Rendre à l’Histoire ce qui appartient à l’Histoire

27 juillet 2007

On veut que les Réunionnais renouent avec leurs racines, leur histoire. On engage une politique volontariste pour la reconnaissance des lieux de mémoire. Tous les politiques s’impliquent, mais on laisse en ruine le symbole même du peuplement de l’île. L’Histoire a ses tristes pages.

Voilà un lieu de mémoire qui mérite restauration...
(photo BBJ)

On restaure un site historique de l’île. On drape une voile métallique pour contenir son cap. Et puis, on ignore même l’histoire de La Réunion. Quand on imagina de surveiller les migrants engagés, de manière quasi militaire, c’était pour prémunir l’île d’épidémies diverses. Les lazarets de la Grande Chaloupe étaient synonymes de précaution sanitaire, alors que - les historiens nous le révéleront - les conditions sanitaires de ces lieux de quarantaine étaient déplorables, relevées d’ailleurs par les personnels soignants de l’époque.
Bon nombre de nos aïeux ont d’abord posé leurs pieds sur ce bout de terre avant de participer à l’histoire de l’île, d’en devenir des acteurs malheureusement inconnus. Aujourd’hui encore, on les ignore. Les lazarets de la Grande Chaloupe seront placés sous l’autorité des Ponts et Chaussées en 1948. Il faut croire que depuis cette date, ils sont restés dans un état voué à la ruine. La DDE ne restaurera qu’une “infime” partie, pour y stocker du matériel !

Quelle loi l’oblige ?

Quel intérêt aurait la DDE à réhabiliter les lazarets ? Aucun, sinon de restituer un lieu de mémoire. Peut-être que cela permettrait de redonner vie à la Grande Chaloupe. Le fait est que ce lieu pourrait devenir un autre musée, par exemple dédié à l’histoire des Ponts et Chaussées à La Réunion, ou de l’histoire du peuplement de l’île. Certains diront encore qu’il suffit d’attendre la sortie de terre de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR) pour que les Réunionnais profitent d’un musée sur le peuplement de l’île. À vrai dire, peut-on obliger la DDE de s’acquitter de la réhabilitation de bâtiments dont elle est propriétaire ? Quelle loi l’oblige ? Mais rien ne l’empêche de mener à bien un programme de réhabilitation, en partenariat avec les nombreuses associations culturelles et de descendants d’engagés. Rien ne l’empêche d’impliquer les habitants de la Grande Chaloupe, qui sont ouverts à toutes éventualités pour donner vie à leur quartier, autant sur le plan culturel que social. Sûrement même qu’un tel projet de rénovation peut servir à l’emploi des habitants de la Grande Chaloupe, voire même des environs. Récemment, de passage sur le site, on pouvait admirer le dépôt “sauvage” de déchets en tout genre devant l’enceinte du cimetière. Il ne sert à rien de dire que les ruines sont restées ruines, à l’exception d’une partie réservée aux services de la DDE.

Cela appartient à l’histoire des Réunionnais

Oté Réunionnais ! Pierre par pierre, allons reconstituer ce monument considérable du patrimoine commun des Réunionnais. Non sans veiller à l’ordre des pierres. Que les spécialistes se fassent entendre et proposent leurs services, aussi. C’est fait. Alors, qu’attendons-nous ? Loin de vouloir prendre la robe du moralisateur, il nous faut rendre à l’Histoire ce qui appartient à l’Histoire, et non au domaine colonial, ni aux Ponts et Chaussées, ni même à la DDE, mais à l’histoire des Réunionnais. D’autant que, vous en conviendrez, les lazarets participent aux symboles de l’unité réunionnaise.

Babou B’Jalah


Pour l’Histoire !

Les lazarets furent créés sous la Révolution près du Cap Bernard à Saint-Denis et dans le lit de La Rivière des Galets à Saint-Paul. Celui de Saint-Denis sera plus tard transféré, en 1827, à la Ravine à Jacques, puis à la Grande Chaloupe en 1846. En 1852, une léproserie est installée à la Ravine à Jacques. On y trouve « un centre de soins, un pénitencier pour enfants, un atelier de discipline et un lieu de quarantaine rapidement surchargé par l’afflux d’immigrants remplaçant les esclaves », précise l’historienne réunionnaise Michèle Marimoutou. La canne à sucre est alors une valeur sûre et nécessite une main d’œuvre plus conséquente, d’autant que l’esclavage est aboli. Les bras viendront d’Inde ; plus de 6.000 travailleurs arrivent par an. La construction de nouveaux bâtiments s’impose. Ces murs-là s’érigeront comme des lieux de quarantaine, voire de « séquestration », note l’historienne, « pour empêcher la diffusion de maladies pestilentielles... (là) se trouvent suspendues la liberté individuelle, la propriété, et dans une très grande mesure, les lois ». C’est on ne peut plus clair. « Deux lazarets sont construits à partir de 1860, d’une surface de 3.660 m2. Entourés de hauts murs, ils sont, chacun, formés de deux bâtiments à étage, longs de 40 mètres, au toit de tuiles : deux salles occupent chaque rez-de-chaussée, mais le lazaret n°1, proche de la mer, n’a qu’une salle à l’étage, tandis que le n°2 en a deux. Un rez-de-chaussée accueille les malades jusqu’à la construction d’un hôpital en 1865, dans la cour du lazaret n°2. Autour, un mur d’enceinte auquel sont adossées de petites chambres qui servent de logement au personnel, d’infirmerie, de pharmacie, de cuisine... Hors des murs, se trouvent le cimetière, le poste de garde. Dès 1861, les lazarets fonctionnent, même s’ils restent pendant longtemps encore un vaste chantier peu hygiénique », poursuit-elle. A l’époque, plusieurs personnels de soin relateront les conditions sanitaires délétères, d’autant que le chantier de construction traîne. La Grande Chaloupe, placée à un endroit stratégique sur le réseau ferré, est animée. Son isolement est relatif, puisqu’on trouve non loin de là un camp d’Indiens, et notamment à partir de 1882, lorsque l’on construit une gare sur le site. La construction de la gare anime encore davantage les lieux. Quand prend fin l’immigration indienne, La Réunion voit arriver une main d’œuvre venant de l’Asie du Sud-Est, mais surtout de l’Afrique : des Cafres du Mozambique sont attendus en 1888. Pendant longtemps, les lazarets de la Grande Chaloupe seront occupés comme station sanitaire, destinée au contrôle médical des navires, de leur cargaison et de leurs passagers. En 1930, alors que se définit l’immigration malgache et rodriguaise, on prévoit le réaménagement des lazarets. En 1932, 50.000 francs sont votés par le Conseil général pour ce faire. « Les lazarets sont cependant de moins en moins occupés et deviennent de moins en moins fonctionnels », constate l’historienne. Finalement, 2 ans après la départementalisation, le 30 juin 1948, quand le Domaine colonial est réparti entre les collectivités, les bâtiments de la Grande Chaloupe, toujours destinés à la quarantaine, sont mis à la disposition des Ponts et Chaussées, même si en 1958, le directeur de la Santé en possède les clés. Différents projets sont étudiés pour l’occupation de ces bâtiments comme l’installation d’une école en 1952. En attendant d’être un lieu de mémoire, restituant fidèlement l’installation du peuplement réunionnais, c’est la Direction départementale de l’équipement qui y stocke son matériel. A ce jour, seul le pavillon des officiers a été rénové.


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Témoignages - 82e année


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