La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
HOMMAGE À LAURENT VERGÈS, LE MILITANT, LE REBELLE
12 octobre 2006

o Élie Hoarau, Secrétaire général du PCR
Un grand Réunionnais et un grand rassembleur
1 - Très jeune, Laurent s’est révélé être militant actif, et souvent nous avons été ensemble dans des actions diverses. À ce titre, quand j’évoque son souvenir, plusieurs anecdotes me reviennent à l’esprit ; parfois cocasses et irrespectueuses, qui tenaient à son esprit rebelle ; parfois plus graves qui reflétaient déjà chez lui une pensée politique profonde. Je pense à ce jeune député (nous étions députés ensemble) qui, à l’Assemblée nationale, avait pour souci de ne pas se laisser entraîner dans les débats partisans des formations politiques métropolitaines. Pour lui, la cause de La Réunion transcendait les chamailleries des partis et devait être entendue par tous. Et il s’efforçait de la faire entendre de tous. Un jeune député et déjà un Grand Réunionnais.
2 - S’il était encore parmi nous, je suis convaincu que son combat aurait été aujourd’hui de rassembler tous les Réunionnais autour d’une pensée réunionnaise et d’un projet réunionnais. Ce n’est pas un combat aussi facile qu’on le pense quand on voit que la tendance affichée aujourd’hui par des responsables politiques de La Réunion est de s’intégrer au débat politique métropolitain et à ses confrontations politiciennes.
o Dominique Atchicanon, militant et responsable associatif
Au cœur de la citoyenneté et de la démocratie participative
1 - Un de mes souvenirs les plus forts, c’est le courage physique et moral dont Laurent a fait preuve devant les nervis, à Saint-André. J’étais avec lui dans les campagnes électorales, notamment celle de 1984, après une élection annulée pour fraude et celle de 88, quand il venait d’être élu député. En 1988, on a fait la tournée des bureaux de vote et j’avais pour chauffeur un camarade député ! Je lui ai trouvé beaucoup de courage, à passer comme cela de bureau en bureau, alors que nous étions accueillis "chaudement" par les nervis.
Laurent était simple, disponible, prêt à toutes les tâches utiles. Son humanisme et sa facilité à aller vers l’autre m’ont beaucoup marqué aussi.
2 - Je pense que sa bataille pourrait être inspirée aujourd’hui par la défense des familles réunionnaises - surtout les plus fragiles, les plus modestes, les plus pauvres - dans un contexte de développement de la violence, de la délinquance et de l’insécurité sociale, faute de travail. La citoyenneté et la démocratie participative sont deux axes importants et étroitement liés dans la vie associative. Je pense qu’il leur aurait accordé toute son attention. En tout cas, c’est ce dont je lui aurais parlé : de l’illettrisme, de la carte scolaire, de la mixité sociale... Lui-même, qui était jeune parent, il n’aurait certainement pas refusé d’enrichir le débat sur ces questions. De plus, il était très sensible aux questions internationales, et il aurait certainement été très attentif aux réponses des altermondialistes sur toute une série de problèmes posés par l’évolution de nos sociétés.
o Willy Phileas, musicien
"La cause des Réunionnais"
1 - Il m’est difficile d’évoquer Laurent. J’ai 42 ans et mes souvenirs de “Témoignages” remontent aux fêtes du journal, dans les années 77-78. J’ai vu la famille Vergès dans ces occasions, mais je n’ai pas connu Laurent personnellement. Je l’ai vu aussi quelquefois, avec son frère, dans des meetings à Sainte-Rose avec Bruny Payet, Gilbert Ramin, Daniel Honoré, Soupramanien... J’étais encore petit et mon but à moi était d’animer, de jouer avec mon père (Gramoun Lélé - NDLR). Après, j’ai entendu parler de son combat dans l’Est. Mais pour moi, c’était un autre monde.
2 - Avec ce que j’ai entendu dire de ses combats dans certaine ville de l’Est, je pense qu’il serait toujours dans le mouvement : dans une ville peut-être, ou plus près de son père, à la Région... Ou peut-être ailleurs, au Conseil général ou au Sénat. Qui sait ? Mais je ne doute pas qu’il serait toujours engagé dans la défense de la cause des Réunionnais.
o Mahdia Benhamla, ancienne journaliste de “Témoignages” et du “Réunionnais”, responsable de l’agence Imaz Press Réunion
"Il poussait les gens à se dépasser"
1 - J’ai mille souvenirs agréables et positifs de Laurent, il m’est difficile d’en choisir un seul.
D’abord, côté boulot, où je l’ai connu à “Témoignages” pendant quatre ans, je me rappelle les conférences de Rédaction ; les échanges y étaient parfois très animés ; ses critiques constructives ont beaucoup appris à la jeune journaliste arrivée de France que j’étais et qui avait tout à apprendre sur La Réunion.
Il m’a également aidée à avancer dans la conception et les bases de mon métier. Par exemple, il m’a aidée à avoir une autre vision des faits divers que celle que j’avais au journal marseillais où j’ai commencé à travailler. Nous devons bien sûr penser aux victimes, mais également nous dire que derrière tous ces faits, il y a des personnes, leur famille, leurs proches.
Un autre souvenir me touche : il m’a proposé d’aller à Mayotte couvrir les premières grandes émeutes qui ont eu lieu dans l’île. Cette grande confiance qu’il a faite à une journaliste encore peu habituée à ce genre de reportage montre à quel point il poussait les gens à se dépasser ; il encourageait les autres, valorisait leur travail pour les aider à aller plus loin et pour faire mieux.
Enfin, je pense à son courage face aux dangers comme les violences électorales ; à l’époque, il y avait encore la fraude, c’était très dur à combattre, mais il n’a pas hésité à affronter les nervis des fraudeurs.
Côté plus personnel, en dehors du travail, j’ai également de bons souvenirs parce que durant mes loisirs, j’allais souvent chez Laurent et Marina. Il faut savoir que Laurent était un politique très engagé, un intellectuel éclairé et un grand humaniste, mais il aimait aussi faire la fête avec ses proches et ses amis pour leur faire découvrir la richesse culturelle de La Réunion.
Ainsi, c’est lui qui m’a fait goûter pour la première fois le “kari tang” et découvrir le “sèrvis kabaré”. Cet attachement à la culture et à l’identité réunionnaise, son fond réunionnais ne l’empêchaient pas d’avoir une grande ouverture aux autres cultures du monde.
2 - Je ne peux pas me permettre de répondre à la question sur ce qu’auraient été les combats de Laurent aujourd’hui. Tout ce que je peux dire c’est qu’il a toujours su adapter ses engagements aux conditions du moment et aux intérêts de La Réunion. Je pense qu’aujourd’hui encore, ils auraient été surprenants, innovants et finalement bien fondés.
o Simone Biedinger, Sage-femme retraitée, militante associative, Conseillère municipale au Port
"Il aimait son île"
1 - Parmi les meilleurs souvenirs que je garde de Laurent Vergès, je citerai une anecdote qui n’est pas liée directement à la vie politique. Je me souviens de vacances que j’ai passées avec ma famille en Alsace en 1979. Laurence et Paul Vergès sont venus prendre quelques jours de repos chez mes beaux-parents, à l’écluse de l’Ill près de Colmar. Ils étaient accompagnés de Françoise, Laurent et Ginette. Ce furent des moments d’amitié inoubliables.
En discutant avec Laurent, j’ai noté à quel point il aimait son île, combien il était attentif, ouvert à toutes les richesses culturelles de La Réunion et en même temps militant de la culture réunionnaise, à la recherche des solutions les plus justes pour mieux vivre ensemble dans cette société. Cela m’a beaucoup marquée.
2 - Si Laurent était encore parmi nous, ce serait bien sûr à lui-même de décider des combats qu’il souhaiterait mener. En fonction de la situation d’aujourd’hui à La Réunion, je crois qu’il est important de débattre ensemble, d’échanger, de proposer. Chacun d’entre nous tout seul ne pourra pas changer grand-chose, mais ensemble nous sommes une force incontournable !
o Lucien Biedinger, ancien animateur de la Rédaction de “Témoignages”
Un ardent défenseur de l’identité culturelle réunionnaise
1 - Parmi les nombreux souvenirs que je garde de Laurent, je voudrais en citer un qui porte sur un événement qui va laisser des traces dans notre Histoire. Un jour, il est arrivé à la conférence de Rédaction de “Témoignages” et il a lancé : "Lé zami, dorénavan apartir, nou va ékri le non de La Réunion èk in gran “L” é non pli èk inn ti “l”, parske nout péi i apèl “La Réunion” é pa “Réunion”". Et d’expliquer : "Nou rèss La Réunion, nou sava La Réunion mé nou sava pa an Réunion".
Certains journaux réunionnais avaient déjà pris cette habitude, de même que des enseignants et des étudiants à l’Université. “Témoignages” n’a fait que suivre une voie logique et conforme à la décision de la Révolution française sur la dénomination de notre île.
Quelques années plus tard, lors d’une réforme constitutionnelle, le nom de La Réunion a été inscrit officiellement et de cette manière dans la Constitution. Il serait bon que cela soit appliqué partout, en particulier dans les administrations - dont l’école -, dans la presse etc... Car le nom d’un pays, comme celui d’une personne, est l’expression de son identité. Et le fait d’écrire le nom d’un pays n’importe comment est une atteinte à son identité.
À mon avis, il n’est pas étonnant que Laurent Vergès ait eu l’idée de faire cette proposition graphique à “Témoignages”. Car il était notamment un ardent défenseur de l’identité culturelle du peuple réunionnais.
2 - Je ne sais pas quels combats Laurent mènerait aujourd’hui s’il était encore parmi nous, mais ce dont je suis sûr, compte tenu de la détermination et du niveau de la conscience politique qui étaient les siens, c’est qu’il aurait continué à lutter pour faire vivre les valeurs essentielles et les principes qui étaient les siens en tant qu’élu.
À ce sujet, je citerai juste de brefs extraits de la résolution votée à l’unanimité par le Comité central du Parti communiste réunionnais le 22 octobre 1988 sous le titre : “Méditer les messages laissés par Laurent”. "Dans son parti, Laurent n’a jamais rien revendiqué ; ni responsabilité particulière, ni désignation à des postes électifs. (...) Laurent fuyait la notoriété et les honneurs, mais il prenait toujours la mesure des devoirs et des responsabilités que lui imposaient les tâches qui lui étaient confiées. (...) Laurent haïssait les valeurs créées par l’argent dans notre société réunionnaise. Jamais, en tant qu’élu, il n’a voulu toucher ses indemnités, ne voulant recevoir que ce que les autres responsables percevaient et qui était plus proche du salaire de l’ouvrier de catégorie exceptionnelle que du traitement du cadre de la fonction publique".
Au moment où nous allons entrer dans un processus électoral, où des centaines de personnes vont être candidates à des postes électifs puis élues, ce combat de Laurent reste d’une grande actualité.
En effet, le plus important dans une élection n’est pas de savoir quelle personne sera élue à tel ou tel poste, mais pour quoi et comment. Notamment :
- quel sera son programme, son action réelle et son comportement ;
- quelle sera son attitude envers la population, surtout la plus démunie ;
- quelle sera sa manière d’exercer son pouvoir, ses responsabilités ;
- quel sera son rapport avec l’argent, avec les indemnités d’élu.
Je sais que dans le parti où je milite, il y a beaucoup de personnes qui sont fidèles à ces idées de Laurent et qui veilleront à ce que ces idées soient respectées.
o René-Paul Victoria, Député-maire de Saint-Denis
Un leader de manifestation
1 - À l’époque, dans les années 70, nous étions tous les deux au lycée Leconte de Lisle. Je suivais le mouvement de grève contre la suppression du sursis militaire. Il était un des grands défenseurs et également mobilisateur de cette grève.
2 - Aujourd’hui, il serait à mon avis à la tête de toute manifestation comme leader, et certainement maire et député.
o Paul Mazaka, collaborateur au Cabinet du Député-maire de Saint-Denis
Un passionné des musiques d’ici et d’ailleurs
1 - J’ai surtout échangé avec Laurent à l’époque des Rencontres de Jazz et de musiques populaires, le Festival de Chateau-Morange. En 1985, Laurent Vergès venait aux concerts et échangeait avec les musiciens, les gens du spectacle, les techniciens. Il s’intéressait à la musique et à ceux qui la font vivre. Je me souviens qu’un midi, on est allé déjeuner ensemble au Fangourin, un restaurant proche. Il discutait avec les gens qui étaient là. Il cherchait à comprendre tous les aspects de l’organisation d’un Festival. Pour moi, c’était quelqu’un qui s’intéressait à la musique, pas seulement pour la musique mais pour l’ouverture sur le monde qu’elle représentait et pour son lien avec l’identité culturelle et les rapports aux autres. Nous étions en plein questionnement sur la quête identitaire. Laurent avait perçu l’immense richesse de notre identité réunionnaise et l’importance de faire venir des artistes de différents horizons. Je crois qu’à ce moment-là, il avait encore mieux saisi combien ces formes musicales de l’extérieur se retrouvent aussi dans l’expression musicale et artistique réunionnaise. Autrement dit, comment notre métissage embrassait les autres identités.
2 - Pour moi, il est évident que Laurent, présent aujourd’hui, combattrait pour la reconnaissance de notre identité réunionnaise et pour ses valeurs de tolérance, de respect, pour sa différence. Il combattrait pour que, dans l’ensemble français et européen, La Réunion soit reconnue comme une entité culturelle à part entière. Je pense aussi qu’il aurait combattu pour que, dans les manuels scolaires, on enseigne non seulement l’histoire de La Réunion, de son peuplement, mais aussi l’histoire de l’océan Indien ; pour qu’on approfondisse nos relations avec les pays voisins - et notamment avec Madagascar, qui occupe une place particulière - ainsi qu’avec l’Afrique, l’Inde dans sa composante tamoule et musulmane, et l’Asie.
o Patricia Olot, une amie de Saint-André
"Sa vie, c’était le peuple"
1 - Laurent était déjà un grand Homme malgré son jeune âge, avec beaucoup d’humanité.
C’était un bon Créole qui aimait la vie et les gens.
2 - S’il était encore avec nous, je pense qu’il serait un grand politique, intègre et toujours présent aux côtés des personnes qui souffrent.
Moi je le vois toujours en train de visiter les gens.
Je crois que sa vie c’était le peuple réunionnais.
Toucher. Voir. Écouter. Ça, ça aurait été sa vie.
o Maryse Dache, la Présidente du Comité des Chômeurs et des mal logés du Port
"Il savait écouter et rassembler"
1 - Est resté gravé en elle "son engagement politique en tant que jeune réunionnais". Un humaniste, un homme de cœur qui est allé à la rencontre des hommes de ce monde. Pas comme un simple touriste, mais comme un observateur de la culture et des conditions de vie des peuples. À New York, il rencontre une famille ouvrière par exemple. Elle note "malgré son ascension politique qu’il a su rester lui-même. Laurent Vergès venait à notre rencontre et peu importe le lieu : dans un kabar ou en pleine rue". Il est resté modeste dans sa démarche. "Son combat pour l’égalité des chances ne se limitait pas à La Réunion. Il s’étendait aussi aux autres îles de l’océan Indien dont Madagascar. "Il avait même commencé à apprendre cette langue".
Il laisse "un vide". Il savait écouter "sans que les paroles entrent par une oreille pour sortir aussitôt par l’autre". Il savait aussi rassembler, notamment les jeunes.
2 - Selon elle, aujourd’hui, "il aurait formé d’autres jeunes pour s’investir dans la politique". Une des phrases qui l’a surprises de Laurent Vergès est "nou lé pa plus, nou lé pa moin, respèct a nou". En effet, il fallait avoir du courage pour lancer cette phrase en Assemblée nationale. Une phrase qui en dit long de ce Réunionnais.
o Yvon Virapin, compagnon de route
Un de ces combats, la lutte contre la fraude électorale
1 - Les élections municipales de Saint-André de 1983, le conseiller général de cette ville et le conseiller régional, Yvon Virapin, s’en souvient comme si c’était hier. Il a été un des compagnons de route de Laurent Vergès avec les militants de la section communiste de cette localité de l’Est. Journaliste à “Témoignages”, il a mené une véritable croisade "contre les injustices et pour l’égalité des droits et des devoirs. Parmi ces injustices, la lutte contre la fraude électorale à Saint-André. Le trucage des municipales de 1983 où Laurent Vergès perd par 49 voix" est devenu un cas d’école. Un scénario bien orchestré par le maître des lieux. "Cette élection a été annulée par la suite, et pendant toute une année, Jean-Paul Virapoullé, le maire, a tout fait pour manipuler et intimider les électeurs". Il se souvient d’une réunion tenue par Jean-Paul Virapoullé à la Mairie de Champ Borne où il “tenait” par ailleurs les employés communaux. "Nous nous sommes installés en face de la mairie. Puis, Laurent Vergès a pris le mégaphone pour dire aux employés qu’ils n’avaient pas obligation d’écouter Jean-Paul Virapoullé". Après cette intervention, "il ne restait plus qu’une poignée d’hommes autour du maire". Aux côtés de Laurent Vergès, il a mené la bataille pour la baisse du prix de l’eau et l’accès à la propriété des familles modestes à leurs logements à Saint-André. Il se rappelle aussi "des injures proliférées à leur encontre dès leur entrée dans la salle du Conseil municipal de Saint-André". Sur leur chaise, il était disposé des poils à gratter. Un coup bas qu’ils ont déjoué en changeant de place à chaque séance du Conseil municipal.
Il était très attaché "à l’évolution de “Témoignages” pour en faire un journal du peuple ouvert sur le monde". Il cite à ce propos une des phrases de Laurent Vergès "être Réunionnais, c’est être assimilé sans être assimilé, danser au son de notre propre musique pour mieux s’ouvrir au monde".
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