation scientifique de l’Histoire et sa fonction sociale, sa nature sociale.
C’est de la société que viennent les questions (programmes scolaires, institutions universitaires, mais aussi commandes d’éditeurs en fonction du marché du livre, demandes d’expertise, appels des médias, etc...) et c’est vers elle qu’elles retournent, même si entre-temps un travail obéissant aux règles de la méthode a été effectué.
Les fondateurs de la 3ème République l’avaient compris, qui ont assigné au triptyque histoire-géographie-instruction civique - voué au culte de la nation - une place centrale dans l’enseignement, ce que négligent les 19. Les profs l’ont bien compris aussi, qui ont adhéré en masse à notre pétition.

L’Histoire pour quoi ?

Que l’Histoire ne soit pas la mémoire est une autre évidence. Et les Vingt-Cinq ont raison de rappeler que ce n’est pas au pouvoir de régler "le dialogue avec le passé, qui est indissociable de l’exercice des libertés publiques".
Ce n’est certes pas non plus aux universitaires de dicter la mémoire collective, ni de prétendre à un monopole du travail sur le passé.
Alors, l’Histoire pour quoi ? Sur ce point, une orthodoxie n’est pas souhaitable. Il est beaucoup plus important de réfléchir à d’autres contradictions du métier.
Ignore-t-on que les hagiographes et les chroniqueurs officiels sont nos ancêtres ? Ignore-t-on que l’histoire de la Commune de Paris a trouvé un droit d’asile non pas à la Sorbonne, mais dans le grand livre de l’exilé Lissagaray, dans l’Internationale ?

Les conservatismes du métier d’historien

Bien des courants traversent la profession, et il n’est pas inutile de rappeler que l’Académie, sans pression du pouvoir, sanctionne parfois les audaces de chercheurs sur des sujets tabous, comme la philosophie de l’Histoire, le tiers-mondisme ou le nationalisme algérien au début des années 80.
Le débat ne saurait esquiver non plus les conservatismes du métier. Comment expliquer cette ignorance de l’esclavage, de la colonisation et de l’immigration dans les programmes scolaires mais aussi, longtemps, dans les préoccupations de l’école historique française ?

Pour une mise à jour de l’enseignement

Combien de revues d’Histoire ont consacré une place aux problèmes posés par la loi du 23 février ?
Les historiens se sont-ils mobilisés pour l’ouverture des archives des guerres coloniales, pour la modification de la loi verrou de 1979, pour la défense d’archivistes courageux qui ont enfreint un prétendu devoir de réserve en rendant publics les documents sur le 17 octobre 1961 ?
Pourquoi les associations organisant la profession, les départements d’Histoire des universités, les IUFM, n’engagent-ils pas une réflexion sur la nécessité d’une mise à jour de l’enseignement adaptée à la France et au monde actuel ?

Une urgence

Dans l’immédiat, ils ne peuvent pas ne pas adopter la seule attitude acceptable : refuser la décision de l’UMP maintenant l’article 4, exiger l’abrogation d’une loi qui met en péril la liberté de l’Histoire mais aussi s’engager à ne pas l’appliquer, comme des centaines d’enseignants et de chercheurs l’ont fait !

Claude Liauzu


Le rôle “positif” de la colonisation ?

"Incongru" !

Journaliste et écrivain suisse, Charles-Henri Favrod est né en 1927. Il s’est rendu pour la première fois en Afrique au début des années 50. Ami d’Ahmed Ben Bella, l’ancien président algérien, il a facilité les préparatifs des accords d’Évian qui ont abouti à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
L’an dernier, il a écrit “Le temps des colonies”, en réaction à la loi française du 23 février 2005 qui impose aux programmes scolaires d’évoquer "le rôle positif" de la colonisation. Après le refus par les députés UMP - fin novembre dernier - d’abroger cette loi, il a accordé un entretien au site swissinfo. Voici quelques extraits de ce texte.

o Votre livre débute sur une photo d’un marché aux esclaves. Peut-on qualifier “Le temps des colonies” de pamphlet anticolonialiste ?

- Charles-Henri Favrod : Je ne fais pas le procès de la colonisation. Mais comment ne pas rappeler ses méfaits par respect pour l’Histoire ? J’ai connu le travail forcé, j’ai vu des routes, des voies ferrées, qui ne répondaient qu’à des intérêts économiques, pas à ceux des populations. Elles n’étaient pas reliées entre elles ! (...)

o Comment interprétez-vous cette loi française sur le rôle positif de la présence française, notamment en Afrique du Nord ?

- (...) Cette loi est totalement incongrue. C’est comme si l’Histoire célébrait la conquête de l’Ouest aux États-Unis en omettant d’évoquer le sort des malheureux Indiens.

o Comment expliquez-vous que le million de Français qui vivaient en Algérie avant l’indépendance n’y soient pas restés ?

- On n’a jamais fait le compte du nombre de massacres commis par l’OAS et les partisans de l’Algérie française pour la seule année 1961. Cette armée secrète s’en prenait aux femmes de ménage, aux instituteurs, aux petits cireurs de chaussures...
Je crois que sans cela, au moins la moitié des Français serait restée dans ce pays. Ahmed Ben Bella, le premier président algérien (1962-1965), que j’ai connu dès 1953 au Caire, en était persuadé.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus