Disparition de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz

Un grand homme

4 septembre 2006

L’abondance de l’actualité ne nous a pas permis de signaler la disparition, en son temps, de Naguib Mahfouz, écrivain égyptien et prix Nobel de littérature en 1988, à l’âge de 95 ans.
Mais, “Témoignages” tient à rendre hommage, non seulement à un homme, considéré comme le plus grand écrivain contemporain de langue arabe, mais aussi comme un grand humaniste qui par ses prises de position a montré au monde que la civilisation arabe est aussi une société tolérante et ouverte.

Son nom est lié à l’histoire même du roman moderne au Moyen-Orient, un genre souvent associé à l’Occident et inconnu jusqu’au 20ème siècle sur la scène littéraire du monde arabe. Dans son discours à l’occasion de la remise du prix Nobel par le roi de Suède, il s’était décrit comme : "le fils des deux civilisations, pharaonique et islamique, qui se sont unies de manière heureuse grâce à leurs traits communs de justice, de foi et de savoir".

Premier écrivain arabe et seul à ce jour, à avoir été couronné par une si haute distinction officielle, il avait choisi de lire son discours de remerciements dans sa langue maternelle car "il était temps que les intonations propres à la langue arabe retentissent à l’intérieur des murs de la vénérable académie suédoise". Son mode de vie n’en sera pas modifié. Il ne quittera pas son petit appartement situé au bord du Nil, il continuera à écrire tous les matins comme un bon écolier, il poursuivra ses promenades solitaires dans les vieux quartiers du Caire où il puise son inspiration. Il continuera de se rendre le jeudi soir au café-bateau où il aime rencontrer ses amis, un groupe d’artistes et écrivains, qu’il appelle affectueusement Al-Harafithe, les gens de la bohème.

Né en décembre 1911 dans une famille de la petite bourgeoisie cairote, Naguib Mahfouz commence à accomplir sa vocation d’écrivain dès l’âge de 17 ans. Après des études de philosophie à l’Université du Caire, il obtient un poste de fonctionnaire. Ses premiers écrits sont des romans historiques situés dans l’Egypte pharaonique. Mais spectateur des événements qui se déroulent en Egypte pendant la seconde guerre mondiale, il consacre peu à peu son œuvre littéraire au présent, à ce microcosme à la fois éternel et contemporain de personnages qui grouillent dans les ruelles du vieux Caire et qu’il met au centre de son univers de fiction.

En fait, Naguib Mahfouz ne connaît le succès et la reconnaissance du public que seulement vers la fin des années 50 grâce à la publication de sa fameuse Trilogie (Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé), une saga familiale qui est aussi une fresque historique de plus de mille cinq cents pages, qui va de la révolution de 1919 jusqu’aux dernières années de la monarchie.

En 1988, au sujet de sa trilogie, l’Académie royale de Suède le compare à Zola ou à Dickens. Ces ouvrages retracent les problèmes politico-sociaux égyptiens. Mais si la politique occupe une place importante dans son œuvre, il n’a jamais revendiqué un rôle sur la scène publique : "Je n’ai aucun penchant pour rencontrer la foule, je ne suis pas un tribun, ma passion c’est la littérature."

Auteur de quelque 50 romans et recueils de nouvelles, Naguib Mahfouz reste un personnage très controversé dans le monde arabe pour ses opinions politiques, notamment pour sa prise de position en faveur de la paix israélo-égyptienne voulue par le président Sadate en 1979. Devenu la cible de fondamentalistes musulmans, en 1994 il échappe miraculeusement à une tentative d’assassinat à l’arme blanche perpétrée par deux jeunes fanatiques.
Ce grand classique de la littérature égyptienne a finalement contribué à la connaissance de l’Autre par son écriture engagée dans le dialogue des cultures et qui transmet au monde extérieur et à l’Occident un Machrek loin des réflecteurs, dans une dimension humaine universelle.


Ses débuts littéraires

Doté d’un grand sens de l’humour, il n’hésite pas à raconter ses débuts littéraires : "Enfant, je recopiais certains contes et je m’étais mon nom à la place de celui de l’auteur."

L’hommage de Hosni Moubarak

Le président égyptien a rendu, mercredi 30 août, un hommage appuyé à Naguib Mahfouz. "Un écrivain exceptionnel, un penseur éclairé et créatif, qui a fait reconnaître la culture et la littérature arabes à travers le monde", a-t-il souligné dans un communiqué. Naguib Mahfouz a exprimé par ses romans "les valeurs communes à l’humanité et a diffusé à travers ses écrits les valeurs de la tolérance, contre l’extrémisme", poursuivait le chef de l’État avant de présenter ses condoléances "à la famille du défunt, au peuple égyptien et à la nation".

Extrait

"Il posa sur la lettre un œil rêveur, plein de gratitude, de tendresse, d’adoration et de dévotion, non pas seulement parce que son expéditeur était le frère de son adorée, mais parce qu’il pensait qu’elle avait sans doute séjourné dans un endroit ou un autre de la maison, avant qu’Hussein n’y porte son message et que, dans de telles conditions, il n’était pas à exclure que les jolis yeux d’Aïda se fussent arrêtés sur elle au hasard de son passage, ou encore que ses doigts fins l’eussent touchée pour une raison ou pour une autre, voire machinalement... Il lui suffisait même de présumer qu’elle s’était trouvée dans l’endroit qui avait contenu son corps, abrité son âme, pour qu’elle prît figure d’un symbole sacré qui appelait en lui les plus ardents transports."

“Le Palais du désir”, extrait, Le Livre de poche, coll. Biblio, 601 p., 7,62 euros (première édition française : J. C. Lattès, 1987).


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus