Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
20 mai 2009

Le quotidien “Le Monde” a publié le 2 mai dernier un article de Benoît Hopquin sur les campagnes archéologiques menées par Max Guérout sur l’île de Tromelin. Ces campagnes ont permis d’exhumer des ustensiles et des parures forgés par des esclaves qui y avaient été abandonnés à la suite d’un naufrage. En effet, en 1761, un navire négrier parti de Madagascar s’est échoué sur le récif de Tromelin. L’équipage a abandonné les esclaves rescapés. Quinze ans après, huit survivants ont été secourus dont sept femmes et un bébé à qui l’une d’elles avait donné naissance entre-temps.
Le journaliste Benoît Hopquin, marié à une Réunionnaise, a écrit un long article sur notre île, qu’il connaît bien. Nous le remercions de nous avoir autorisés à le publier.
Le G.R.A.H.TER (Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la TErre Réunionnaise) est la seule association qui a effectué des fouilles terrestres à La Réunion. Nous disposons de près de 2.000 objets qu’il nous faut envoyer à des laboratoires à Paris pour les dater. D’ores et déjà, nous sommes persuadés que notre île fut découverte au Xème siècle et non, comme le prétendent certains écrits, au XVIIème siècle. Il faut poursuivre les fouilles, conformément aux conclusions de la Conférence des archéologies de l’océan Indien d’août 2000, qui avait rassemblé dans notre île trente archéologues venus de dix pays de la zone.
Voici le reportage très instructif de Benoît Hopquin.
Marc Kichenapanaïdou
Président du G.R.A.H.TER
(Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la TErre Réunionnaise)
Archéologie
A Valparaiso, un jour de 2003, Max Guérout recueillit « une bouteille à la mer ». Le message était envoyé sur Internet, lancé au hasard des vents et des courants de ce monde infini. En plein océan Indien, un météorologue français suppliait quiconque lirait ces lignes de s’intéresser aux naufragés de l’île Tromelin.
A 450 km de Madagascar et 550 km de La Réunion, cette possession française revendiquée par l’Etat mauricien, stérile ovale de sable de 1.500 mètres sur 750, huit mètres d’altitude à son plus haut, fut le théâtre de poche d’un extraordinaire fait divers. En 1761, un navire négrier, l’Utile, s’était fracassé sur ce récif battu par la houle et frangé d’écume. Abandonnés par l’équipage, les esclaves avaient vécu là quinze ans, avant que les rescapés, sept femmes et un bébé de huit mois, ne soient secourus.
Dans le port chilien, Max Guérout est ferré. Sitôt rentré en France, le spécialiste en archéologie navale se lance dans le sillage de l’Utile. De Paris à Aix, de Lorient à Genève, avec une poignée de passionnés, il exhume des archives plusieurs témoignages dont l’un est attribué à l’écrivain du bord, ainsi que des comptes-rendus de la Compagnie des Indes. Se reconstitue alors par lambeaux une aventure humaine hors normes.
Le 23 juillet 1761, l’Utile quitte le port malgache de Foulpointe pour l’île de France (l’actuelle île Maurice). Sur le pont, 140 hommes d’équipage. A fond de cale, 160 esclaves embarqués en contrebande. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le navire heurte un bout de terre mal consigné sur les cartes, qui hante les histoires de marins. L’équipage gagne la terre ferme à la nage. Vingt marins périssent. Nul ne songe à déclouer les panneaux de cale. Les esclaves sont promis à la noyade. Mais une lame éventre la coque et 88 hommes et femmes atteignent la plage. Une vingtaine d’entre eux mourra encore d’épuisement, de soif ou de blessures dans les heures qui suivront.
Combler le vide
L’équipage est parvenu à récupérer des vivres, des armes et du matériel de première nécessité. Il creuse un puits et touche une nappe d’eau saumâtre, gage de survie. Deux campements s’improvisent sous les voiles récupérées : celui des Blancs et celui des Noirs. L’île étant à l’écart des grandes routes, nul salut n’est à espérer d’un navire de passage. Les marins construisent un esquif avec les débris de l’Utile. Ils improvisent une forge, un atelier de charpente, les esclaves les aident. Le chantier dure deux mois. « Dès le début, les officiers savaient que l’embarcation serait trop petite pour emmener tout le monde ». Le grand jour, les marins abandonnent les Malgaches, avec la vague promesse de revenir. Ils arriveront sains et saufs à Foulpointe.
A Tromelin, les naufragés s’installent dans une terrible attente. On sait bien peu de chose sur leur séjour, hormis les témoignages très parcellaires des rescapés. En 2006 puis 2008, Max Guérout et une équipe de bénévoles ont entrepris deux campagnes de fouilles pour combler ce vide. Sous le patronage de l’Unesco, l’opération a été baptisée “Esclaves oubliés”. « Il fallait savoir quel type de société avait bien pu s’organiser durant ces années, explique le responsable du projet. C’est là une forme d’archéologie de la détresse ».
Une véritable expédition, également. Tromelin est difficilement accessible. Elle abrite depuis 1954 une station météo où cohabitent trois ou quatre employés en de longues vacations. Elle possède une piste d’urgence, mais est approvisionnée par bateau, quand la mer l’autorise. Chaque déchargement est un exploit.
Les campagnes durent un mois chaque fois, par une chaleur écrasante, dans un confort spartiate. Les fouilles ont mis au jour les fondations d’un habitat très organisé, taillé dans le corail. Ont été retrouvés 400 objets dont « une cinquantaine particulièrement intéressants parce qu’ils sont la preuve d’imagination et de l’industrie de ceux qui ont vécu là ». Les habitants se nourrissaient d’oiseaux, des tortues et de leurs œufs. Avec le bois échoué, ils ont couvé contre les intempéries le feu laissé par les marins. Des gamelles en cuivre ont été forgées, des vêtements confectionnés en plumes d’oiseaux. Les archéologies ont découvert des amulettes en coquillage et deux bracelets en cuivre, fabriqués sur place. « Ces gens avaient dépassé les nécessités de la survie, construit une micro-société », constate Max Guérout.
« Nous avons retrouvé seize cuillères et seize récipients en cuivre », poursuit-il. Baissant rapidement les premières années, la population semble s’être stabilisée à une quinzaine d’individus, cinq ans après le naufrage, et être restée à ce niveau pendant la décennie suivante. Les femmes, « plus rustiques », ont mieux enduré la vie extrême.
Cette démographie s’ajustait-elle aux ressources de l’île ou faut-il trouver d’autres raisons ? On sait seulement qu’après deux ans de vains espoirs, dix-huit personnes ont tenté leur chance sur un radeau de fortune. Pour les autres, mystère. « Sont-ils morts de désespoir, de maladie ou dans des luttes fratricides ? ». Y a-t-il eu combat pour la survie ou solidarité ? L’expédition a recherché en vain jusqu’à présent le cimetière signalé en 1851 par un navigateur anglais. « Les ossements, un crâne fracassé par exemple, nous donneraient de précieuses indications ». Max Guérout aimerait monter une nouvelle campagne en ce sens.
Le calvaire des Robinson malgaches dure quinze ans. Leur histoire est pourtant connue des contemporains, jusqu’en France. De feuilles à grand tirage racontent le destin de l’Utile. Condorcet et d’autres s’émeuvent. Mais les autorités se désintéressent du sort des infortunés.
En 1775 enfin, un navire de passage tente de secourir les naufragés. Un homme est débarqué, mais doit être abandonné sur place, tant la mer est hostile. Le marin construit un radeau de fortune, embarque avec lui trois femmes et les trois derniers hommes. Ils disparaissent. En 1776, le chevalier de Tromelin parvient finalement à récupérer les huit derniers rescapés et donne son nom à cette terre maudite. Débarqué sur l’île de France, les femmes sont déclarées libres et baptisées. L’enfant est prénommé Moïse.
Benoît Hopquin
Avec beaucoup d’enthousiasme, les collectivités ont financé les campagnes de fouilles. Depuis dix ans, nous attendons une vraie politique d’archéologie à La Réunion. Nous laissons de plus en plus partir un pan de notre histoire.
M.K.
Courrier des lecteurs
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