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Le 20 décembre et le sacré à La Rivière des Pluies
21 décembre 2005

Lundi, à l’appel des associations Dobout Ensamb, Noé, Rasine Kaf et Cimendef, un rassemblement a eu lieu au cimetière des esclaves de La Rivière des Pluies. De la prison des esclaves jusqu’à la statue de la Vierge noire : les participants ont offert une cérémonie aux ancêtres.
Accolée à l’école maternelle Desbassyns de La Rivière des Pluies, en renfoncement, sur un petit carré de terre, au milieu des habitations, la prison des esclaves du domaine de la famille Desbassyns, qui a résisté aux destructions des vestiges de notre mémoire, passe inaperçue. Un abrupt escalier de pierres mène à la geôle minuscule, plongée dans le fénoir où les esclaves étaient retenus enchaînés, torturés. Les militants associatifs ont tenu hier une cérémonie dans ce lieu vibrant d’émotions. Offrandes de nourritures, encens, quelques bougies dessinant à peine le contour des visages : chacun a déposé une rose, fait une prière avant de ressortir à reculons, pour ne pas contrarier les anciens. Noé Jeanolat, portant sur sa tête la statue de pierre réalisée par les membres de son association, a ouvert la procession qui a conduit le cortège jusqu’à la statue de la Vierge noire, à côté de l’église de La Rivière des Pluies. Les participants ont de nouveau fait des offrandes de fleurs, au son de chants traditionnels. La procession s’est terminée au cimetière païen face au cimetière communal.
Cimetière païen
"Je n’ignore pas que le cimetière dont il s’agit a été donné à la commune de Sainte-Marie en 1877 pour servir à la sépulture des catholiques et, conformément à la volonté des donateurs, on n’y a jamais inhumé des personnes étrangères au culte catholique..." Dans une lettre adressée par le maire de Sainte-Marie Vincent de la Giroday à Monseigneur de la Bonninière de Beaumont, le 6 juillet 1928, l’on apprend que Louis de Villèle a concédé une parcelle de terre pour le cimetière de la commune à condition que n’y soient enterrés que des gens de confession catholique. Les autres étaient inhumés dans ce cimetière païen de La Rivière des Pluies dont il ne reste aujourd’hui qu’un petit carré de terre sauvé in extremis des engins de construction qui ont d’ailleurs, dans les années quatre vingt, fait resurgir des ossements au moment de la réalisation d’une boutique, aujourd’hui fermée. Malgré la volonté de l’époque de cesser les travaux pour entamer des fouilles, l’asphalte a emmuré, étouffé les précieux restes du passé. L’on ne sait pas ce que sont devenus les ossements qui auraient pu faire parler l’Histoire, comme l’on sait peu de chose sur ce cimetière. L’historien Philippe Bessière (qui nous a également fait partager le fruit de ses recherches ci-dessus), nous a livré le témoignage du père Rigolet, recueilli le 6 mai 2004 : "Il y avait un cimetière consacré et un cimetière païen. Les deux doivent dater de la même époque. Certains se faisaient incinérer. On enterrait près des manguiers. En 1987 j’ai vu une femme en larmes sur une tombe païenne. Son enfant, mort sans avoir été baptisé en 1938, reposait là. Elle aurait voulu le déplacer."
Estéfani
Pour une relation pacifiée à l’Histoire
J’ai vécu avec beaucoup d’intérêt et d’émotion la cérémonie de lundi qui a permis à chacun des participants, pieds nus chauffés par l’incandescence de l’asphalte, de communier avec la terre où sont enfouis nos ancêtres, laissés à l’oubli. Communier pour rendre hommage à leurs âmes mais aussi pour extirper du déni cette période douloureuse de l’histoire réunionnaise et ainsi rentrer dans un processus de réparation, de reconnaissance du passé. À travers les chants, les prosternations, les offrandes, chacun a voulu s’emparer de la mémoire des ancêtres, perceptibles sur les visages durant toute la cérémonie. La fin de la procession a marqué une délivrance. Chacun est-il pour autant libéré ? C’est sûrement cela, la quête profonde de la fête de la liberté. Cent cinquante-sept ans après l’abolition de l’esclavage, la société réunionnaise doit encore se libérer des tourments de son histoire, pas en les reléguant à l’oubli, mais grâce à un travail tant personnel que collectif d’appropriation et de reconnaissance.
“Témoignages” est le seul média à avoir participé à cet hommage, la veille d’un jour aussi incontournable que celui qui marque la fin de l’esclavage. Il est fondamental que l’Histoire soit partagée avec tous et c’était bien pour la restituer à tous que nous étions présents. Mais l’hospitalité réunionnaise n’était pas au rendez-vous ce matin-là. Bien qu’invité, en nous interdisant avec véhémence et sans ménagement certains clichés, nous avons été entravés dans notre travail, mis à l’écart. "Les anciens n’aiment pas les photos !" Force est de constater que le caractère intimiste de cet échange ne visait pas dans les faits à ouvrir au plus grand nombre les portes de la reconnaissance et de la réparation collective. Cet épisode regrettable, et vécu personnellement avec douleur, m’emmène à ce constat : loin de l’autosatisfaction, le travail pour une relation pacifiée à l’Histoire dans la perspective de la construction d’un destin commun est encore long et difficile.
Estéfani
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