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13 juin, parLe monde a changé
Deux jeux traditionnels malgaches rivalisent avec le sport moderne
30 octobre 2006

Alors que 80% des jeux traditionnels malgaches de combat ont disparu, deux pratiques persistent et tentent même de se faire connaître au-delà de la Grande Ile : le savika et le moraingy. Ernest Ratsimbazafy, enseignant à l’université d’Antananarivo et ancien secrétaire général au ministère de la jeunesse et des sports, a parcouru Madagascar pendant huit ans pour découvrir le secret de longévité du savika et du moraingy.
Le “diamanga”, pratique de duel des hautes terres centrales de Madagascar, le “asa apunga”, lutte d’un groupe d’hommes, armés d’une masse et d’un bouclier, contre un adversaire imaginaire... Ce sont des jeux traditionnels qui ne se voient plus dans la Grande île. La population les a oubliés, comme la grande majorité des pratiques. À tel point que pour en faire un inventaire, les chercheurs doivent se rapprocher des anciens, seuls témoins de ces jeux passés ou dépositaires de témoignages.
Les pratiques traditionnelles de combat, un patrimoine qui intéresse au plus au point Ernest Ratsimbazafy, enseignant à l’université d’Antananarivo, ancien secrétaire général au ministère de la Jeunesse et des Sports, mais aussi ancien directeur national de la boxe anglaise. S’il tente aujourd’hui de retrouver les traces de ces jeux disparus, il a aussi étudié pendant huit ans le savika et le moraingy, deux vestiges de cette culture de la lutte. Pourquoi ces pratiques ont-elles résisté au temps, alors que d’autres sont tombées dans l’oubli ? C’est ce qui a poussé Ernest Ratsimbazafy à sillonner la Grande île et à consacrer une thèse à ces deux pratiques traditionnelles de combat malgaches, le savika et le moraingy. En approchant les populations qui continuent à pratiquer ces jeux, Ernest Ratsimbazafy a découvert des valeurs culturelles tendances, qui expliquent le succès de ces deux pratiques de lutte.
L’origine du savika et du moraingy est une énigme
Le savika ou zébumachie est une forme de combat de l’Homme contre le zébu, pratiqué dans la région d’Amoron’i Mania, alors que le moraingy est un combat à mains nues entre deux hommes, dans la région du Menabe. Difficile de dater l’apparition de ces jeux, qui est selon Ernest Ratsimbazafy, « une grande énigme tout comme les origines des Malgaches ». Seule certitude, ces deux pratiques de duel sont très anciennes. « Le moraingy existait déjà avant l’arrivée des Européens au XVI ème siècle, explique Ernest Ratsimbazafy. C’est pourquoi dans mon étude j’ai soutenu la thèse de l’origine interne de ce jeu de combat. Le moraingy était un moyen de défense contre les voleurs de zébu, ou un moyen de s’accaparer le zébu des autres, symbole de pouvoir et de richesse. Cette pratique de lutte s’est ensuite propagé dans l’Océan Indien, à La Réunion et aux Comores notamment, mais sous des formes différentes. Quant au savika, on ne peut pas donner de date, mais on sait que ce jeu existe depuis que les habitants travaillent les rizières avec le zébu ». Pratiqué au moment de fêtes coutumières (exhumation, circoncision, naissance, etc), ces combats ont maintenant lieu de façon occasionnelle (fête nationale, événement de la commune, etc) et rivalisent avec les disciplines sportives modernes. « Le moraingy et le savika attirent plus de monde qu’un match de foot ou un tournoi de basket, raconte Ernest Ratsimbazafy. Si bien que les organisateurs ne programment pas de match lorsqu’il y a du moraingy ou du savika. »
La solidarité et la parenté : deux valeurs ancrées dans le savika et le moraingy
Ernest Ratsimbazafy a tenté de trouver une explication au succès de ces jeux. Pour cela, il s’est rapproché des villageois dans les localités reculées, les brousses profondes, partageant pendant trois semaines la vie d’un village puis d’un autre, apprenant les dialectes locaux pour gagner la confiance des habitants, et allant même jusqu’à devenir un lutteur pour le moraingy et le savika, afin de mieux comprendre ces deux pratiques.
Ernest Ratsimbazafy y a découvert « les valeurs même du caractère des Malgaches ». D’un côté, le Fihavanana, c’est-à-dire l’affection, les liens de parenté, et de l’autre le Firaisankina, la solidarité. Pour le chercheur, « les Malgaches sont en effet solidaires sur les grands problèmes de la vie. Quand il y a un deuil, tout le village vient soutenir la famille. Il en est de même pour la construction d’un tombeau, ou les activités des champs. C’est ce respect mutuel entre les habitants que véhiculent le savika et le moraingy ».
L’individu représente le village entier au moment de l’affrontement. Femmes, enfants, vieillards se déplacent pour soutenir leurs lutteurs à chaque combat, avec ce paradoxe de vouloir gagner tout en respectant l’adversaire. Ernest Ratsimbazafy souligne ainsi l’implication de ces jeux dans le maintien des identités collectives. Le savika et le moraingy renforcent les liens entre les villageois. Pour preuve, les lutteurs des villages participent à des compétitions préliminaires, sous l’œil avisé des anciens, afin de sélectionner le meilleur lutteur, représentant du village. À la fin de la compétition entre les villages, la victoire ou la défaite est partagée avec la communauté. « Tous les villageois sont attristés lorsqu’il y a défaite de leur lutteur, et s’il y a victoire, on ramène au village le zébu, on le tue, et tout le monde mange. Le lien social se tisse », exlique Ernest Ratsimbazafy.
Les jeux participent aussi à l’éducation des jeunes. Ils apprennent la discipline, « les règles de vie en société » : apprendre à se dépasser, le respect des règles et des autres, etc. Ces “guerres ritualisées” permettent à deux individus, représentants d’une société, d’une famille, d’un village ou d’une région de s’affronter, de montrer leur suprématie sans jamais être en guerre. Le vainqueur est alors respecté comme un roi. À travers ces pratiques traditionnelles, la jeune génération apprend « une façon d’affronter les problèmes, d’aller de l’avant ». Ernest Ratsimbazafy en est convaincu. Le moraingy et le savika sont bien « le reflet de la vie-même de la population malgache ». Le souhait du chercheur passionné par les pratiques traditionnelles de son pays est de donner une stature internationale au savika et au moraingy : amener des zébus robustes à Mayotte, La Réunion et pourquoi pas ailleurs pour le savika, organiser des tournois de moraingy dans le monde. Un projet qui est en bonne voie puisque des Japonais vont rejoindre prochainement Madagascar pour des combats de moraingy.
Edith Poulbassia
Le rôle essentiel de la croyance au surnaturel
Outres les valeurs que sont la solidarité et l’affection, la conservation de la culture malgache dépend de la croyance au surnaturel, omniprésente dans la vie des Malgaches. Le savika et le moraingy s’accompagnent d’un rituel initiatique très long (le choix de la nourriture, les gestes à ne pas faire, etc) ordonné par l’omdiasa, le devin ou guerrisseur malgache. C’est aussi lui qui décide, en fonction de l’astrologie, du bon jour pour la lutte. L’ombiasa dicte les règles du bon déroulement, pour qu’aucun incident n’arrive. Les femmes ne peuvent pas entrer dans l’arène pour lutter avec le zébu, ce serait provoquer la blessure voire la mort d’un lutteur. Les lutteurs ne doivent pas s’asseoir dans à la croisée des chemins, il risque de mourir en plein jeu. Enfin, l’ombiasa est capable de soigner les blessures du lutteur avec la seule imposition des mains.
Le savika et le moraingy s’adaptent à la vie moderne
Le savika et le moraingy prennent des allures de sports modernes. Auparavant, il n’y avait pas de règlement. On ne décidait pas des vainqueurs alors qu’aujourd’hui on procède à un décompte des points, on assiste à une codification. Exemple, avec le moraingy, dans la tradition un coup suffit pour décider du vainqueur. Actuellement, on tente de faire durer le combat. Le vaincu a droit à une revanche dans un deuxième, voire un troisième round. Les gains sont aussi plus modernes. Des bracelets, de la vaisselle, du zébu on est passé à la voiture, au VTT et aux coupes.
Ernest Ratsimbazafy a soutenu sa thèse de Doctorat à l’Université de La Réunion. Sa recherche intitulée “Deux pratiques traditionnelles de combat à Madagascar : le Savika du Betsileo et le Moraingy du Menabe, significations historiques, sociales et culturelles”, soutenue publiquement le 02 octobre 2006, lui a valu la mention “très honorable avec félicitations du jury”.
Le monde a changé
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Messages
11 janvier 2008, 19:35, par Jean-Bernard LALANNE
Très heureux de connaître la pratique du moraingy par cet article. De culture gaconne, nous pratiquons aussi dans notre région des jeux taurins (courses de vaches landaise, lâchers de vaches durant les fêtes et corridas). Zanatan par ma naissance je suis ému d’apprendre que cette passion de la tauromachie me relie aussi à Mada. Cela me motive encore plus de revenir au pays qui m’a vu naître et d’assister au moraingy.
Mon père me disait que le gouverneur Galliéni, un gascon, avait organisé des corridas espagnoles à Madagascar. Il me semble avoir vu une carte postale relatant une de ces corridas. Est-ce exact ? Il paraît que les malgaches avaient apprécié ce spectacle. A prsèsent je comprends mieux cet engouement.
J’ai vu sur une photo de moraingy un ensemble insturmental de cuivre comme en gascogne : une banda comme pour les courses landaises, c’est formidable !!!
8 mai 2008, 09:53, par RATSIMBAZAFY Ernest, maître de conférences à l’Université d’Antananarivo, (…)
Bonjour !! je suis vraiment ravi que des personnes étrangères à notre île, Madagascar, s’intéressent à ces pratiques traditionnelles. Vous parlez de courses landaises, cela ne ressemble pas au moraingy mais se rapprochent beaucoup plus de ce que nous avions vécu ici : "une lutte de la population contre les zébus". Du temps de la royauté, surtout lors du règne de la reine Ranavalona I à Antananarivo, celle-ci ayant une passion pour la lutte contre les zébus, organisait fréquemment ces activités. Activités réalisées dans le but d’aguérir la population ou les guerriers à affronter les dangers. La population et les soldats sont réunis sur une grande place et on fait venir les zébus, chacun va essayer d’en attraper un par les techniques du "savika" ou "tolonomby" (lutte contre le zébu). Il y des blessés et même des morts. Mais celui qui a réussi est richement récompensé par des piastres et des honneurs car ayant démontré sa grande fougue. Plus tard, afin d’éviter les risques de mort d’hommes, le "savika" ou "tolonomby" ne se pratique plus à Madagascar que dans un "vala", parc bien fermé où l’on peut contrôler les attaques des zébus furieux par cette agression de l’homme qui lutte avec lui. C’est ce que nous appelons ici, "savika am-bala" (lutte contre les zébus dans un parc fermé). Mais de rares fois, on présente le "savika an-tanety" (combat contre les zébus en plein air), lors de grandes cérémonies festives. Mais il y a un dernier type, le "savika an-tanimbary" (lutte contre les zébus dans les rizières, lors des piétinages) mais le combat se limite dans la rizière à piétiner.
Voilà donc une ressemblance mais ce qui nous différencie des autres pratiques, c’est la technique des prises sur le zébu et qui d’après nos recherches (moi-même et notre équipe du Centre de Recherche sur les Sociétés de l’Océan Indien : CRESOI, de l’Université de la Réunion et de Madagascar) n’ont pas d’égal de par le monde d’après nos investigations, c’est dans ce sens que nous nous proposons pour tâche de faire pérenniser cette pratique ayant des valeurs socio-culturelles et éducatives comme patrimoine culturelle et de la faire connaître au monde entier.
Nous avons encore d’autres pratiques traditionnelles spécifiques qui intéresseraient sûrement des férus comme vous...
RATSIMBAZAFY Ernest, Maître de conférences à l’Université d’Antananarivo.
Voir en ligne : Un engouement pour le savika et le moraingy
12 mai 2008, 11:31
Je suis également très contente que plusieurs personnes s’interrogent sur ces thèmes et réfléchissent enfin à vouloir valoriser ces rites culturels et cultuels et pourquoi pas à la Réunion ? N’oublions que l’ile de La Réunion a accueilli de nombreux esclaves venant de Madagascar, Ces pratiques ont été interdites.Or imaginer la souffrance de ces hommes et femmes débarquant dans une île inconnue,soumis aux règles de leurs maîtres.Imaginez la souffrance de ces hommes et femmes à qui on a imposé une culture étrangère. Aujourd’hui il n’est pas trop tard pour découvrir ces pratiques qui en fait vivent encore en nous.Ces pratiques sont utiles pour faire avancer les hommes et femmes, des pratiques qui rassurent, qui réconfortent et qui surtout d’après l’adage africain permettent à un peuple de connaitre où sont ces racines. Des racines bien entretenues donnent des jolis et solides arbres. Au nom de l’ancestralité, valorisons notre culture ce n’est que de cette façon qu’on arrivera à unir davantage les Réunionnais victimes de ce passé esclavagiste qui encore aujourd’hui est souvent mal vécu.
Aline Murin Hoarau auteur de l’article : au nom de l’ancestralité paru dans Témoignages que je remercie beaucoup.
2 août 2008, 23:26, par Jean-Bernard LALANNE
Ce printemps, j’étais dans le Tamil Nadu en Inde du sud. Là aussi, j’ai la surprise de constater, lors de la fête religieuse de Pongal, qu’il se déroule en différents endroits de cette contrée,en campagne, surtout du coté de Maduray,une course similaire au savika. Elle se nomme "jallikatu". On trouve facilement des sites à ce sujet sur le moteur de recherche.
On aurait pu penser que l’origine des jeux taurins se trouvait dans la Grèce antique. On constate que ces jeux existaient sous des formes différentes dans l’océan indien. Je suis curieux des liens, des influences ou des conditions anthropologiques qui sont à l’origine de l’émergence de ces jeux taurins. Etant du sud ouest de la France comme je l’ai dit dans mon précédent post, où les jeux taurins sont familiers, je me pose la question de savoir pourquoi les toros sont un mythe qui participe du ciment de communautés aux cultures si différentes et que des océans séparent.
Au nord de l’ Espagne, près de la frontière franco-espagnole, il existe debut juillet dans la ville de Pampelune des lâchers de toros de combats dans les rues de la ville. L"encierro de las San Firmines". Ils empruntent un parcours qui les conduit aux torils de arênes. Une foule considérable accompagne cette manade de toros. Le but dans cette course folle est de s’approcher au plus près du berceau des cornes et de "templer" la bête, c’est à dire d’être accepté un court moment sans que le fauve vous charge. Les blessés et les morts sont fréquents. Cette recherche du danger pose question. Rituel initiatique, fanfaronade, recherche d’émotions archaïques ? Le succès chaque année plus important de cette manifestation qui attire des coureurs du monde entier interroge sur le destin que partagent les hommes et les toros.
Soyez assuré, professeur Ratsimbzafy, de mon grand intérêt pour ce sujet, qui j’espère, connaîtra de riches développements.
4 février 2014, 15:33, par ramanatsoa
bonjour, je suis vraiment contente de lire votre article , ça fait chaud au coeur de lire des articles sur Madagascar , d’ailleurs je me suis bien inspirée de votre thèse pour mon memoire de master II qui est aussi sur le savika malgache et je fais ma thèse là dessus : mon sujet de thèse c’est l’étude comparative entre le savika malgache et la corrida espagnole , est-ce possible de prendre contact avec vous ? mon adresse mail c’est [email protected].
D’avance je vous remercie .
Miora Manuela Ramanantsoa
2 juin 2014, 11:13, par Ratsimbazafy Ernest
Je suis vraiment ravi que beaucoup de personnes s’intéressent à ces activités de combat. J’espère satisfaire tout le monde en répondant à leur curiosité et aux demandes de plus amples explications. Comme nous sommes toute une équipe, nous pensons réussir à institutionnaliser ces pratiques traditionnelles en les insérant comme patrimoine immatériel de Madagascar et de l’océan indien car si le savika n’existe pas dans les îles, le moraingy existe bel et bien à la Réunion et aux Comores. L’étude comparative de ces pratiques aux rituels semblables nous amèneraient à un approfondissement des connaissances anthropologiques des pratiques physiques. Si quelqu’un veut me contacter, voici mon adresse e-mail : [email protected]. Je ne sais pas si la thèse de Miora Manuela Ramanantsoa a été déjà soutenue car j’ai actuellement un étudiant de la Faculté des lettres d’Antananarivo qui prépare un master sur l’étude comparative de la tauromachie et de la zébumachie. Je suis toujours à votre disposition pour de plus amples informations. Je tiens aussi à souligner que la thèse soutenue en 2006 a obtenu une large diffusion et peut se consulter dans plusieurs bibliothèques du monde entier. Je vous remercie.
12 avril 2022, 07:46, par Dreinaza
Bonjour,
Je suis auteur de plusieurs livres sur le Moringue réunionnais. J’ai déjà déjà rencontré le professeur Ernest Ratsimbazafy lorsqu’il exerçait en tant que secrétaire général au ministère de la jeunesse et sport de Tananarive. Je souhaite à nouveau à prendre contact avec lui car actuellement nous menons un travail de reconnaissance du Moringue au patrimoine mondial de l’UNESCO. Son expertise peut-être très utile dans cette étude. Aussi, je souhaite avoir ses coordonnées.
Je travaille au conseil régional de la Réunion
Mes coordonnées :
Jean-Rene Dreinaza
00 262 693 99 16 01
[email protected]
Bien à vous
12 avril 2022, 12:12, par jean-rené Dréinaza
bonjour,
toutes mes félicitations au professeur Ernest Ratsimbazafy pour ces recherches.
je permets de partager une petite réflexion : s’il n’y avait pas eu "l’esclavage", les sports de combats traditionnels de l’océan indien , des caraibes, d’Amérique du sud seraient devenus (comme le moringue réunionnais reconnu par l’état) "les arts martiaux africains".
Moraingy (Madagascar) ; capoeira (brésil) ; moringue (Réunion) ; m’rengué (Mayotte) ; mourengué (Comores) ; tinge (Seychelles) ; calinda (Haiti) ; damnyé ou lagga (Martinique) ; mayolé (Guadeloupe) ....