L’histoire de Raphaël Folio, ancien météorologue - 3 -

« Tu ne seras pas admis à la popote »

21 novembre 2008

Aujourd’hui, Raphaël Folio décrit ses débuts dans le service de météorologie, à une époque où La Réunion était la seule île de la région où le statut colonial avait été aboli.

A votre retour à La Réunion, où avez-vous été affecté ?

- A Madagascar !... Car j’étais du corps colonial, je ne pouvais donc pas travailler à La Réunion, devenue département... On avait un statut différent de celui des métropolitains.

Avez-vous connu Marc Gérard ?

- Oui, un excellent météorologue ! Il est plus jeune que moi. J’ai été le premier cadre créole à entrer dans la météo. Je suis resté à Madagascar cinq ans. Ensuite je me suis marié à La Réunion. Il y avait la rébellion à Madagascar. Je devais m’installer à Madagascar à la station de prévision sur l’aérodrome où il y avait des Malgaches qui faisaient de l’observation... Je devais travailler avec eux. Quand je suis arrivé, le commandant, un certain Cler, avait des Réunionnais sous ses ordres. Il avait estimé que les Réunionnais ne pouvaient pas manger avec les zoreilles, et il ne les acceptait pas à la popote des métropolitains.

Quelle discrimination !

- On m’avait prévenu : « Tu ne seras pas admis à la popote ! ». J’arrive, Cler était content qu’on lui envoie quelqu’un. Et il me dit : « Bon, je vous ai préparé à manger, vous venez chez moi ». J’attendais les évènements. J’avais prévenu mon directeur, qui était aussi un gars très progressiste, que j’allais faire un scandale. J’ai donc bien été reçu par le commandant, qui, à un moment donné, m’a demandé de quelle région je venais. J’ai répondu : « De La Réunion ». Il s’est étonné : « Vous n’êtes pas né à La Réunion ! ». Je répondis que si, et que mes ancêtres étaient parmi les premiers arrivés sur l’île... Et il me confirme qu’il n’admet pas un seul Réunionnais à la popote. Et moi de lui dire : « Je suis déjà au courant de votre racisme ! Je vous ai dit que je suis Réunionnais. Et si je ne peux pas manger à la popote avec les zoreilles, je m’en fous, mais vous allez avoir des ennuis, avec votre racisme. Maintenant, je vous le dis franchement, je refuse de manger avec vous et votre popote ! ».
Bref, nous nous sommes quittés un peu en froid... Et puis, le seul moyen pour se rendre à Tananarive, c’était un petit bus de l’Aviation Civile qui devait y emmener les familles sans distinction une fois par semaine pour le ravitaillement. Sur la circulaire, il était dit que le bus était réservé aux gens de la Météo et de l’Aviation Civile, sans distinction entre Malgaches ou Réunionnais ou zoreilles. Mais Cler ne voulait pas que les Malgaches prennent le bus.

Lorsque vous avez quitté l’Afrique, vous êtes revenu à La Réunion ?

- En 1960, quand j’ai quitté l’Afrique, devenue indépendante, je suis passé par Paris. On avait la possibilité de demander à intégrer le corps métropolitain puisqu’il n’y avait plus de corps colonial. Et comme j’avais demandé mon congé, j’en ai passé la première partie en France et le reste ici, en 1961. On voyageait par bateau, c’était formidable. D’autant que le temps du bateau n’était pas compté dans le congé. Comme j’étais cadre, on avait le droit de voyager en première. On a fait des voyages extraordinaires !... Mais ici, j’ai été assez mal accueilli, notamment par les métropolitains chefs de service... Mais toute ma vie, j’ai fait du syndicalisme. J’ai toujours été intransigeant sur les principes et je tenais à ce qu’on me respecte.

Vous avez connu les îles Éparses !

- J’ai été un des pionniers des îles. A l’époque, on se déplaçait en bateau, il n’y avait pas encore les pistes. Le premier avion, un Junker militaire, a atterri à Europa, sur une piste commencée par un autre ingénieur et terminée par moi-même. A l’époque, le débarquement de matériel était très hasardeux sur les îles, et lorsqu’on préparait une mission, il fallait partir un mois avant. Il fallait acheter tous les vivres, les mettre dans des bidons soudés, on achetait aussi des barques, des pirogues à Madagascar et c’est par celles-ci que l’on débarquait les marchandises, venant de Madagascar aussi, sur l’île Europa. Pourquoi les bidons soudés ? Parce que lorsqu’ils tombaient à l’eau, les vivres coulaient. Soudés, ils flottaient et on pouvait les récupérer.

(à suivre)

Interview : Marc Kichenapanaïdou


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