Théâtre : le pays resté loin

Sur les traces de Médée... à l’Île de La Réunion ...

29 avril 2006

Lolita Monga nous explique à partir de quel ressenti, de quel vécu s’est tissée peu à peu l’histoire de ’Le pays resté loin’, sa dernière création, ’une histoire de regard porté sur l’autre, une histoire de mythe rattrapé par la réalité, une histoire d’êtres humains, tellement humains que le désespoir reste la seule esthétique de nos errances’.

"Le pays resté loin" de Lolita Monga (Compagnie acte 3) est "une tragédie du destin" mise en scène par Colette Froidefont (Théâtre du Sorbier). La première de cette relecture et réécriture du mythe de Médée aura lieu au Théâtre des Bambous, mardi à 20 heures 30.
À l’école, le Mythe de Médée à travers Euripide, et la tragédie de Sénèque, est présenté comme une histoire de passion, de jalousie qui pousse une femme à aller jusqu’à la folie, jusqu’au meurtre. Lolita Monga a également ressenti cette dimension, mais elle ajoute : "Ce n’est que bien plus tard en lisant le “Médée” de Max Rouquette que j’ai été frappée par le statut d’apatride, d’étrangère de Médée et le drame de son exil qui ont influencé sa vie et ses actes".
Relisant Euripide et Sénèque et les autres pour "fouiller les mots". Ainsi, dès le premier monologue du “Médée” d’Euripide, il nous parle de sa situation d’apatride : "Je pense que les étrangers doivent respecter les lois et les coutumes du pays qui les accueille, or moi, je suis une étrangère ici, moi, isolée, déracinée, je suis outragée par un mari pour qui je ne suis qu’un butin ramené d’un pays barbare".

Jason et Médée : couple mixte

Derrière le drame passionnel, note Lolita, se profile "un questionnement sur l’autre, une incompréhension mutuelle, un rapport homme/femme mais certainement un rapport complexe entre deux cultures, une ombre de xénophobie, de racisme. Médée représente l’étrangère d’un monde barbare en opposition au monde civilisé de Jason, et cette différence suscite des formes de rejet mutuel. Ils forment un couple mixte".
Elle explique l’écho de Médée en elle, sa résonance avec La Réunion : "Quand Max Rouquette parle des paysages de son Occitanie natale, du ciel, des rochers, des vieilles femmes sur les places de village, des champs de la mer, de toutes celles qui ont vu un jour la mer se retirer d’elles, quand Marie Cardinale dans la préface de son “Médée” nous dit : “on dit que les amputés continuent de souffrir du membre qu’ils n’ont plus, moi j’ai continué à souffrir de l’Algérie, dans tout mon corps et surtout dans ma tête, pendant longtemps. C’est cette souffrance qui m’a fait écrire mon premier roman. Que la profondeur de cette blessure et la douleur atroce qu’elle provoque fassent perdre l’esprit, qu’on en devienne folle, ne me paraît pas invraisemblable. “Tout de suite m’est revenu mon départ, mes 8 ans en France, ma première pièce qui parle de l’exil, ... et la Colchide s’est mise à se confondre avec l’île de La Réunion, la pierre volcanique, le vent, les cyclones, les histoires, les contes, les clans familiaux, les dieux multiples et les saints pour chaque occasion, les chœurs chantés du Maloya, les rituels, les guérisseurs, les plantes, la magie, le soleil bien sûr”".

Madina est Médée

"Et Médée s’est mise à se confondre avec Madina, le personnage de ma pièce "Le pays resté loin". Madina est devenue l’"ex-ilée", la candidate à l’eldorado, tellement réelle, tellement vivante dans notre vécu qu’elle s’est mise à tutoyer la mort ; La Réunion s’est effacée pour le pays du dehors, tellement nombreux, tellement pesant que l’on se prend pour un autre, que l’on commence à croire à l’universel jusqu’à ce que les autres vous regardent...", confie-t-elle avant de se demander : "Combien de Médinas ont-elles quitté nos villages, nos écarts et nos quartiers pour désauter une mer, passer une frontière, délaissant un quotidien stigmatisé et oppressant pour un autre monde civilisé, pour un eldorado, un travail, de l’argent, un homme qui les sortirait de leur condition et blanchirait leur peau, un homme par correspondance ou un argonaute de passage au pays. Combien de faits divers tragiques au pays de l’exil, combien de désillusions et de retours au pays à un âge où on a tout perdu et où on ne retrouve rien ?".

Actuelle

Elle souligne combien la question reste actuelle : "Même si les temps changent, que les jeunes Réunionnaises partent de moins en moins, que la France n’est plus vécue comme un eldorado, il reste néanmoins que nous entretenons avec l’île et le reste du monde un rapport qui marque nos mentalités, nos gestes, nos comportements, nos rêves, nos cauchemars. Il y a le dehors et le dedans, les gens du dehors et les gens du dedans, ceux qui sont déjà partis et ceux qui sont restés, ceux qui reviennent et ceux qui ne rentreront jamais, ceux qui partent pour mieux revenir, ceux qui partent pour mal revenir, ceux qui restent et ne veulent pas partir, ceux qui restent et pensent à l’ailleurs toute une vie".

Eiffel


Ousa kansa ?

Entre le 2 et le 15 mai 2006 à la scène Conventionnée "Les Bambous" en alternance avec la salle Guy Alphonsine de Saint-André. Du 19 au 24 mai 2006 au Centre dramatique de l’océan Indien, du 26 au 30 mai à l’Université de l’Ile de La Réunion et du 1er au 17 juin 2006 : tournée du spectacle dans les salles de diffusion de l’Ile de La Réunion. En septembre, décembre 2006, le spectacle devrait être présenté en métropole.


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