Exposition photographique

Refuser une humanité du Désastre

30 décembre 2005

Ici ou ailleurs, la ’fatalité’ est-elle autre chose qu’un mauvais alibi ?

Un événement photographique new-yorkais présente pendant encore deux mois un raccourci, un condensé, de quelques-uns des désastres politiques qui ont affligé les sociétés humaines au long du 20ème siècle.
Sous le titre “The Body at Risk” (“Le corps en danger” : photographie du désordre, de la maladie et de la guérison), le Centre international de la photographie (www.icp.org) a réuni dix projets photographiques - et seize photographes, certains de renom - qui montrent les conditions faites aux hommes et aux femmes dans le monde au cours des cent dernières années.
De la condition des ouvrières agricoles adolescentes saisie par Lewis Wickes Hine en 1909, à la jeunesse africaine décimée par le Sida qu’a suivie depuis 2000 le photographe sud africain Gideon Mendel, en passant par la tragédie des vétérans rescapés des nombreuses guerres qui ont lacéré le monde depuis la première guerre mondiale ou celle des peuples pris dans la tourmente de conflits qui les dépassent, les thèmes traités abordent sans complaisance la question de la responsabilité humaine et des choix politiques dans les tragédies du siècle passé.

Appels à la conscience, à la mémoire collective

Qu’ils désignent une politique agricole, une politique de la santé ou celle de la canonnière, les artistes exposés sont unis par une commune pudeur qui leur fait saisir, le temps d’un instant, un geste, une attitude, une posture mettant en exergue les conséquences dramatiques subies par les peuples.
L’intelligence des thèmes réunis par la commissaire de l’exposition, Carol Squiers, exclut un recours - toujours trop facile - à la fatalité. Le travail des enfants a été aboli dans les pays industrialisés après des décennies de luttes. Ces luttes sont aujourd’hui un enjeu crucial dans les pays dits émergents ou en voie de développement. Nos conquêtes dans le domaine de la santé et les avancées technologiques ne condamnent-elles pas la démission des nantis devant la tragédie des grandes épidémies contemporaines, ou les tolérances pour le “tourisme sexuel” ?
Ces photographies en appellent à la conscience, à la mémoire collective des chemins par lequels l’humanité a trouvé dans le passé les forces de ses sursauts.
Elles nous rappellent à nos responsabilités individuelles et collectives devant les drames quotidiens, petits ou grands, par lesquels s’accomplissent les plus grands gâchis humains - qu’ils s’appellent “violence”, “guerre”, “analphabétisme” ou “illettrisme”, “épidémie” ?
Au nom de quoi pourrions-nous renoncer à combattre ces marques de fabrique d’une humanité du Désastre ? Ne sont-elles pas toujours installées près de chez nous ? Ne sommes-nous pas tous les jours les témoins faussement impuissants, voire consentants, d’un immense gaspillage humain ?
Les coups de feu qui ont retenti hier au Port ne renvoient-ils pas l’écho de cette humanité lacérée dont nous parlent aussi les photographes réunis à New York ?
Par leurs préoccupations, ces derniers invitent à ne jamais baisser les bras, à ne pas se chercher d’alibi dans l’acceptation de l’inacceptable et à aller toujours au plus concret dans le refus de l’inhumanité d’un système qui n’est “dominant” que parce que l’immense majorité de ses profiteurs - mais aussi de ses victimes - lui permettent de l’être.

P. David


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