La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Patrimoine
31 janvier 2007

Le sort promis à la shapèl Dambièr par l’actuel propriétaire du terrain d’assise soulève une vive émotion. De divers points de l’île, des voix demandent que l’on respecte ce patrimoine témoin de l’engagisme et de la vie des ouvriers des camps. Une lettre a été adressée au Directeur régional des Affaires culturelles, une pétition circule appelant à “sauver la shapèl Dambièr”. Seul le propriétaire du terrain ne l’entend pas de cette oreille... Pour le moment.
Dans les hauts de Sainte-Marie, quartier Beaufonds, la shapèl Dambièr est connue pour avoir été autrefois un lieu riche d’une vie culturelle et cultuelle foisonnante, un pôle d’attraction au moins pour l’Est de l’île. « On y faisait des sacrifices d’animaux, des marches sur le feu et même des bals tamouls qui duraient toute la nuit », commente Jean-Régis Ramsamy, doctorant d’Histoire, ému comme beaucoup à l’idée de la disparition de ce témoin d’une histoire dont les traces sont encore sous nos yeux. « On s’émerveille à bon droit quand des archéologues mettent au jour des monuments enfouis depuis la nuit des temps. Mais nous, qui avons ces témoins de notre Histoire encore présents, nous ne serions pas capables de les défendre ? » s’indigne-t-il.
Dambièr serait le nom créole obtenu par contraction du nom du comte d’Harambure, titre de Gabriel François Marie de la Poëze, qui fut propriétaire des lieux au XIXème siècle. « Il apparaît notamment dans le rapport Mackenzie, où il est cité parmi les propriétaires », poursuit le jeune doctorant. Le nom d’Harambure apparaît encore dans un acte d’adjudication daté du 13 septembre 1905, que s’est procuré un autre défenseur de la shapèl, André Ramy Sépou, descendant d’une famille d’engagés indiens et pratiquant tamoul, qui a pris la semaine dernière l’initiative d’une « demande motivée d’inscription ou de classement d’urgence au patrimoine », adressée au Directeur régional des Affaires culturelles.
Dans l’acte versé au dossier de la DRAC est explicitement mentionnée « ...une petite construction en pierre couverte en tuiles plates servant de chapelle indienne. Il est détaillé sur plusieurs pages - une liasse - et dresse un état complet des propriétés reçues par les adjudicateurs, Alexis Savary et Albert Foucques, donnant un aperçu de l’histoire du domaine Dambièr entre le 6 février 1896 - date de son enregistrement à Saint-Denis, et le 13 septembre 1905, date de l’adjudication. D’autres indications de date remontent dans l’acte à 1873, situant clairement le rapport que le Domaine entretenait avec la deuxième vague d’engagisme.
Lors de son enregistrement en 1896, le Domaine se composait de 41 terrains, propriété de Claude Adam de Villiers. La shapèl dont il est question est mentionnée sur le lot n° 16. De la famille Adam de Villiers, le terrain serait passé à un dénommé Paul Rosselin, avant d’échoir à un membre de la famille Barau.
André Ramy Sepou a recueilli plusieurs témoignages auprès d’anciens travailleurs dont la famille vivait sur le Domaine. « Tous disent qu’ils ont toujours connu l’existence de la shapèl, directement ou par les récits de famille sur plusieurs générations. En revanche, ils ne connaissent pas la provenance des statues » témoigne André Ramy Sepou. D’après les témoignages recueillis, ce terrain aurait été « donné à la communauté ». « Ils ne savent plus par qui et à quelle occasion ce “don” a eu lieu ; mais ils ont en mémoire un “Monsieur Barau” dont les rapports avec les engagés Indiens sont restés dans la tradition orale » rapporte André Ramy Sepou. Des descendants d’engagés lui ont notamment raconté qu’une des filles de ce grand propriétaire reçut le nom d’une divinité indienne, Pandialé.
Cette histoire semble aujourd’hui bien éloignée des préoccupations de l’héritier du terrain, Barau Xavier, qui conteste aujourd’hui l’ancienneté de la shapèl (nom créole donné aux koïlou). Selon lui, elle ne remonterait pas au-delà de la dernière guerre. Dans la situation de forte pression foncière, il semble surtout soucieux de pouvoir utiliser le terrain, sur lequel vivent encore quelques familles d’anciens colons, anciens pratiquants et usagers de la shapèl.
Selon M. et Mme Gaschard, un couple pratiquant tamoul de Saint-André, parti à la shapèl dans le courant du mois de janvier, après l’avoir vue dans un reportage à la télévision, les pratiquants d’autrefois auraient pu être découragés par l’attitude du maître des lieux. D’où une dégradation accélérée du site, dans les dix dernières années, faute d’entretien. C’est à ce couple saint-andréen que le propriétaire des lieux apprit qu’il avait dispersé les statues de la shapèl depuis plusieurs mois. Cette nouvelle a fait monter l’émotion d’un cran, faisant craindre une décision fatale pour le Domaine de la Paix (l’autre nom de la shapèl).
C’est ce qui a décidé André Ramy Sepou à saisir le Directeur régional des affaires culturelles (DRAC) en lui demandant, d’après la loi du 31 décembre 1913, de prendre une mesure conservatoire au nom de « l’intérêt public » que représente ce monument. Le 24 janvier, un appel à la création d’un Comité de Sauvegarde du Patrimoine indien de La Réunion a réclamé « l’arrêt de la destruction annoncée de la shapèl Dambièr et son classement d’urgence au titre des monuments historiques ».
Ce n’est pas la première fois que la DRAC est saisie d’une demande de protection de cette shapèl. En 2003, une première tentative d’enquête avait été découragée par le propriétaire que, faute d’informations plus poussées, la DRAC avait renoncé à convaincre.
La situation n’est plus la même aujourd’hui. Des éléments historiques et patrimoniaux sont venus étoffer le dossier. Un groupe d’architectes - celui qui a rénové les lazarets - s’est solidarisé avec l’action du Comité.
L’appel du 24 janvier dit notamment ceci : « La chapelle et les constructions annexes sont caractéristiques des temples construits dans le cadre des plantations, sur le modèle proprement réunionnais. Plusieurs éléments font de ce site un élément patrimonial remarquable : les peintures, les décorations, le mobilier religieux, la menuiserie (intérieur de la chapelle) sont caractéristiques d’une époque. Cette structure, assez commune au début du XXe siècle, a pratiquement disparu du paysage réunionnais à cause de l’évolution architecturale des temples vers un modèle dravidien. De plus, ces constructions s’inscrivent dans un paysage (champ de canne, proximité de la ravine Charpentier, urbanisation inexistante) qui donne encore plus de force à la présence de ce temple. »
Les promoteurs du Comité sont aujourd’hui résolus à interpeller tout le monde : le ministre de la Culture, le président Jacques Chirac, le comité interreligieux de La Réunion, la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise, les deux collectivités territoriales, le maire de la commune et jusqu’au Secrétaire général de l’UNESCO... « pour que Dambièr devienne une des références architecturales des Réunionnais ».
Une première réponse est venue de la DRAC, avec l’annonce d’une réunion prochaine, en février, de la Commission régionale du patrimoine et des sites.
« On demande que M. Barau ne détruise pas ce temple. Même s’il ne veut pas mettre 1 franc dedans, en en faisant don au Patrimoine, il est exonéré d’impôt et cela ne lui coûte rien » plaide André Ramy Sepou, qui assure également que son Comité « est prêt à toute discussion avec le propriétaire. On le respecte. Mais lui, en voulant détruire le temple, ne cherche-t-il pas à cacher certaine vérité aux descendants des familles d’engagés ? »
Pascale David
Réactions
• Axel Gauvin
Non à la destruction de la Chapelle
La chapelle hindoue (malabare) d’Harambure, construite sur la propriété de la famille Barau à Sainte-Marie (Établissement de Beaufonds), est menacée de mort : ainsi en a décidé le propriétaire. Une première étape a déjà été franchie : les statuettes ont disparu !
Mais si la terre appartient à (aux) Barau, la destruction de cette chapelle n’en serait pas moins un crime : ce serait, étant donné le caractère sacré du lieu, un crime contre la spiritualité hindoue (malabare). Ce serait un crime contre la mémoire de tous les engagés indiens qui ont construit cette chapelle avec l’accord des propriétaires, et dont le travail a largement contribué à faire leur richesse et celle de leurs semblables. Ce serait un crime contre les descendants de ces engagés. Ce serait un crime contre l’Art : la grande beauté des peintures, œuvre d’un artiste qui, probablement, se méconnaissait lui-même, saute aux yeux. Ce serait un crime contre la culture réunionnaise.
La conservation de cette chapelle est donc d’une impérieuse nécessité, non seulement sa conservation, mais sa restauration, sa protection. Il faut enfin que la visite du lieu, dans les limites fixées par les seuls pratiquants de la religion hindoue (malabare), devienne possible.
• Julien Ramin, Président de l’Association Maha Badra Karli
Non à la destruction de la shapèl Dambièr
Un comité de soutien a été mis en place pour sauver la chapelle Dambièr.
Pourquoi ?
Parce que les héritiers des engagistes - famille Barau - veulent la détruire. La chapelle a été construite, à l’époque, avec l’accord des engagistes suivant le contrat de travail établi. Chapelle et terrain ont déjà été payés par la sueur et le sang des engagés.
Avides de s’enrichir toujours plus, Les héritiers des engagistes veulent récupérer le terrain.
Ils ont déjà donné les statues à des tiers : de quel droit ?
Ces statues ont été installées, selon les rites, par les malabars engagés au 19ème siècle. Elles sont la propriété des pratiquants.
Est-ce seulement l’argent qui intéresse la famille Barau ?
Ceux qui veulent détruire ce site agissent par mépris. Ils méprisent les malabars et les pratiquants de l’hindouisme. Agissent-ils par racisme ?
L’Association Maha Badra Karli apporte son soutien au Comité pour la Sauvegarde de la chapelle Dambièr et exige le retour des statues.
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