La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Les lazarets de La Grande-Chaloupe
9 janvier 2006

À plusieurs reprises récemment, “Témoignages” a évoqué les travaux de réhabilitation, entrepris sur le site des lazarets de La Grande Chaloupe, en soulignant l’importance de ce travail pour la connaissance de notre histoire et pour le souvenir de nos ancêtres. À ce propos, nous voudrions rappeler qu’en 2003, la célébration du 20 décembre, Fête réunionnaise de la liberté, fut marquée notamment par la visite d’une délégation mozambicaine, conduite par le vice-ministre de la Culture, Luis Antonio Covane, sur ce site (voir “Témoignages” du lundi 22 décembre 2003).
À cette occasion, l’historienne réunionnaise Michèle Marimoutou-Oberlé avait présenté au public un historique de ce site, sur lequel sera élevé ’le plus grand monument de La Réunion en hommage à nos ancêtres’, selon les termes du président de la Région. L’intervention de Michèle Marimoutou-Oberlé explique pleinement en quoi un tel choix est justifié. On lira ce texte ci-après. Les intertitres sont de “Témoignages”.
Nous nous trouvons aujourd’hui dans un lieu de mémoire majeur pour les Réunionnais, dont l’histoire est encore en train de s’écrire : La Grande Chaloupe.
En effet, quand - il y a une vingtaine d’années - mes recherches sur l’engagisme indien m’ont fait rencontrer aux archives des documents sur le fonctionnement des lazarets de La Grande Chaloupe, peu de gens avaient gardé le souvenir de l’existence même de ces lieux qui servaient, comme aujourd’hui encore, de dépôt de matériel pour la route du littoral...
Seuls les habitants voisins du deuxième lazaret, qui se trouve plus loin en amont, dans la partie la plus étroite de cette vallée, pensaient que cela avait été un lieu chargé de souffrance puisque, souvent la nuit, ils croyaient entendre des bruits de chaînes et des cris et voir des feux danser parmi les ombres.
Un lieu de détention d’esclaves
Nous sommes en ce moment sur le site du lazaret numéro 1, construit pour accueillir les engagés indiens venus dans le cadre de la convention franco-anglaise de 1860. Mais je voudrais rappeler que ce site n’est pas lié à la seule Histoire de l’engagisme.
Selon le Père Barassin, il y avait un lazaret destiné à "la visite et la détention des esclaves soupçonnés de mal contagieux", qui se trouvait au Cap Bernard (La Redoute à Saint-Denis) ; celui-ci a été transféré à la Ravine à Jacques en 1827 puis à la ravine de la Grande Chaloupe en 1846 : il n’y a pas de trace matérielle visible de ce lazaret destiné à isoler les esclaves atteints de maladie contagieuse, alors que de celui de la ravine à Jacques, il reste un mur.
D’autre part, la ravine de La Grande Chaloupe a été probablement un lieu de débarquement clandestin d’esclaves après l’interdiction de la traite négrière en 1817. Les rapports de gendarmerie le signalent au moins une fois dans les années 1830 quand la traite clandestine est plus sévèrement punie.
Un lieu de passage
Quand on analyse la topographie de cette vallée étroite, isolée du reste de l’île par des remparts et dont la seule issue est l’océan hostile, il faut remonter le temps et imaginer qu’au 19ème siècle, il n’y avait ni rail ni route mais seulement une immense plage de galets qui bordait les murs de ce lazaret. Et l’on comprend le choix des capitaines négriers puis des dirigeants de la colonie d’un lieu d’abord de clandestinité puis d’isolement.
Un lieu isolé, facile à surveiller mais qui, paradoxalement, est un lieu de passage puisque dans cette vallée chemine le seul chemin pavé qui permettait alors de communiquer par voie terrestre entre le Nord et l’Ouest de l’île jusqu’en 1849 (date d’ouverture de la route de La Montagne plus en amont) : le chemin Crémont - ou chemin des Anglais - construit au 18ème siècle par des esclaves. Dans les années 1870, un sentier à flanc de falaise, le “chemin Laugier”, passe en bord de mer.
Un second lazaret en 1861
La Grande Chaloupe n’est pas donc pas un site vierge quand en 1861 débute la construction d’un nouveau lazaret, mais un lieu facile à surveiller, où les navires peuvent débarquer leurs passagers grâce à de grandes chaloupes et à un pont débarcadère en bois qui s’avance dans l’océan.
C’est surtout un lieu proche de Saint-Denis, où se fait la remise des engagés à leurs maîtres après les quelques jours de quarantaine.
À quoi servaient ces lazarets ?
L’interdiction de la traite annonçant celle de l’esclavage, les colons réunionnais ont cherché très tôt comment remplacer cette main d’œuvre dont ils avaient besoin dans leurs plantations ; dès 1828, ils font venir des engagés indiens des comptoirs français de l’Inde mais ceux-ci sont traités comme des esclaves et cette immigration est interdite une première fois.
En 1848, avec l’abolition de l’esclavage et le départ des affranchis des ateliers, l’expérience est tentée à nouveau de recruter des engagés à la fois en Inde, en Afrique de l’Est, aux Comores, en Chine et même en Australie ...
Mais les conditions de travail dans les champs de canne à sucre et dans les usines sucrières s’apparentent toujours aux conditions de vie des esclaves, alors que les engagés sont juridiquement des hommes libres avec un contrat de travail, et cette émigration des côtes d’Afrique et de l’Inde est une nouvelle fois interdite en 1859 sous la pression des Anglais (l’île compte alors environ 27.000 Africains et 37.000 Indiens)
Après le code noir, le code de l’engagisme
En 1859, la situation semble bloquée alors que la production sucrière s’envole. Sous la pression des colons, le gouvernement français négocie avec le gouvernement anglais qui n’accepte le recrutement des engagés indiens qu’à la seule condition qu’un véritable code de l’engagisme soit rédigé définissant les règles des contrats d’engagement, les droits et les conditions de vie des engagés indiens à La Réunion, ce sous la surveillance d’un consul anglais installé à Saint-Denis.
C’est ce document qui est signé en juillet 1860 entre les gouvernements français et anglais et qui prévoit le recrutement à partir de 1860 d’au moins 6.000 engagés indiens à destination de notre île.
Des lieux de "séquestration"
C’est donc pour permettre de mettre en quarantaine sanitaire cette masse d’engagés attendus et éviter que des maladies se propagent dans l’île que les lazarets ont été construits. Ils sont conçus comme des lieux de "séquestration" pour "empêcher la diffusion de maladies pestilentielles... (dans lesquels) se trouvent suspendues la liberté individuelle, la propriété et dans une très grande mesure les lois...".
S’il y a eu des lazarets dans l’île ,jusqu’à cette date la quarantaine se faisait surtout sur les bateaux stationnés en rade de Saint-Denis, le temps de vérifier l’état sanitaire des passagers avant de les débarquer ou d’isoler le navire porteur d’épidémie.
La construction des lazarets s’est faite aussi à la demande des armateurs qui estimaient que cette quarantaine en mer qui immobilisait leurs bateaux leur faisait perdre trop d’argent !
Deux lazarets identiques
Il y a en fait deux lazarets absolument identiques dans cette vallée : nous nous trouvons dans l’enceinte du lazaret numéro 1 qui était en bord de mer et à environ un kilomètre sept en amont se trouve le lazaret numéro 2, beaucoup plus isolé.
Chaque lazaret est formé de deux bâtiments en pierre, à étage, d’environ 40 mètres de long, de couleur ocre jaune (pour limiter les effets de la réverbération sur des yeux fragilisés par de longues semaines passés au fond des bateaux) et recouverts de tuiles.
À l’intérieur des bâtiments, deux immenses salles occupent le rez-de-chaussée et une seule occupe l’étage.
Les hôpitaux ayant été construits plus tardivement, les malades sont regroupés, dans un premier temps, dans un des rez-de-chaussée, qui a été cloisonné en petites chambres.
Dans la cour se trouve un bateau-lavoir avec une fontaine où coule l’eau de la ravine amenée par une canalisation.
Un 3ème lazaret, à la ravine à Jacques
Ces lazarets étaient clôturés par des murs auxquels sont adossées des petites chambres où logeaient le médecin, l’agent comptable, le capitaine... Hors des murs se trouvent les cimetières, le poste de garde...
La violence de la houle et les éboulis en période cyclonique dégradent régulièrement les murs de ce lazaret trop proche de la mer et c’est pourquoi on remplit d’abord le lazaret numéro 2 plus isolé.
Quand plusieurs bateaux débarquent des engagés en même temps et que les deux lazarets sont pleins, on remplit alors celui de la ravine à Jacques, qui se trouve dans un endroit beaucoup moins salubre car plus humide. En pleine charge, les 3 lazarets accueillent jusqu’à neuf convois, c’est-à-dire 3.500 engagés...
Mauvaises conditions de vie et de travail
La durée moyenne de la quarantaine est d’environ une dizaine de jours, au cours desquels toute une organisation se met en place : corvées pour aller chercher l’eau, le bois, cuisson des repas, soins aux malades...
À la fin de la quarantaine, les engagés sont conduits vers les lieux de répartition à Saint-Denis, à pied pour la plupart ou en chaloupes pour les plus faibles...
Après une période d’intense activité, avec la crise sucrière, les convois en provenance de l’Inde deviennent moins importants à partir des années 1870.
En 1882, la suspension de l’engagisme anglo-indien - suite aux mauvaises conditions de vie et de travail dans les plantations et usines sucrières - marque la fin de l’arrivée massive des Indiens : plus de 80.000 d’entre eux ont transité dans ces lazarets et certains y sont enterrés dans des tombes à jamais anonymes !
Des passagers européens
Des années 1880 aux années 1930, le site de La Grande Chaloupe vit au rythme d’arrivées d’engagés moins nombreux venant d’horizons divers : Mozambicains de 1888 à la fin du siècle, Antandroys de Madagascar puis Rodriguais dans les années 30...
Mais les lazarets accueillent aussi des passagers libres quand ils arrivent d’une zone infectée ou quand ils sont porteurs de maladies contagieuses : ces passagers sont alors directement débarqués à La Grande Chaloupe, sauf par mauvais temps ; quand le débarquement devient trop dangereux, celui-ci se fait au port, puis les internés sont conduits par wagon spécial au lazaret, où toutes les précautions sont prises pour désinfecter train, personnes et bagages.
Ceci explique que dans ce cimetière, à côté des engagés et des ouvriers morts lors de la construction du chemin de fer, se trouvent également les tombes de passagers européens morts de la variole en 1908.
Une porte d’entrée majeure dans notre histoire
Au fur et à mesure des années, à La Grande Chaloupe, devenue depuis 1882 un nœud ferroviaire où se croisent les trains, la gare prend de l’importance. Les lazarets, eux, sont de moins en moins occupés... et de plus en plus oubliés.
En 1948, après la départementalisation, ces bâtiments sont mis à la disposition des Ponts et Chaussées (aujourd’hui Direction Départementale de l’Équipement).
Aujourd’hui, La Grande Chaloupe - et pas seulement les lazarets - apparaît comme une porte d’entrée majeure dans l’histoire du peuplement de La Réunion.
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Messages
2 avril 2007, 22:25, par Laurent
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Voir en ligne : Toujours là