Reynolds Michel, prêtre coupable d’humanité

2 octobre 2007

Je dois à “Témoignages” de m’avoir toujours promis de témoigner du désir, besoin vital qui nous est commun, d’une justice passionnée d’humanité sans frontières. Je me permets de vous adresser cet article que m’inspire la lecture du très beau livre de Reynolds Michel “Au cœur des conflits”. Je suis redevable à Reynolds d’un accueil merveilleux dans son presbytère de La Rivière des Galets lors de mon premier séjour à ma chère Réunion.
Je vous dis ma fidèle amitié nouée dans la passion d’humanité sans frontières ni d’espace, ni de temps, donc libérée des barrages et des blocages du pouvoir, du capital accumulé.

Ce que j’écris en ce moment n’est rien d’autre qu’un accomplissement d’une obligation de justice, de vérité à l’égard de mon frère ami Reynolds Michel. Parce que du fait d’avoir été expulsé une première fois de son domicile sacerdotal réunionnais, c’est moi qui en suis la cause simplement directe, immédiate. Car les raisons de chasser Reynolds venaient de beaucoup plus loin et de temps plus anciens que celui de ma venue à La Réunion. Reynolds Michel se voyait perpétuellement reprochée sa volonté d’incarnation politique “Au cœur des conflits”, titre de son livre, d’une Heureuse Nouvelle pour tout le peuple qui traduit avec fidélité le mot “Évangile”.

D’accord avec le comité de mon accueil au nom du groupe Témoignage chrétien de La Réunion, Reynolds Michel m’a reçu, comme il savait le faire dans sa paroisse de La Rivière des Galets. C’est très précisément cet acte d’hospitalité cordiale, amicale, conviviale qui ne lui a jamais été pardonné. Songez donc : recevoir en 1969, marqué encore au fer rouge de son année précédente du désordre dit criminel de la rue contre l’ordre régulier des urnes, le prédicateur qui, à l’opposé de l’éloquence sacrée de Notre-Dame d’un très sage Paris, avait incité d’une tribune profane, laïque, celle de la Mutualité, à la grève générale paralysante des mécanismes politiques sociaux injustes, accueillir l’apôtre de la subversion présentée comme le vrai jeûne, l’authentique carême déjà magnifié par le prophète Isaïe, loger le “dominicain rouge”, mais voyons, ça ne se fait pas, surtout quand on n’est pas un prêtre du pays, un pur Réunionnais, de ce département français d’au-delà des mers où les sangs se mêlent pourtant d’invraisemblable métissage ! Oui, selon l’élémentaire bon sens, on devrait mieux se tenir pour qu’il vous soit pardonné de ne pas être un prêtre d’ici, de cette île-là, mais de l’île voisine, d’à côté, mauricienne et, du coup, d’avoir le statut inférieur de prêtre étranger.
On se devait, en haut lieu préfectoral, de sanctionner l’acte d’une scandaleuse méconnaissance par le prêtre venu d’ailleurs des lois du pays d’accueil.

Reynolds, mon ami, on t’a fait payer au prix fort le délit que tu aurais commis, de ma réception à La Réunion. Dès lors, ça n’a pas traîné. Je n’étais pas plus tôt parti qu’on t’a fait partir en organisant l’opération « comme pour un brigand », selon tes propres termes : « À l’aube du 29 septembre 1970, sur le coup de 6 heures, je suis réveillé par les gendarmes qui investissent immédiatement la cure, prenant position devant chaque issue. Ils étaient un peu plus d’une dizaine, accompagnés par deux inspecteurs des renseignements généraux... C’est encadré de deux gendarmes à l’arrière d’une voiture d’alarme précédée de motards et suivie de plusieurs voitures de police que je suis conduit, vers 8h30, à l’aéroport de Gillot, la sirène d’alerte mugissant sur tout le parcours comme pour annoncer l’arrestation d’un individu dangereux pour l’Etat, un criminel de haut vol... ». C’est ainsi que

Reynolds, mon frère d’amitié, mon ami fraternel, tu es entré, en condition d’expulsé, du même élan d’insurgé, dans la même logique de ressuscité. Là où tu croyais vivre en égalité chaleureuse avec des frères, tu t’es retrouvé sous le contrôle de surveillants du même nom.

Reynolds, mon frère, je ne connais pas d’histoire plus révélatrice que la tienne d’un reniement total par l’Église romaine du commandement nouveau de Jésus Christ - Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés - et de la trahison par la République française de sa devise “Liberté, égalité, fraternité”. La preuve historique de cette infidélité presque initiale de l’Église et de l’État ? Mais elle nous crève les yeux, ou plutôt les ouvre à fond. Le pouvoir politique français s’est conduit en récidiviste avec toi, mon ami Reynolds, puisque la saloperie qu’il t’avait faite par mode d’expulsion de La Réunion, il te la rééditait sous la forme d’un « rapt en pleine journée » à Lyon, où tu le racontes avec une sobriété cinglante : « Je suis propulsé à l’arrière d’une DS noire qui démarre en trombe ». Il m’a fallu ton récit pour constater qu’en France, terre de liberté, les forces de l’ordre pouvaient avoir des mœurs de gangsters.

Pour compléter le tableau des coups bas de tes expulseurs que prolongent, si j’ose forger le terme suivant grammaticalement incorrect, tes “enleveurs”, il ne manquait plus qu’un lâchage, l’art très ecclésiastique de se défiler, de se tirer, du laisser tomber de tes supérieurs. De cette pratique séculaire d’une indifférence hautaine, dominatrice et glaciale, Mgr Gilbert Aubry, évêque de Saint-Denis de La Réunion, est la synthèse achevée, le raccourci parfait. Je n’ai jamais senti chez lui quelque chose qui pouvait ressembler à un élan du cœur. Mon cher grand Reynolds, en ne faisant rien pour te retenir, en te donnant tout pour te donner les facilités de partir, de sortir du ministère sacerdotal sans aucun moyen d’y revenir, Son Excellence Mgr Aubry qui n’a jamais soutenu des prêtres de la carrure évangélique d’un René Payet et des laïcs donnés à l’Heureuse Nouvelle porte le poids écrasant de ta vocation bafouée.

Je dis un immense merci à ta Martine, ta femme, parce qu’elle a compris, aimé le prêtre, l’homme dont l’évêque bafouait la vocation.
Au fond, tout se ramène à une question très simple : qu’ils soient de Maurice, de La Réunion, de Suisse, de France métropolitaine, les évêques se déchargent les uns sur les autres du souci de ta personne. Environ un demi-siècle de service du Verbe fait chair m’a donné l’explication de ce comportement : déjà entre eux les évêques, ainsi qu’avec les prêtres et les laïcs classés catholiques, sans parler de toute l’humanité, du monde, contre le fait de s’aimer les uns les autres, c’est-à-dire en fonction de l’autorité, du pouvoir que les uns exercent sur les autres. Or, rien n’est plus que ça - le degré d’autorité, de pouvoir exercé ou subi - destructeur du commandement nouveau de Jésus, c’est-à-dire l’acte de s’aimer les uns les autres, d’amour fraternel universel.
Eh bien, toi, Reynolds, mon ami, mon frère de toujours, on t’a renvoyé d’évêque en évêque, jusqu’à morceler, dissoudre ta personnalité comme un vulgaire paquet, un objet même pas sacré, une chose d’utilité douteuse. Tout ceci parce que les autorités civiles, militaires et religieuses, au lieu de se demander qui tu étais, n’ont voulu savoir que de qui tu dépendais. Dis-moi quel est ton responsable, ton patron, ton roi, ton souverain, ton président, sous quelle juridiction tu te trouves, de quelle autorité tu relèves, je te dirais qui tu es. Mais voyons, pour peu que je réfléchisse, c’est là une conception juridique et non personnelle, fraternelle de l’Église comme de la République.

Brusquement, les masques tombent ; Reynolds, tu as de qui tenir ! « Il soulève le peuple, prenant la parole dans toute la Judée, depuis la Galilée où il a commencé jusqu’ici. À ces mots, Pilate demande si l’homme était Galiléen. Et, s’étant assuré qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode ». C’est en plein Évangile selon Saint Luc ch.. 23 6-7. Et puis, Hérode à son tour, « après l’avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, le revêtit par dérision d’un manteau magnifique et le renvoya à Pilate ». (V. 11) Quelle description précise de la logique des pouvoirs !

Reynolds, mon frère, tu échappes complètement au principe d’autorité ! Tu dis le sens radical de ton évasion des griffes du pouvoir en faisant tienne la parole que je t’adressais dans une Tribune libre à Hebdo TC du 4 février 1971 : « Père Michel, tu es coupable de catholicité », ce qui veut dire d’universalité, d’humanité. « Tu es pris en flagrant délit d’Evangile : il n’y a plus pour toi ni Mauricien, ni Réunionnais, ni Français. Il n’existe que la réunion des peuples en un seul. Père Michel, mon frère, tout peuple étranger nous est une parie, toute patrie nous est étrangère ». Je précise aujourd’hui : nous sommes les compatriotes de tous les étrangers, les contemporains de tous les siècles. Ce qui suffit à nous rendre coupables, pris en flagrant délit d’humanité aux yeux d’une Église sans cœur dans un monde sans âme.

Jean Cardonnel ,

Lui aussi dont la vie de frère prêcheur, orateur du Verbe fait chair, n’est qu’une histoire d’expulsion que viennent couronner, cadeau d’octogénariat, ses œuvres, livres jetés dehors par ses faux frères.


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