À l’université de La Réunion, conférence-débat sur “Comment écrire l’histoire coloniale après la loi du 23 février 2005 ?”

’Se vacciner contre le chikun’ de l’histoire officielle’

7 mars 2006

Un an, jour pour jour, après le vote de la loi du 23 février 2005 affirmant la nécessité d’enseigner le ’rôle positif’ de la colonisation, on débattait à l’amphithéâtre Auguste Lacaussade - tout un symbole - du travail de l’historien et de l’importance d’écrire justement l’Histoire, sans contrôle de l’État. L’Histoire doit être une quête permanente de la vérité, que celle-ci plaise ou non.

C’est en présence de Claude Liauzu, professeur émérite à l’université Denis Diderot-Paris 7, que s’ouvre le débat. Initiateur de la pétition “Liberté pour l’histoire”, il souhaite que la loi du 23 février 2005 en son entier soit abrogée, au lieu de seulement son article 4, le plus révoltant, le plus incongru.
En effet, cet article dispose : "les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit".

Un passé à assumer

On sait qu’il n’est pas donné aux politiques d’écrire l’Histoire, sinon en favorisant son objectivité souveraine. Seuls les historiens peuvent, doivent, écrire l’histoire en respectant les règles de cette science humaine, afin de "construire la connaissance et la diffusion", précisait le doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines, Michel Latchoumanin.
"Or, cette loi demande aux universitaires d’orienter leurs recherches", poursuit-il. On comprend dès lors l’élan protestataire, dans les départements d’Outre-mer, les quatre vieilles colonies qui gardent encore aujourd’hui les séquelles de l’esclavage, de l’engagisme, de la colonisation. Certains diront de la néo-colonisation, concept persistant.
Radjah Véloupoulé, conseiller régional, président de la commission de l’Épanouissement humain, déclare qu’il "n’existe pas d’aspect positif de la colonisation", notant le "mal absolu" qu’occasionne la colonisation, notamment en termes de déni de la langue et des religions des peuples colonisés. Et de continuer : "chacun doit pouvoir assumer son passé et aussi le passé de l’autre".

Pourquoi cette loi est inacceptable ?

"C’est une loi colonialiste, qui magnifie la grandeur des colonisateurs", indique sans ambiguité Claude Liauzu, notant que "toute la classe politique - sauf quelques exceptions - est restée silencieuse".
Et d’insister : "c’est une loi qui véhicule un racisme de type colonial". D’où l’intérêt de "se vacciner contre le chikun’ de l’histoire officielle", poursuit le professeur parisien.
Par ailleurs, il ne manque pas d’interpeller les historiens sur leur rôle. En effet, il n’existe peu, sinon pas, d’historiens de l’Outre-mer, laissant ainsi le pas à l’offensive contre cette histoire, qui fait partie de l’Histoire de France. "Les offensives contre l’histoire n’auraient jamais eu lieu, s’il n’y avait pas de carences dans notre profession", déclare Claude Liauzu, qui dira aussi que nous ne sommes plus au 19ème siècle pour nier l’esclavage, l’engagisme, la colonisation ou encore l’immigration.

Une opportunité

Pour Françoise Vergès, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage, il existe une opportunité à cette situation : c’est que l’on n’a jamais autant parlé de traite négrière, de l’esclavage. Mais elle ne manquera de noter que "c’est la France qui a été esclavagiste, colonialiste", et déplorera qu’il demeure une fuite face aux responsabilités du pays colonisateur.
Pour elle, il ne fait aucun doute que c’est la loi Taubira, reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, qui est visée par la loi du 23 février 2005. Pourtant, il s’agit de raconter l’histoire de nos ascendants venus fructifier la terre de notre pays.

Que nous faut-il enseigner ?

Ghislaine Bessière, porte-parole de l’association Rasine Kaf, note l’importance de dresser un bilan de la colonisation. Sinon, "comment sortir de ces rapports de dépendance, voire même de subordination ?".
Notant qu’il existe beaucoup de points historiques restés en chantier, elle demande que ce travail de mémoire soit fait. Pour autant, elle souligne qu’il existe à son sens 3 périodes flagrantes de colonisation. La première est esclavagiste, régie par le Code noir, Code qui donne à l’île Bourbon un statut raciste basé sur l’esclavagisme. La deuxième est un système, servile toujours, fondé sur l’engagisme. Par ailleurs, elle note que, depuis la date historique du 19 mars 1946, La Réunion vit une période néo-coloniale.
Alors, faut-il poser la question : comment devons-nous traiter cette histoire qui arrive à nous, parfois en bribes, en lambeaux ?

La portée de l’oralité

Et Sudel Fuma, professeur d’histoire à l’Université de La Réunion, de noter la portée de l’oralité, qui est une source extraordinaire d’information pour les historiens. C’est peut-être ce qui lui permit, avec deux cartographes de l’Université de La Réunion, d’authentifier la grotte des premiers français, comme un cimetière d’esclaves. "La Réunion est un vaste cimetière", déclarait un jour le président de Région Paul Vergès. L’historien demande "Où sont enterrés les esclaves, où sont les dépouilles des marrons ?", tout en faisant remarquer que "plus de 300.000 morts sont ainsi privés d’histoire, privés de sépulture". Voilà donc ce qu’il nous faut chercher, savoir, maîtriser, pour nos enfants, pour demain. Pour qu’ils connaissent leur histoire. Encore faut-il que La France cherche à entendre cette histoire, qui est la sienne. "Cette histoire n’est pas mieux, n’est pas moins. Elle existe" fera remarquer Françoise Vergès.

Bbj


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Témoignages - 82e année


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