Culture et identité

Un autre gardien culturel nous quitte

Décès de Gramoun Baba

Témoignages.re / 13 décembre 2004

Le monde du maloya est une nouvelle fois endeuillé. Gramoun Baba s’est éteint samedi à l’âge de 88 ans. Cette figure emblématique du maloya traditionnel s’en est allé rejoindre le Rwa Kaf et Gramoun Lélé au royaume du Maloya. Il avait toujours été considéré comme un passeur culturel, ayant inspiré moult artistes réunionnais. Télé-Réunion a eu la bonne idée de diffuser dès hier soir un très beau reportage sur Gramoun Baba.

(Pages 8 et 9)

Paul-Emmanuel Salomon, dit Gramoun Baba, vivait dans le Sud de l’île, à Bois de Nèfles - Coco (Saint-Louis) plus précisément. Qui n’a pas connu les servis kabaré chez Gramoun Baba a vraiment loupé un événement culturel sans précédent.
Il est vrai qu’il n’était pas de ceux qui cherchaient désespérément la célébrité. Son maloya se voulait traditionnel, en constante symbiose avec le sacré, par respect, par dévotion pour les ancêtres. Gramoun Baba est de ceux qui ont fait découvrir le sèrvis kabaré au grand public en lui ouvrant sa porte.
De six heures du soir à six du matin, le roulèr ne laisse aucune place au silence et les chansons se succèdent. Hommage aux ancêtres, repas, maloya krazé, la tradition est là, le kor, lespri ansanm. Plusieurs artistes ont ainsi pu découvrir le sèrvis kabaré, comme Danyèl Waro, Baster, et puis tout simplement des générations de Réunionnais.
Il faut dire que les chansons intègres, que l’on entendait chaque année de la voix même de Gramoun Baba ou de son épouse Marie-Marthe Bazaline, dite Madame Baba, racontent la vie au champ, la douleur d’une existence basée sur l’exploitation humaine, l’hommage aux zanaar, aux esclaves, aux marrons.
Un gardien de l’oralité réunionnaise s’en va. Peut-être avec lui tout un répertoire. Un homme qui s’en va est une bibliothèque qui brûle, dit-on. Malheureusement, il ne sera pas vraiment enregistré. Deux titres seulement paraissent sur la compilation "Bourbon Maloya", édité chez Oasis. L’important pour lui était de rendre hommage aux ancêtres, pas de commercer le maloya, qu’il tenait pour sacré.

Baba, lèspri kabaré

Récemment, l’association Ankraké organisait un hommage au vieux passeur de tradition qu’était Gramoun Baba, en lui dédiant “Baba, lèspri kabaré”. Bien évidemment, en une telle occasion, on ne pouvait entendre que du maloya, qui battait son plein à la balance coco.
Gramoun Baba est sûrement resté dans le fénoir, sans chercher à revendiquer son maloya. Mais il sera un acteur incontournable dans la découverte d’une part intégrante de notre identité, peut-être toujours pas assez intégrée. Même si l’art dont il était détenteur restait dans le cadre cultuel, c’est une exhortation à un regard plus attentionné vers nos origines. Dans son cas précis, il mettait en honneur nos origines malgaches.
Dans un entretien avec nos confrères du “Quotidien”, Laurita Alandroit (Ankraké) déclarait entre autres : "Gramoun Baba a réconcilié les Réunionnais avec cette culture du fénoir. (...) Il était fier de cette histoire et de ces pratiques, qui font partie de notre culture".
Les Réunionnais perdent un grand personnage, mais, dit-on, il restera dans nos cœurs un homme de grande contribution, qui a servi la culture de son pays. À toute la famille et à tous les proches de Paul-Emmanuel Salomon, l’équipe de “Témoignages” exprime ses sincères condoléances.

Babou B’Jalah


Réactions

Jimmy Cambona, artiste-peintre saint-louisien :
"Lé vréman regrétab. Bann moun na la valèr i sava inn apré lot"
, déclarait Jimmy Cambona, après l’annonce de la mort de Gramoun Baba. Le peintre saint-louisien, même si il ne l’a pas connu intimement, se rappelle avoir assisté à quelques serviss kabaré chez lui, à la Balance Coco, ce qui lui avait permis notamment de réaliser un portrait du Gramoun. "C’est une perte", insiste l’artiste.

Gilles "Bibass" Iva, musicien, auteur-compositeur :
"I fé dir amoin ke sé not tour de prann é de fèr avansé. Parske banna la prann é la done anou. Pa rien-k la mizik, navé in angazman sosial, san fèr de la politik. Là nou rann anou kont ke le patrimoine lokal sété zot. Gard ! In moun kome le Rwa Kaf té in travayèr, sé pa bann marginaux. Zot i amont anou in fason’n viv. É sé nou la suit. Zot mèm zot navé papa moman, ke la amont azot, épisa la mèn sa ziska nou. Sé anou d’amèn sa devan. Tout sa moin sa di pou la fami sora maf, mé le kèr léla. Moin na in pansé po zot. Mi fé promès d’éséyé de pa désevoir azot."

Frédérick Célestin, président de l’association d’édition Mèt Ansanm :
Professeur de créole et de français au lycée Boisjoly Potier du Tampon, Frédérick Célestin distingue sommairement 3 rôles essentiels du servis kabaré effectué par Gramoun Baba, d’abord pour le culte "sacralisé" des ancêtres, ensuite l’offrande aux peuples, ainsi que la contribution à une musique du fénoir, malmenée pendant plus longtemps avant de sortir de la "fénoirsité". "Sé inn movèz ané. Nou la fine pèrd Rwa Kaf, Gramoun Lélé, mintnan sé Gramoun Baba. Mi espèr ke sé in patrimoine ke la été ékri, sinon soré domaz pèrd tousa. Soré inn gross pèrt o nivo la mizik dabor, mé sùrtou o nivo bann témoiniaz le pasé èk le prézan. La kèstion sé èske tout le travay nésésèr la été fé pou prézèrv sak lù la fé".


"N’artrouvé Gramoun Baba. Tienbo larg pa"

Konbienn foi, ankor konbienn foi, zarlor v’alé dor dann kontreport la mor, san vienbou songn tout se mank delé-fonnkèr dann kèr in péi ? Kansa, kansa ankor, bann lanspèk, bann zarboutan nout kiltir va tienbo le kor pou amont anou se zistoir nioré, fioné ?
Afèr koz kréol si na poin lapéti zistoir gramoune la kozé, Baba dawar ansanm, sirman èk Lélé, devan le Rwa ? Jùss in bouton plant-là, po pousé dann kèr out zanfan, valal réyoné, dann ni, la gèl gran rouvèr, po boir tout se konsians la vi, kan-k l’ariv lèr fèrm out zié. Baba i dor pa dann sièl. Lù viv maloya. Baba i dor pa dann sièl. Lù dans maloya. Baba i dor pas dann sièl. Lù shant, vèy pa !
Kome in zistoir lontan, sak la sitan bordé, marsh kome voi-pa, sak Baba la mèt anlèr, aforss rouv la kaz son kèr, bèr lespri zanaar, pa kozman an kaniar, san batt foutan.
Baba i dor sou la tèr, la rasine tèrla, la fagot in lespri, inn lam mon péi po perss plù loin zistoir èk kiltir lé an nou. Mi di pa adié, mi di aou n’artrouvé Gramoun Baba. Tienbo larg pa.

Babou B’Jalah


Saint-Louis : Gramoun Baba s’en est allé rejoindre ses dalons maloyer

"Li sera touzour vivan dan’ nout kèr, dan’ nout lèspri"

Dans son quartier de Bois-de-Nèfles Coco, à Saint-Louis, demandez donc qui était Paul-Emmanuel Salomon ? Gentiment, on vous répondra d’un petit signe de la tête ponctué d’un "mi voi pa ki sa i lé". Et pourtant, derrière ce patronyme il y avait une figure du quartier et même de tout Saint-Louis, en la personne de celui qui s’est forgé un nom et une réputation sous l’appellation contrôlée de "Gramoun Baba".
Un nom qu’il faudra désormais conjuguer au passé et tous ceux qui étaient venus l’accompagner hier à sa dernière demeure n’ont eu de cesse de rappeler la force de caractère de cet homme qui, des décennies durant, avait su conserver et faire partager le servis kabaré, cet hommage aux ancêtres venu de Madagascar.
Il a su non seulement perpétuer cette tradition, mais il a surtout su la faire partager avec tous ceux qui voulaient bien venir. Une ouverture d’esprit qui a sans doute permis de mieux faire connaître l’homme et ses pratiques, sa musique.
"Gramoun Baba la fé in travay bandé si léritaz. Li té fé son sèrvis èk in rituèl. Épi son sèrvis té rouvèr si lo kartyé. In bonpé domoin la apri in ta d’zafèr èk gramoun la, kiswa maloyèr, kiswa sèrsèr", expliquait le 23 octobre dernier André Payet, de l’association Ankraké, lors d’un kabar à Bois de Nèfles - Coco, en présence de Gramoun Baba auquel de nombreux artistes étaient venus rendre hommage.
Ce soir-là, Danyel Waro, Firmin Viry, Gilbert Pounia, Zarlor, Lansor, ou encore Thierry Gauliris, qui avait si bien chanté “dan’ servis kabaré”, ainsi qu’une kyrielle d’artistes et de groupes avaient répondu présent. Gramoun Baba lui, était déjà bien malade, mais il avait tenu à remercier tous ceux qui étaient venus pour lui, se présentant un peu comme ses fils spirituels.

Deux gramoun et un rwa

Samedi, à l’âge de 88 ans, Gramoun Baba s’est donc éteint. Un peu comme s’éteint une lumière dont on sait que sa clarté sera ensuite reprise par dix, cent autres lumières. Il laisse derrière lui un œuvre, une vie bien remplie.
Hier, en l’accompagnant à sa dernière demeure, tous ceux qui avaient tenu à être présents soulignaient la fierté et la conviction avec lesquelles l’homme avait su ouvrir aux autres pour permettre la découverte de la différence et non le refus, l’enfermement, l’intolérance.
Avec Gramoun Baba, c’est un autre gramoun, une autre figure du maloya qui s’en est allé : à l’autre bout de l’île, du côté de Bras-Fusil, Gramoun Lélé a lui aussi tiré sa révérence.
“Gramoun” : un terme qui ne doit rien au hasard. Dans la terminologie créole, il signifie le respect dû à l’âge et à l’expérience, mais aussi l’admiration pour qui sait faire usage du savoir et des acquis de l’école de la vie. Deux gramounes s’en sont allés. Et avec eux un Rwa.
Sale temps pour le maloya. Mais la grande faucheuse aura beau s’activer, Gramoun Lélé, Gramoun Baba, le Rwa Kaf ont su faire croître et multiplier les bourgeons qui commencent à prendre le flambeau en se revendiquant d’un héritage et d’une tradition.
Hier, comme le 23 octobre dernier, l’heure était à l’hommage. Bien sûr, le départ définitif, surtout pour les proches, passe aussi par des larmes. Mais dans l’esprit de tous, à la manière des sèrvis kabaré qu’il avait contribué à faire connaître et reconnaître, Gramoun Baba lé touzour la. Sak li la fé, sak li la apran’ do moun, sa, i mor pa. Sé pou sa li va rèste vivan dan’ nout kèr, dan’ nout lèspri...

S. D.


La Région Réunion salue la mémoire de “Gramoun Baba”

La Région Réunion a publié hier le communiqué suivant : "En préservant la dimension du sacré dans le maloya, Gramoun Baba a su transmettre à bon nombre de nos artistes, musiciens, poètes et conteurs, la part malgache d’un héritage ancestral à travers le service Kabaré.
Cette forme particulière d’expression se vivait traditionnellement chez lui par des joutes oratoires, un coup de fusil dans la nuit, et de longues heures inoubliables de complaintes et de danses. Pour lui, le maloya n’était donc pas seulement une musique, mais exprimait aussi le sacré et l’hommage permanent à nos ancêtres.
Après le Rwa Kaf et Gramoun Lélé, La Réunion perd ainsi un autre gardien de la tradition du maloya.
Moins connu du grand public, Gramoun Baba avait choisi d’être fidèle à ses convictions, intransigeant dans le respect des valeurs traditionnelles. Authentique Grand “Moun”, il forçait le respect et a été pour tous ceux qui ont eu la chance de la côtoyer, un transmetteur, un passeur, un “Zarboutan nout kiltir”.
Si ces créations n’ont pu toutes être saisies - et figées - par les moyens modernes comme les disques ou CD, il incarne la tradition orale vivante de notre identité et il prend désormais place dans ce que les spécialistes appellent “le patrimoine culturel immatériel”.
À son épouse, à toute sa famille et à ses proches, le président du Conseil régional présente ses très sincères condoléances".


Hommage du P.C.R. à Gramoun Baba

Sous la signature d’Élie Hoarau, secrétaire général du Parti communiste réunionnais, le PCR a publié hier le communiqué suivant : "Au terme d’une vie bien remplie, Paul-Emmanuel Salomon, connu dans toute l’île sous le nom plein d’affection et de respect de Gramoun Baba, s’en est allé.
Gramoun Baba a maintenu vivantes les traditions du servis kabaré et du Maloya en même temps qu’avec ses amis et camarades il perpétuait une tradition de résistance aux injustices sociales et à la répression politique qui s’abattait alors sur tous les militants culturels, sur toutes celles et ceux qui osaient lutter contre une politique assimilatrice niant aux Réunionnais le droit à la diversité culturelle.
Le Parti communiste réunionnais veut ici présenter à son épouse et à toute sa famille ses très sincères condoléances et s’incline devant l’un des plus solides zarboutan de la culture réunionnaise".


Hommage au Rwa Kaf le 20 décembre à Sainte-Suzanne

L’Association pour la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (AMCUR) lance l’invitation suivante :
"Chers/es amis/es,
Vous avez déjà dû voir dans la presse l’information concernant l’hommage à Gérose Baritvoitse dit lo Rwa Kaf initié par La Région, en partenariat avec la Ville de Sainte-Suzanne, la CINOR, Antenne Réunion.

Il se déroulera le lundi 20 décembre, sur le site du Bocage, à Sainte-Suzanne.

L’Association pour la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise participe à cet hommage en organisant une conférence sur le thème : "L’ancestralité en terre réunionnaise", avec les intervenants/es suivants/es : l’historien Prosper Eve, la sociologue Antoinette Betourné et l’anthropologue Charlotte Rabesahala.


La conférence aura lieu sur le site du Bocage, de 14 heures à 16 heures.

Nous avons choisi ce thème parce qu’il nous semble que l’hommage à un créateur réunionnais, riche de plusieurs origines indianocéanes, exige que l’on réfléchisse sur les diverses formes du passage d’un disparu au statut d’ancêtre.

Nous savons que le mois de décembre est très chargé en rencontres diverses.
Nous faisons le souhait de nous retrouver tous et toutes ensemble pour la dernière fois en 2004 en un jour et dans une manifestation à haute valeur symbolique.
Nous comptons sur votre présence
à bientôt

La secrétaire de l’AMCUR