Cérémonie du 10 mai à Paris

« Regarder tout notre passé en face, c’est une des clés de notre cohésion nationale »

11 mai 2007

L’un des premiers actes solennels de son premier mandat présidentiel fut de reconnaître, le 16 juillet 1995, la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs sous l’Occupation. « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions », affirma alors Jacques Chirac. Il clôt son second mandat par un autre acte symbolique, un acte de mémoire. A l’occasion de la Journée nationale de commémoration de l’esclavage et de ses abolitions, le Président sortant a inauguré hier, au jardin du Luxembourg, à Paris, une sculpture de l’artiste Fabrice Hyber intitulée « Le Cri, l’Ecrit », symbolisant les maillons d’une chaîne brisé. A ses côtés, le Président élu, Nicolas Sarkozy. Le même fustigeait, dimanche, à peine sa victoire annoncée, le « mode exécrable » de la « repentance », qui « exige des fils qu’ils expient les fautes supposées de leurs pères et de leurs aïeux ». Ni l’un, ni l’autre n’a pris la parole devant les 2.000 personnes réunies pour cette cérémonie. Etrange et silencieux passage de relais, au milieu d’une foule multicolore, à l’image de cette France dont Jacques Chirac avait salué, lors de la première commémoration, l’an dernier, « la diversité » comme un « ferment d’unité » et une source de « force » et de « fierté ». « Regarder tout notre passé en face, c’est une des clés de notre cohésion nationale. C’est une force supplémentaire pour notre avenir car c’est la marque de notre capacité à avancer, ensemble », soulignait-il le 10 mai 2006. Point de discours donc, cette année, mais un chant : “La libération des Nègres”, et la lecture de la proclamation, par le commandant Delgrès, de l’abolition en Guadeloupe. Le comédien Jacques Martial, enfin, a égrené les dates marquantes de l’histoire de la traite et de l’esclavage avant de laisser place au musicien sénégalais Youssou N’Dour.
Dans le public, se côtoyaient de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, comme l’écrivain Maryse Condé, Présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, ou encore Paul Vergès, Président du Conseil régional de La Réunion. Lilian Thuram a échangé une brève poignée de main avec Nicolas Sarkozy, qu’il avait critiqué à plusieurs reprises pour son langage provocateur sur les banlieues. « S’il veut que je lui parle du travail de mémoire », c’est avec plaisir, a commenté le footballeur, avant d’ajouter : « Le fait de ne pas stigmatiser certaines personnes, c’est important pour le vivre ensemble ».
« Il faut qu’on comprenne que la France elle-même a été pétrie par cette histoire. L’économie, (...) le comportement des hommes en France aujourd’hui sont directement issus de ce système esclavagiste, a souligné, à la fin de la cérémonie, Christiane Taubira, à l’origine de la loi qui a reconnu l’esclavage, en 2001, comme crime contre l’humanité. Pour la Députée de Guyane, « une partie de la population française est frappée par les discriminations issues des préjugés datant de cette période ». Manière de rappeler que le regard lucide de la France sur son passé ne relève ni du « dénigrement », ni de la « repentance », comme l’a répété à l’envi, ces derniers mois, Nicolas Sarkozy. La réappropriation, par la France, des pages sombres de son histoire est au contraire une condition essentielle du vivre ensemble et de l’émergence d’une identité collective dans laquelle tous les Français, quelles que soient leur origine et l’histoire dont ils sont issus, puissent se reconnaître pleinement.

Rosa Moussaoui, l’Humanité,
Pour Témoignages


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