Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise

Subrahmanyam pour une révolution de l’approche de l’Histoire

10 septembre 2008

L’Histoire est généralement abordée à l’échelle des États-Nations et des empires. Sanjay Subrahmanyam, spécialiste mondialement connu du monde indien, ancien et moderne (Chaire d’Histoire de l’Inde à Université de Californie, Los Angeles), invite à quitter cette échelle mondiale pour nous amener à prendre en compte des expériences humaines à entrer dans la micro-histoire.

La première proposition de Sanjay Subrahmanyam est une invitation à quitter l’Histoire faite avec des abstractions sociologiques pour travailler à partir des expériences, des subjectivités et suivre une personne comme Marco Polo dans son parcours et sa biographie.
L’autre façon d’aborder l’histoire de l’océan Indien, c’est de penser à l’espace maritime. Mais comment faire l’histoire de l’espace maritime ? « Il ne suffit pas de prendre l’histoire par une sorte de centre. Il faut essayer de penser l’espace. Penser l’histoire comme un problème qui se centre dans un espace limité et partir d’un point de départ pour reconstituer un réseau », expliquait-il vendredi soir au Conseil régional.

Déconstruire la notion de centre

Une autre proposition est celle que Sanjay Subrahmanyam reprend à Fernand Braudel pour s’attacher aux structures et aux événements. Cependant, si l’histoire de la Méditerranée, par exemple, se construit sur des sources française et italienne, comment faire son histoire avec les sources non latines ?
Sur l’océan Indien, Sugata Bose aborde l’histoire de l’océan Indien à l’époque de l’empire global sur le modèle braudelien. « Pour Bose, ce qui fait l’océan Indien, c’est l’empire britannique : on pense à l’empire centré en Inde et qui a des périphéries ailleurs. A partir de cette conception, on peut proposer une série d’enquêtes. On peut penser à la circulation des capitaux, voir comment on a financé plusieurs choses... Mais il y a aussi l’histoire de la main d’œuvre, des engagés, des esclaves... tout cela peut se faire dans le cadre de l’empire.
Mais à partir du moment où l’on conçoit un espace maritime comme lié à l’activité de l’espace impériale, des questions essentielles restent posées : comment traiter des réseaux qui ne rentraient que de manière limitée dans le cadre de l’empire britannique ? Même l’histoire de la main d’œuvre et des engagés va au-delà de l’empire britannique, elle va dans des endroits contrôlés par d’autres empires ».

Sanjay Subrahmanyam nous alerte aussitôt sur un deuxième problème : si on a d’un côté le problème de l’européanocentrisme (faire de l’océan Indien avec des sources européennes), on a souvent tendance à penser que l’océan Indien est l’océan des Indiens. Remplacer une vision centriste par une autre n’est pas très sain, ni très souhaitable non plus.

Les autres sources possibles

Le spécialiste évoque l’auteur de “In an Antique Land” qui n’est pas un historien, mais anthropologue et romancier : Amitav Ghosh. En tant qu’étudiant, il est allé en Egypte dans les années 70 et a été très frappé par la distance qui existait entre l’Inde et l’Egypte. Il témoigne que dans l’imaginaire des Egyptiens, l’Inde existait dans une espèce de flou.
Subrahmanyam s’intéresse aux lettres échangées entre des marchands juifs, écrites en langue arabe et en écriture hébraïque. Il retrouve des réseaux de marchand entre le 11ème et le 13ème siècle, installés en Inde du Sud, en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Egypte. Il aboutit ainsi à une autre image, à un océan Indien sans empire, constitué par des réseaux, des rapports sociaux, des rapports de mariages. « Dans ces lettres de prêts, les marchands juifs faisaient aussi le commerce des esclaves, des épices, des ivoires. Il y a beaucoup de violence à petite échelle, et puis il y a aussi l’histoire des pirates », note-t-il.
Il est encore possible d’enrichir l’histoire de l’océan Indien à partir des chroniques de La Mecque, et autres récits de voyage. « Ce qui permet de passer de l’échelle très grande, extrêmement abstraite, impériale, à quelque chose de plus limité ».

Plusieurs histoires

Il n’y a pas que les sources orales et écrites, il existe de nombreuses iconographies, des cartes (qui ne ressemblent en rien à la cartographie occidentale). Au 15ème siècle, des cartes arabes montrent les villes portuaires, les rivières et passent par des représentations visuelles différentes. Si on conjugue ces archives avec les autres matériaux, nous avons plus qu’un point de vue qui est exprimé, à partir de La Mecque, de Mobassa, de Madagascar... On a plusieurs histoires possibles... Encore pouvons-nous nous tourner vers l’imaginaire de l’océan Indien et de grands textes médiévaux arabes comme “Les merveilles de la création”.

Repenser qui nous sommes

Françoise Vergès réagissait positivement aux réflexions de l’historien car la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise entreprend justement d’œuvrer dans ce sens : « Les ancêtres réunionnais sont venus de ces mondes, la problématique est au cœur de la manière dont nous essayons de repenser qui nous sommes et ce qu’est La Réunion dans cet océan Indien. Cet espace maritime n’est pas vide, c’est un espace social et culturel, habité par des êtres humains. Ils l’ont sillonnés, utilisés, aujourd’hui encore, cet espace est important en termes géopolitiques : c’est la route du pétrole, l’océan où habite la majorité des musulmans dans le monde... Est-ce qu’on peut dire que l’Atlantique est aussi divers ? Les propositions que vous faites sont au cœur de nos préoccupations ».

Francky Lauret


Echange avec le conférencier

A la question de Carpanin Marimoutou cherchant à connaître d’autres sources qui ne soient ni écrites, ni orales, Subrajmanyam répond que l’archéologie est la grande piste toujours négligée.
Les tentatives d’archéologie sous-marine se résument à quelques chasses au trésor, ou à la volonté de retrouver sous les eaux l’ancienne ville où le dieu Krishna habitait. Pour le spécialiste, l’archéologie sous-marine est la prochaine frontière à franchir.

Histoire de l’absent

La salle soulevait également la question de la connaissance des langues riveraines pour pouvoir lire leurs archives. « Peut-on appréhender l’histoire de l’esclavage sans connaître le malgache, poursuivre l’histoire de l’engagisme sans apprendre des langues ? », résume Françoise Vergès. Ghislaine Bessière demandait au conférencier quel statut peut être accordé aux archives, quand on sait qu’elles viennent justifier un système. Elle se demandait comment faire l’histoire de l’absent, de l’exclusion. La question de la transmission de cette histoire à naître était également formulée.
Il y en aurait eu beaucoup d’autres, mais après ce long échange avec la salle.

Arme de conditionnement

Radjah Veloupoulé devait conclure : « L’histoire politique, économique, matérielle est une arme de conditionnement psychologique très efficace. J’invite tous les chercheurs qui ne veulent pas que l’histoire de La Réunion soit appropriée par des gens sans compétences et qui n’ont pas d’intérêts pour cette île à se réapproprier leur histoire. Ce qui est véhiculé par ce qui vient de l’extérieur ne constitue pas une vérité et je suis ravi de voir que cette conférence suscite un réel intérêt ».

FL


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