Si notre histoire nous était contée...

2 décembre 2006

Hommage du Port aux citoyens et citoyennes d’honneur samedi dernier, inauguration de l’école “Evenor Lucas” lundi de cette semaine, à Boucan Canot : voyage dans le passé récent de notre île pour prendre exemple et aller plus loin !
Ce fut le sens des interventions de Paul Vergès, Président de la Région, à cette double occasion. Les hommes et les femmes honorés par la municipalité du Port, nés dans le premier quart du 20ème siècle, et Evenor Lucas, né en 1897, ont vécu sensiblement à la même période. Les uns et les autres, engagés dans la vie associative, syndicale et politique, ont été à la fois témoins et acteurs des transformations de la société réunionnaise passant du statut colonial à celui de département, d’une organisation rurale à un mode de vie urbain.
Les paroles de Paul Vergès rappelant le temps des paillotes, du paludisme, des classes surchargées de l’époque coloniale provoquaient dans le public les commentaires, plus souriants que nostalgiques, de ceux qui avaient vécu tout cela. Le récit de l’histoire se doublait ainsi de la vivacité du témoignage, le passé ressurgissait permettant aux plus jeunes soit d’apprendre soit de donner à leurs connaissances acquises l’épaisseur du vécu.

Témoignages vivants

Si connaître l’histoire est un devoir collectif, si rendre hommage à ceux et celles qui y ont participé activement est une exigence morale, ce n’est pas pour sacrifier le présent ni le futur, au contraire. Le philosophe Hegel affirmait qu’il n’y a pas de leçons de l’histoire parce que celle-ci change perpétuellement et son lecteur dissident, Karl Marx, pensait que lorsque l’histoire se répétait, la tragédie devenait farce. Pensées à discuter. Et pourtant, retracer ces vies de luttes et d’espoirs d’un monde meilleur, d’une Réunion plus juste, a de quoi nous inspirer. Au-delà du respect, de la reconnaissance, il y a un exemple de prise de responsabilité dans des situations complexes, dont on ne maîtrise pas tous les aspects et surtout pas les conséquences à long terme.
Exemple et non modèle ! Autrement dit, il ne s’agit pas de répéter les paroles, de reproduire les actions. Pas du tout ! Hegel et Marx avaient bien raison, chacun à leur façon. La véritable fidélité est dans l’invention : conduire sa propre analyse, la renouveler en fonction d’une situation changeante, très changeante, imaginer de nouveaux chemins pour les mêmes idéaux. Lors de la célébration à la Région du 60ème anniversaire de la loi du 19 mars 1946, loi portée par les batailles de ceux qui étaient honorés, aussi bien au Port qu’à Saint-Paul, Paul Vergès a invité à être « fidèles à ce qui animait nos pères dans leur combat libérateur ». Le rappel du combat des prédécesseurs « qui ont fait de nous ce que nous sommes » doit nous inciter à prendre en compte notre nouvelle situation dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, pour inventer un « nouveau modèle de développement ».
Pour cela, le rôle des historiens est important et les débats sur l’histoire de La Réunion se multiplient. Mais précieuse également est la collecte du patrimoine immatériel assurée par la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR), parce que cette histoire récente, elle est à côté de nous, dans la mémoire et le cœur de ceux et celles que nous rencontrons chaque jour. Il suffit de lancer un mot, de rappeler un événement et l’histoire se revit au présent et se partage. Un peu comme mardi matin, à la Rivière des Galets, chez Mme Célia Jehu, tisaneuse, qui recevait chez elle son titre Zarboutan nout kiltir (1). Dans ces cas-là, l’émotion est toujours au rendez-vous. Michel Séraphine, représentant le maire du Port, en a fait l’expérience, Célia, en le voyant, a parlé aussitôt de la maman de Michel disparue depuis 50 ans. Célia qui raconte le passé et qui est aussi porteuse d’un savoir transmis de génération en génération : récits, savoirs, savoir-faire à partager.
En ce sens, le partage doit être le plus large possible. Là encore, c’est la leçon qu’on peut retirer de l’inauguration de l’école Evenor Lucas qui fut maire de Saint-Paul de 1945 à 1959. Le maire actuel, Alain Bénard y est allé de ses propres souvenirs : « J’étais embarqué dans l’ambiance... en étant plutôt en face ! ». De son côté, Paul Vergès rappelait que lui-même avait donné le nom de Pierre Lagourgue à un lycée du Tampon et à la zone aéroportuaire de Gillot. Au-delà des appartenances aux familles politiques, l’essentiel est ce que l’on fait pour La Réunion. « Nous ne devons pas être orphelins de notre histoire, nous devons la connaître pour avoir des raisons d’aller plus loin dans la même continuité historique. » ainsi conclut Paul Vergès à l’école désormais dénommée Evenor Lucas.

B.C-L

(1) Malade le 4 novembre, elle n’avait pu se rendre à la cérémonie organisée à la Région en présence de Marie-Claude Tjibaou.


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Témoignages - 82e année


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