Oscar Niemeyer a 100 ans

Un architecte en béton

Parcours d’un homme de création et d’engagement. Cent ans de génie.

17 décembre 2007

À 100 ans, Niemeyer continue de créer. Insatiable constructeur, homme de conviction, des brigades internationales jusqu’à aujourd’hui, il est un militant des droits humains et de la justice sociale. Oscar Niemeyer, le plus grand architecte brésilien, est aussi un citoyen engagé, un homme révolté contre les injustices sociales de son pays, adhérant au Parti communiste brésilien depuis 1945.
Son cabinet est installé au dernier étage d’un immeuble de la plage de Copacabana, où il dirige une équipe d’architectes de trois générations. Son horizon, c’est l’océan Atlantique.
En 1956, il est chargé par le président Kubitschek d’organiser le concours pour choisir le plan de Brasilia, la nouvelle capitale. L’architecte et urbaniste Lucio Costa est le vainqueur du concours. Travaillant avec lui, Niemeyer a conçu des palais en béton et en verre. Dans la cathédrale qu’il a conçue, le visiteur est ébloui par la lumière. On pense alors au “fiat lux” de la Genèse.
« Je voulais, a-t-il écrit, que les futurs visiteurs de la nouvelle capitale aient une sensation de surprise et d’émotion. Je me rappelais de la place Saint-Marc, à Venise, avec le palais des Doges, de la cathédrale de Chartres, des œuvres qui ont un impact indescriptible par la beauté et l’audace sans que des raisons techniques ou fonctionnelles y soient pour rien. C’est seulement la beauté plastique qui domine comme un message permanent de grâce et de poésie ».
En France, Niemeyer a laissé son empreinte en dessinant le siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien, à Paris, ainsi que le siège du journal “l’Humanité”, à Saint-Denis (1989). On lui doit également la Maison de la culture du Havre et la Bourse du travail de Bobigny.
Dans une interview publiée dans nos colonnes en janvier 2007, Niemeyer racontait son séjour prolongé à Paris après le coup d’État qui avait renversé le Président João Goulart. « J’étais à l’étranger pour mon travail. Malraux a obtenu de De Gaulle un décret pour que je puisse travailler en France, et j’ai trouvé plus raisonnable de prolonger mon séjour à Paris. Quand je suis rentré au Brésil, on ne m’avait pas oublié. Le climat politique était plus calme, mais cela n’a pas empêché que je sois emmené dans les locaux de la Police politique à peine débarqué à Rio. Cette époque est révolue. Nous sommes gouvernés par Lula, qui n’est pas communiste, mais qui, heureusement, n’a pas oublié son origine ouvrière et imprègne sa gestion politique d’un sens populaire qui nous plaît, bien que nous ne soyons pas tout à fait satisfaits. Nous continuons de lutter pour une société sans classes comme celle que défendait Marx ».
En 1970, il démissionne de l’Académie américaine d’arts et de sciences pour protester contre la guerre du Vietnam. C’est aussi dans les années 70 qu’il ouvre un cabinet d’architecture aux Champs-Élysées. Le Brésil était gouverné par le général Medici, une des périodes les plus noires de la dictature brésilienne, quand la torture et la répression ont fait un grand nombre de morts et de disparus dans les rangs des opposants. Les résistants et les guérilleros brésiliens étaient recherchés par la Police politique comme des “terroristes” dans des affiches placardées sur tous les murs.
Le Mémorial de l’Amérique latine, conçu et inauguré en 1989, est l’hommage de l’architecte à cette Amérique latine qu’il rêve libre et unie. C’est un des centres culturels les plus modernes de São Paulo. Un complexe exceptionnel d’informations sur la culture en mouvement du continent. La Main, sculpture de Niemeyer, en est le symbole. La carte de l’Amérique latine est peinte en rouge sur la paume, comme un symbole ensanglanté du continent.
Aujourd’hui, Niemeyer voit avec enthousiasme l’avènement de plusieurs gouvernements populaires. Pour le Brésil, il souhaite la réforme agraire qui se fait encore attendre. Il voit s’aggraver les conflits pour la propriété de la terre et s’inquiète des menaces sur la souveraineté de l’Amazonie brésilienne. Il redoute la haine grandissante de la bourgeoisie à l’encontre des habitants des favelas.
L’année dernière, un journal de Rio a demandé à des journalistes et à des intellectuels d’établir un palmarès des 100 plus grands Brésiliens. Niemeyer est arrivé en tête. Leonardo Boff, théologien de la libération, a justifié son vote : « Sa créativité est inouïe. Il a une option très nette pour la justice sociale, une grande affirmation pour la vie, pour sa beauté et l’amour des amis. Il se dit athée. Mais sa vraie religion est l’amitié ».
Le Musée national de Brasilia, qui vient d’être construit, est la nouvelle prunelle des yeux de l’architecte. Il y a osé un espace libre de 80 mètres, 6 fois celui de la coupole de la basilique Saint-Pierre, à Rome. L’architecture est audace, elle doit créer la surprise, enseigne-t-il.
Sa sculpture Main ouverte offrant une fleur a été inaugurée cette année à Paris par Bertrand Delanoë, au parc de Bercy, comme un premier hommage pour son centenaire.

Leneide Duarte-Plon


Oscar Niemeyer : « L’architecture n’est pas ce qui compte le plus »

L’architecte brésilien évoque l’importance de résister à Bush et son travail en France et à Brasilia.
Oscar Niemeyer a eu 100 ans le 15 décembre 2007. Ses réalisations appartiennent au patrimoine architectural mondial.

Comment percevez-vous l’actualité politique de l’Amérique latine où des gouvernements de gauche comme ceux d’Evo Morales, de Michelle Bachelet, Chavez, de Nestor Kirchner et de Lula se veulent une alternative à la mondialisation libérale qui voit dans le marché la solution de tous les problèmes ?
- J’accompagne ce qui se passe en Amérique latine avec beaucoup d’intérêt.

Qu’est-ce que vous espérez du nouveau mandat du Président Lula dont vous avez soutenu publiquement la réélection ?
- Nous espérons tous que Lula trouve le chemin de la gauche. C’est dans ce sens que les pays d’Amérique latine évoluent, avec les gouvernements populaires qui surgissent unis contre Bush. Ce qui me préoccupe aujourd’hui, maintenant plus que jamais, ce n’est pas l’architecture, mais l’union des forces progressistes du monde entier, et de l’Amérique latine surtout, contre l’empire de Bush qui déshonore l’humanité.

Vous dites souvent que la vie est plus importante que l’architecture. Comment un architecte peut-il aider à transformer le monde ?
- Il peut lutter pour une société plus juste et plus solidaire.

Qu’a représenté pour vous la construction de Brasilia ? La ville conçue par l’urbaniste Lucio Costa a-t-elle été abîmée, modifiée ou transformée par les gouvernements militaires après le coup d’État de 1964 ? Son projet fondateur a-t-il été respecté ?
- L’idée défendue par le Président Juscelino Kubitschek d’une nouvelle capitale ouverte à l’extérieur nous remplissait d’enthousiasme. Et nous sommes partis vers cette région inhabitée et lointaine, persuadés que nous réalisions quelque chose de bien pour notre pays. Les gouvernements militaires n’ont pas trop abîmé Brasilia. L’urgence dans laquelle la ville a été construite est responsable de beaucoup de ses imperfections. Brasilia a été victime de problèmes inévitables dans n’importe quelle ville.

L’intellectuel que vous êtes n’a jamais caché ses idées communistes, même pendant la dictature militaire brésilienne de 1964 à 1985. Comment la dictature a-t-elle essayé de discréditer votre travail à Brasilia ?
- Lors du coup d’État, j’étais à l’étranger pour mon travail. Je me rappelle que Malraux a obtenu de De Gaulle un décret me permettant de travailler en France, et étant donné la situation au Brésil, j’ai trouvé plus raisonnable de prolonger mon séjour à Paris. Mon bureau brésilien et le siège de la revue “Módulo” que je dirigeais ont été réquisitionnés, ce qui m’a obligé à rester en Europe encore quelques années. À mon retour au pays, on ne m’avait pas oublié. La situation était plus calme, mais à peine débarqué, on m’a emmené à la Police politique. Nous avons vécu 20 années de violence. Finalement, cette époque est révolue.
(...)
J’ai aimé la France, j’ai eu un grand plaisir à rencontrer Sartre et Malraux. J’ai aimé mes camarades communistes français, je pense à Georges Gosnat, j’ai aimé me balader dans Paris et ses restaurants. Je me souviens de ce moment où, la construction du siège du PCF terminée, Thorez, le secrétaire du Parti, m’a demandé : « Oscar, j’ai une vieille table qui m’a accompagné toute la vie. Est-ce que je peux la mettre dans mon bureau ? ». Comme architecte, je n’avais jamais entendu une preuve de respect du travail d’autrui aussi délicate et juste.

Brasilia, avec sa cathédrale magnifique et ses palais aux lignes élégantes qui avaient ravi Malraux, entre autres, est-elle votre œuvre la plus importante ?
- Non. Dans mon premier grand travail, Pampulha, à Belo Horizonte, cette architecture libre et créative que le béton suggère et rend possible est déjà là. À Brasilia, j’ai voulu que les palais et bâtiments publics de la nouvelle capitale respirent un air nouveau qui surprenne et émeuve.

Lorsqu’on observe vos réalisations françaises, on pense immédiatement aux lignes concaves et convexes du Congrès national de Brasilia. Le style Niemeyer est celui des courbes élégantes. Quelle est votre plus grande source d’inspiration ?
- La courbe est la solution naturelle. Je cherche toujours la forme nouvelle, et c’est avec des structures concrètes que je cherche à innover, à réduire les points d’appui pour rendre l’architecture plus audacieuse, différente. Tout cela peut être suggéré par le béton armé, toujours si généreux. Mais je répète que l’architecture n’est pas ce qui compte le plus. Il m’arrive de penser qu’un jeune qui proteste dans la rue contre l’injustice de notre monde fait un travail plus important que le mien. Et les journalistes à qui je dis cela sont stupéfaits.

Entretien réalisé par Leneide Duarte-Plon “l’Humanité”


Oscar Niemeyer commandeur de la Légion d’honneur pour ses 100 ans


L’architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui a réalisé la ville de Brasilia et de nombreuses œuvres en France et dans le monde, vient d’être fait commandeur de la Légion d’honneur par la France, mercredi, à quelques jours de son centième anniversaire.

C’est l’Ambassadeur de France à Brasilia, Antoine Pouillieute, qui lui a remis la distinction en expliquant à l’architecte que les Français l’admirent. « D’abord pour les œuvres que vous leur avez offertes. Ensuite, ils ont un grand respect pour votre engagement politique lorsque la dictature vous imposa un exil qui vous mena en France ».



Oscar Niemeyer, qui a fêté ses 100 ans le 15 décembre, a conçu
plus de 600 projets architecturaux dans le monde parmi lesquels le siège des Nations unies à New York (avec entre autres Le Corbusier), la cathédrale et la ville de Brasilia, ou encore le siège du Parti communiste à Paris. Il a reçu la Légion d’honneur en se disant « très content de recevoir une décoration qui vient d’un pays où j’ai reçu toutes les possibilités de travail, d’un pays qui a toujours donné des exemples de lutte avec ses révolutions », avant de rappeler le temps passé avec son ami André Malraux avec qui il « regardait passer les belles femmes sur les Champs Elysées ».


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