Première journée du souvenir de l’esclavage et de son abolition

’Regarder tout notre passé en face’

11 mai 2006

De très nombreuses manifestations et cérémonies, très diverses, ont été organisées hier en France métropolitaine pour commémorer la traite négrière et l’esclavage dans les colonies françaises.

Présidant hier les cérémonies de la première Journée en France du souvenir de l’esclavage et de son abolition, Jacques Chirac a rappelé "l’infamie" de la traite négrière et invité les Français à regarder leur passé, "sans concession, mais aussi sans rougir".
"Regarder tout notre passé en face, c’est une des clés de notre cohésion nationale"
, a déclaré le chef de l’État, qui a inauguré une exposition dans les jardins du Luxembourg, à Paris.

"Un début"

"La République est née avec le combat contre l’esclavage", a ajouté le président, pour qui cette première commémoration nationale n’est pas un aboutissement mais "un début".
Jacques Chirac a saisi l’occasion de cet hommage pour dénoncer les discriminations et le racisme qui "font perdre la foi républicaine à ceux qui en sont victimes" et sont "la négation de tout ce que nous sommes".

"Lutter contre l’ignorance et l’oubli"

"Pour vaincre les préjugés, il faut lutter contre l’ignorance et l’oubli", a-t-il dit dans un discours prononcé en plein air en présence du Premier ministre, Dominique de Villepin, du ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, du ministre délégué à l’Outre-mer, François Baroin, et des présidents des deux assemblées. (voir en page 5 le texte intégral de ce discours)
De nombreux élus et personnalités de l’Outre-mer étaient également présents.
Pour ouvrir la cérémonie, l’artiste antillais Jacques Martial avait lu un extrait du "Cahier d’un retour au pays natal", écrit en 1939 par Aimé Césaire.

Hommage à des combattants anti-esclavagistes

Aboli une première fois par la Convention en 1794, l’esclavage a été rétabli en France en 1802 par Bonaparte, avant d’être finalement aboli en avril 1848 par le gouvernement provisoire de la 2ème République, sous l’impulsion de Victor Schoelcher.
Un hommage a été rendu ce mercredi à ce sous-secrétaire d’État à la Marine, ainsi qu’à Toussaint Louverture et au commandant Delgrès, trois hommes inhumés au Panthéon et qui ont combattu l’esclavage.
La date du 10 mai choisie pour "la journée commémorative en métropole du souvenir de l’esclavage et de son abolition" rappelle l’adoption par le Parlement français, en 2001, de la loi présentée par la députée de Guyane Christiane Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.


Des ouvrages à lire

Plusieurs livres sortent ou ressortent au sujet de l’esclavage dans les colonies françaises. Des ouvrages qui permettent de revenir sur les traites dont furent victimes 11 millions d’Africains du 15ème au 19ème siècle.

o “Codes noirs de l’esclavage aux abolitions”, rassemblés et commentés par Christiane Taubira (Dalloz, 2006) permettent de découvrir à travers les textes juridiques de l’époque le cauchemar auquel furent soumis les esclaves.
o “Étude sur les traites négrières (transatlantique, orientale et interafricaine)” de Olivier Pétré-Grenouilleau (“Les traites négrières. Essai d’histoire globale”, chez Gallimard). Contesté par certaines associations, l’auteur a reçu en juin 2005 le prix du Sénat pour cette somme qui débute avec l’esclavage antique.
o “Esclavage, métissage, liberté, la Révolution française en Guadeloupe” (Grasset). Frédéric Régent, historien, montre comment le métissage a servi aux Antilles de rouage essentiel dans le mécanisme qui a permis à la minorité de colons blancs de dominer une majorité d’esclaves noirs.
o Plus contemporains, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire analysent dans “La fracture coloniale : la société française au prisme de l’héritage colonial” (La Découverte) ces inégalités et discriminations qui minent la République.
o Même recherche de l’influence du passé sur le présent, dans “La mémoire enchaînée, penser l’esclavage aujourd’hui” (Albin Michel). Françoise Vergès, après avoir évoqué les grandes étapes des traites négrières et de l’abolitionnisme, revient sur l’amnésie qui, depuis deux siècles, a occulté l’esclavage et ses héritages.
o La mémoire de l’esclavage est également un des éclairages de “Noirs et Français !”, l’enquête de Stephen Smith et Géraldine Faes, qui vient de paraître aux éditions du Panama.
o Rappelons aussi qu’Aimé Césaire avait écrit, en 1950, un “Discours sur le colonialisme” (Présences africaines) qui n’a rien perdu de sa pertinence.
o Rappelons enfin que le Comité pour la Mémoire de l’Esclavage a publié un ouvrage intitulé “Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions”, préfacé par Maryse Condé et publié aux Éditions La Découverte en 2005 (voir le site : www.comite-memoire-esclavage.fr.)


Deux "attardés de l’Histoire"

Le Parti communiste réunionnais a publié mardi après-midi une déclaration à propos du 10 mai 2006 dans laquelle il "se félicite de constater qu’aujourd’hui - quelques attardés de l’Histoire mis à part - les actions du Comité pour la mémoire de l’esclavage suscitent un réel intérêt et rencontrent l’adhésion d’un très large public".
Hélas, comme on pouvait s’y attendre, deux de ces “attardés de l’Histoire” n’ont pas tardé pour se faire remarquer. Le premier est un journaliste de Radio Réunion. D’une part, il s’est permis de censurer la déclaration du PCR dans ses journaux de mardi soir et de mercredi matin. D’autre part, il a osé prétendre en substance que cette journée de commémoration du 10 mai ne sera marquée par aucune cérémonie d’envergure.
Comment un journaliste du service public d’information peut-il ainsi passer sous silence la déclaration du responsable du premier parti réunionnais et induire ses auditeurs en erreur à ce point ? Les Réunionnais qui ont écouté hier France Inter, Europe 1, RTL ou RFI ont pu se rendre compte que les très nombreuses cérémonies et autres manifestations organisées dans toute la France métropolitaine, dans les écoles, les musées et autres lieux publics autour de l’esclavage étaient vraiment l’événement du jour.
L’autre “attardé de l’Histoire” est le premier secrétaire fédéral du PS pour qui l’événement marquant du "siècle passé" est... l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Personne ne nie l’importance relative de cet événement mais, si l’on veut avoir une vision historique du monde, il est clair que le fait que la France décide officiellement d’intégrer cinq siècles d’histoire coloniale dans son patrimoine culturel, scolaire et politique est sans commune mesure avec ce qui s’est passé le 10 mai 1981.
D’autant plus que le responsable socialiste local se trompe lorsqu’il attribue à l’ancien président de la République, à ses amis et à eux seuls certaines avancées arrachées par les luttes populaires pour l’égalité sociale, la décentralisation et le respect de l’identité réunionnaise. Pour le comprendre, il suffit de se rappeler ce qui s’est passé le 8 février 1988 lorsque François Mitterrand est arrivé à Gillot et qui n’est pas anecdotique.
Alors que la décision avait été prise d’accueillir le président de la République en mettant l’accent sur l’aspiration des Réunionnais à l’égalité, on vit au milieu de la foule exprimant ce mot d’ordre une petite poignée de socialistes avec une banderole : "Tonton tient bon, largue pas le corps". Alors on peut toujours réécrire l’Histoire...

L. B.


Nantes montre l’exemple

La Ville de Nantes, qui a brisé voilà plus de dix ans les tabous sur la traite négrière et lancé un vaste projet de "Mémorial à l’abolition de l’esclavage", était au rendez-vous de la première commémoration nationale de cette abolition, ce 10 mai.
Principal port négrier français du 17ème au 19ème siècle, Nantes est jusqu’à présent le seul des ports français ayant bâti leur fortune sur la traite négrière à assumer un devoir de mémoire sur cette période sombre, encore largement occultée par Le Havre ou encore La Rochelle.
"Mais tous les ports bretons ont aussi profité de la traite", rappelle Octave Cestor, conseiller municipal et président de l’association Mémoire d’Outre-mer qui a préparé la cérémonie du 10 mai à laquelle ont participé quelques 35 associations liées aux Droits humains.
À Nantes, c’est à un "témoin vivant du passé" de la traite négrière que s’adresseront les participants de la cérémonie : la Loire, où seront jetées des fleurs en hommage aux victimes de la traite. Pour Octave Cestor, le fleuve, qui a porté les navires négriers et a englouti les cadavres de milliers d’esclaves morts durant les transports, est le dernier témoin de cette tragédie. "Nous n’avons pas d’autre lieu de recueillement, il n’y a que l’eau, la Loire est un tombeau vivant", explique-t-il.
Selon les historiens, 20 à 25% de la "cargaison" des navires négriers mourait pendant le voyage et était jetée par dessus bord sans autre cérémonie, le plus souvent à l’arrivée.


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Témoignages - 82e année


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